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Full text of "Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notes par L.-H. Labande"

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\y/ J- 



UN DIPLOMATE FRANÇAIS 



A LA COUR DE 



CATHERINE II 



I/aiilciir et. les rdilciirs dt-claionl réserver leurs droits de repro- 
duction cl de traduction en France et dans tous les pays étrangers, 
y compris la Suéde et la Norvège. 

Ce vnliinic a été dé[)osé au ministère de l'intérieur (section de la 
librairie) on mai 1!IU1 . 



PAIUS. TYPq^RAPHIE PLOX-NOOnniT ET G"'", 8, RIE GARANCIÈRE. — -'12U. 



UN DIPLOMATE FRANÇAIS 

A LA COUR DE 

CATHERINE II 

1775-1780 



JOURNAL INTIME 

DU CHEYALÏER DE CORBERON 

CHARGÉ D'AFFAIRES DE FRANCE EN RUSSIE 
Publié d'après le manuscrit original, avec une introduction et des notes 

Par L.-II. LABANDE 



TOME PREMIER 




pcw^iVïSa^ 



PARTS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOUIUUT ET G'% IMPRIMEURS -i: IMTE UllS 

8 , RUE G A n A N C I È U E — (j" 

1901 






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' ( MAR 1 5 ils ;, 

A r o A (f? 9 

j^ \j z^ o V \f ^ 



INTRODUCTION 



BIOGRAPHIE DU CHEVALIER DE CORBERON. 

HISTOIRE DE SES NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES 

EN RUSSIE (1). 



I 



Marie-Daniel Bourrée, chevalier, puis baron de Cor- 
beron, auteur du Journal dont le texte suit, apparte- 
nait à une ancienne famille de la Bourgogne, oii elle 
possédait la seigneurie de Gorberon, que le roi 
Louis XIV érigea en baronnie pour Marc Bourrée de 
Gorberon, bisaïeul du chevalier. 

Son père, Pierre-Daniel Bourrée, baron de Gor- 



(1) Sources de cette introduction. Les nolos et documents qui ont servi 
à la rt'daction de ces pages ont été extraits, soit do collections de te.vtes, 
comn:ie le lircxieil des instruclions données aux anibassiideurs et ministres de 
France en Russie, publié par A. Rainbaud, soit di> ini'iuoires particuliers, 
tels que le Diaries and correspondance of James llarris, first earl of Mal- 
mesbury, soit d'ouvraf^cs imprimés reiatii's au régne de Catherine II, 
parmi lesquels je citerai principalement la Cour de Russie il y a cent ans, les 
intéressants volumes de M. K. Waliszewski (le Roman d'une impératrice. 
Autour d'un trône), etc. La plus grande partie provient certainement des 
archives de la famille de Gorberon, des archives du ministère des alïaires 
étrangères (la correspondance du chevalier y occupe les volumes 100 à 
101) de la série A. E. Russie), des papiers d'Etat de l'Archivo historico 
nacional d'Espagne (legajo (5116) et des manuscrits do la Bibliothèque 
d'Avignon (surtout les mss. o0o3, 3058 et 3059). 

T. I. ■ Cl 



Il JOURNAL INTIMK DU CIlEVALIKH DE COHBERON. 

boron, président au parlernuml do Paris, s'était marié, 
le 23 août 1745, avec .lacqiielinc-llrsiile Thiroux de 
(jerseuil, dont il avait eu trois (ils; l'aîné, Pierre-Phi- 
libert-Catherine Bourrée, marquis de Corberon, fut 
officier au régiment des gardes françaises et épousa 
Anne-Marie de Nogué; le deuxième fut le diplomate 
qui fait l'objet de cette notice; le troisième, sur lequel 
on n'a que peu de renseignements et qui lut connu 
sous le nom de M. de Campdeville, occupa, dès 1778, 
la charge de conseiller en la première Chambre des 
enquêtes au parlement de Paris, et émigra au moment 
de la Révolution. Le président de Corberon avait 
encore eu deux filles : l'une fut Mme de Tinseau, l'autre 
épousa le marquis de Sapte, président à mortier au 
parlement de Toulouse. 

Le chevalier de Corberon, né à Paris le 15 juillet 
1748, et baptisé le lendemain en l'église de Saint- 
Jean en Grève, fut destiné dès sa jeunesse à la carrière 
des armes, comme son frère aîné. Comme lui il entra, 
à l'âge de seize ans, dans le régiment des gardes fran- 
çaises, ce qui explique la tendre amitié qui lia tout 
particulièrement ces deux frères ; il reçut le brevet de 
second enseigne ou d'enseigne à drapeau en la com- 
pagnie de Pronleroy, le 2 décembre 1764. Il gravit 
assez rapidement les premiers échelons de la hiérar- 
chie militaire : le 5 juin 1768, il était nommé premier 
enseigne en la compagnie de Dampierre, et obtenait 
dans celle de M. de Barbançois, le 6 décembre 1772, 
la charge de sous-lieutenant, vacante par suite de 



INTRODUCTION. ix 

la promotion de M. de Flavigny à une lieutenance. 
Cependant il témoignait déjà moins d'aptitudes et de 
goût pour cette profession, qui, à cette époque de 
paix, lui paraissait sans doute manquer d'imprévu : 
fréquenter les salons, se montrer à la Cour, nouer et 
dénouer de petites intrigues de société, parfois faire le 
service de garde à Versailles, tout cela ne l'enthou- 
siasma pas longtemps. 

Il tourna alors ses regards vers le département des 
affaires étrangères, très probablement à l'instigation 
du marquis de Yérac, qui avait, lui aussi, le dessein 
d'entrer dans la diplomatie, et s'appliqua dans les 
bureaux à l'étude de toutes les matières du ressort de 
la politique. Au bout de quelques mois, il sollicita du 
Roi un titre qui lui permît de suivre cette nouvelle 
voie avec honneur, et obtint (19 septembre 1773) du 
duc d'Aiguillon, alors ministre des affaires étrangères, 
le brevet de conseiller de légation sans appointements 
à la résidence de Cassel, où le marquis de Vérac était 
envoyé en qualité de ministre plénipotentiaire. « J'ai 
contribué à cet arrangement avec plaisir, lui écrivit 
le duc; je n'en aurai pas moins à faire valoir par la 
suite auprès du Roi les services que Sa Majesté veut 
bien vous mettre à portée de lui rendre dans la car- 
rière politique. » 

C'était débuter sous les auspices les plus engageants. 
Quelque temps auparavant, dans l'attente de cette 
nomination, le chevalier avait quitté le régiment des 
gardes françaises et s'était fait nommer (29 juillet 1773) 

T. I. b 



X .lounxAL ixTFMr: nii r;in:v.\iJi-,n de r.oitui.Ko.x. 

capilaiiic au corps des (lra{;oiis, sans appointements. 
Son (l(''[)url pour Casscl n'cul li(Ui «pic dans les pre- 
mières scMiaincs de l'anni'-c 1774; à Ja lin de la même 
année, il élaiL de retour ;'i Pai-is. Los neuf mois qu'il 
passa auprès du laiidi;raNe Frédéric 11 l'estèrent dans 
sa mémoire comme une des épocjucs les plus heureuses 
de sa vie ; non seulenienl il se [daisail foit en la com- 
pagnie de M. et Mme de Vérac, qui le traitaient avec 
une affectueuse sympathie,, mais il s était encore créé 
d excellentes relations à Cassel, où sa jeunesse, sa 
bonne tournure et son esprit lui avaient valu de nom- 
breux succès, surtout dans la société des dames de la 
Cour. Bien mieux, lorsque le duc d'Aiguillon fit place 
au comte de Vergennes pour la direction des affaires 
étrangères (8 juin 1774) et que le marquis de Vérac 
fut désigné pour être Tambassadeur du roi de France 
à Copenhague, le landgrave, qui avait su apprécier 
les qualités de Corberon, demanda au calûnet de 
Versailles de le laisser auprès de lui avec le titre de 
ministre plénipotentiaire. 

Le comte de Vergennes, attache à la famille de Cor- 
beron par des liens de parenté éloignés, avait d'autres 
desseins et ne crut pas devoir accéder à ce désir : ce 
poste, affirma-t-il , n'avait pas assez d'importance. 
\ Quoi quïl en soit, notre jeune diplomate conserva de 
bons rapports avec le landgrave et revint à Paris avec 
le marquis et la marquise de Vérac, qu'il espérait bien 
accompagner à la Cour du roi de Danemark. Quand il 
arriva, le marquis de Juigne, son parent, nommé 



INTRODUCTIOX. ix 

depuis quelques jours représentant du roi Louis XVF 
auprès de Catherine II, s'occupait à recruter le per- 
sonnel de sa légation. Sur les conseils et les instances 
de M. de Yergennes, Corberon se résolut à abandonner 
M. de Vérac pour suivre M. de Juigné en Russie, eji 
qualité de secrétaire. La lettre du 15 mai 1775, qui le 
désignait dans les ternies les plus llatteurs pour occuper 
cette place, lui fixait un traitement annuel de deux 
mille livres. 

On sait par son Jonnml que, rompant un projet de 
mariage pour lequel on lui demandait de donner sa 
démission, ce que sa situation de cadet de famille 
l'empêcha de faire, il quitta Paris le 22 juin 1775 et 
arriva, le 12 août suivant, a\ec le marquis de Juigné, 
auprès de Catherine II à Moscou. 

Le chevalier de Corbcu-on pouvait alors passer pour 
un des représentants les plus brillants de la haute 
société française. 11 aAait à peine vingt-sept ans. C'est 
dii'e (|u'il se trouvait dans toute l'ardeui'. dans toute 
la fuugue de la jeunesse. Il étail d'une (aille plutôt 
courte que grande; il possédait, dans un cncadrenn^nl 
de cheveux châtains, une ligure agi'éable a\ec un teint 
clair et des yeux noirs. Une intelligence vive, un 
esprit enjoué, parfois incisif et caustique, une voloulc 
opiniâtre, mais surtout un jugement sur et une grande 
franchise : tel était le fond de son caractère. Il aimait 
le monde, quoique de temps à autre il fit profession 
de le mépriser, et il avait pour les plaisirs un goût que 
Fàge devait atténuer, mais qui à cette époque de sa vie 



XII .KHJU.NAI, I.MIMi; DU CllliVAMKK l)K CORBKRON. 

était ass(.'/, proiionct'. Son amabililr ft son assiduité 
auprès des rcinnics. piiiicipalcniont auprès de celles 
(loiil les scntimenls concordaient avec les siens, étaient 
fort appréciées par elles et même lui valaient une 
certaine réputation de légèreté. Il est vrai qu il appor- 
tait dans ses relations féminines cette galanterie raffi- 
née qu'on ne trouva plus guère en France après la 
Révolulion : tournant facilement des vers badins, 
en maintes occasions il adressait à ses amis et amies 
des petits poèmes où rivalisaient la grâce et l'esprit; 
il leur écrivait aussi des contes en prose, des lettres de 
sentiment, etc. Il n'est donc pas étonnant que Ion 
recherchât sa présence dans les salons; mais c'était 
surtout dans ceux, et ils étaient nombreux, oii l'on 
représentait des pièces de théâtre, tragédies, comé- 
dies, opéras-comiques, qu'on aimait à le posséder : il 
avait en effet une voix juste et d'un timbre harmonieux, 
et jouait avec distinction les rôles qu'on lui confiait. 
Son éducation et ses idées portaient bien la marque 
de son temps : il était « sensible » à la façon des admi- 
rateurs de Jean-Jacques Rousseau, et il estimait que, 
pour être doué de toutes les quahtés, il fallait se 
rapprocher autant que possible de la nature. Il est 
certain que ni lui ni ses semblables n'auraient guère 
* été capables de préciser la signification de ces mots 
à la mode, et qu'on les eût bien surpris, les uns et 
les autres , en leur faisant voir combien ils s'abu- 
saient. Mais c'était alors un état d'âme assez général 
parmi les personnes de bonne éducation, qui toutes 



INTRODUCTION. xiii 

s'intéressaient prodigieusement aux productions litté- 
raires de leurs contemporains, et par conséquent en 
ressentaient profondément l'influence. 

En parfait disciple de Rousseau, Corberon avait peu 
d'admiration pour les manifestations du culte catho- 
lique et généralement peu de respect pour le clergé. 
Quant à ses croyances religieuses, il s'en fallait de 
beaucoup qu'elles fussent orthodoxes en bien des 
points. Là encore, l'époque d'incrédulité et de philo- 
sophie raisonneuse oi^i il vivait, les livres de d'Alem- 
bert, Diderot, llelvétius et autres encyclopédistes qu'il 
lisait, avaient agi sur lui. Aussi son idéal était-il de 
vivre « avec philosophie ». Tel personnage, dit-il 
parfois dans son Journal, a de très grandes qualités; 
quel dommage qu'il ne soit pas philosophe ! 

Ses rapports avec le monde littéraire et philoso- 
phique de Paris l'avaient aussi amené à s'occuper de 
franc-maçonnerie. 11 est essentiel cependant de ne pas 
se tromper à ce sujet : la franc-maçonnerie (mi 1775 
était entièrement différente de ce qu'elle est aujour- 
d'hui. Elle ne se recrutait guère, dans toute l'Europe, 
que dans les rangs les plus élevés de la société : ainsi, 
il n'est pas douteux qu'elle n'ait contribué en grande 
partie aux excellentes relations du chevalier avec le 
landgrave de Hesse-Cassel. Puis la franc-maçonnerie, 
qui n'avait naturellement aucune tendance politique, 
et qui ne pou>ait a\oir lidée d'aspirer à jouer un 
rôle quelconque dans les affaires de l'Etat, ne traitait 
les questions religieuses que pour tenter de concilier 



xiv .IMI'HN.\[. INTI.MK DI' flIlKVAI.IKK hK COlUiKItrtN. 

le <;lirisli;iiiism(' cl l;i |iliil(f><)|iliir «les oncyclojjctlistes; 
mais son biil pririfipal. si cxlinordinnire qu'il puisse 
parculi'<>. rliiil la rcclici'clni de secr(Us au moyen des- 
quels on aiiiverail soit à guérir les maux physiques de 
lliumauilé, soit surtout à opérer cette fameuse lians- 
mutalion des métaux r\ à j-eti-ouNcr la pierre philoso- 
pliale. La plupart des francs-maçons du dix-huitième 
siècle n'étaient donc i)oiir ainsi dire fjue les petits-fds 
des alchimistes du moyen tige : comme eux, ils allu- 
maient leurs fourneaux, employaient la poudre de 
projection, s'adonnaient à la science hermétique et 
cabalistique, possédaient des remèdes empiriques pour 
un grand nombre de maladies, édifiaient de merveil- 
leux systèmes du monde. Ne les raillons pas trop : à 
côté de l'imposteur Cagliosli'o, il y avait parmi eux le 
fermier général Lavoisier, qui, un jour, sans presque 
s'en douter, a opéré dans ses creusets une des décou- 
vertes les plus fécondes en résultats. Or, le chevalier 
de Corberon était assez avancé dans les loges pari- 
siennes, il les avait assez fréquentées pour avoir 
recueilli les formules de multiples recettes et expé- 
riences alchimiques qui lui ont servi dans ses voyages 
à se procurer d'utiles connaissances. 

Il semble bii^n que le comte de Vergennes ait eu 
une intelligence exacte du caractère de Corberon et 
du milieu dans lequel il allait vivre, quand il l'enga- 
geait si vivement à accompagner M. de Juigné. 11 lui 
fit même part assez crûment, dans une de ses conver- 
sations, des espérances qu'il fondait sur lui pour aider 



INTRODUCTION. xv 

le ministre de France à Pétersbourg : « Il ne me 
cachoit pas, dit le chevalier, que je serois très utile au 
marquis, pour le monde comme pour la correspon- 
dance, parce qu'étant plus jeune, je serois plus à 
portée, par les liaisons de femmes, de découvrir des 
choses essentielles. » Cette idée de faire servir les 
galanteries à la politique revient même plusieurs fois 
dans le cours de son Journal; cependant il ne semble 
pas être jamais passé de Tintention à l'exécution : si, 
en compagnie de dames de la Cour de Russie, il a 
recueilli beaucoup d'anecdotes et de nouvelles intéres- 
santes, il ne paraît pas avoir essayé d'arriver par leur 
moyen à pénétrer les secrets d'Etat. D'ailleurs, son 
plus cruel ennemi, on pourrait dire son calomniateur, 
Harris, le ministre anglais, dans les accusations plus 
ou moins mensongères qu'il lança contre lui. n'alla 
jamais jusque-là : il ne fît que lui reprocher des intcl- 
hgences avec les domestiques et agents subalternes 
des grandes familles russes. 

En arrivant à Moscou, puis à Pétersbourg, le che- 
valier de Corberon, si fêté et si recherché dans les 
Sillons parisiens, ne fut pas trop dépaysé. Malgré les 
dispositions peu bienveillantes de Catherine H pour 
notre pays, les Russes qui fréquentaient la Cour pos- 
sédaient au moins toutes les élégances et tout le vtM'iiis 
(le civilisation que l'Europe entière demandait à "Paris 
et à Versailles. En Russie et en Fi-ance, Taristo- 
cratie parlait la même langue, suivait à peu près les 
mêmes modes, avait les mêmes habitudes de société. 



XVI .iniTnxAi. ixTiMi: ni' (;iii:v\f.iKn m: couhki^on. 

lisiiil les iiiriiics livres, adiiiiiail les mômes œuvres 
il'iiit. assislail à l;i rcpi-rscnlMlioii des mrmos pièces 
du llii'àli'c. A cela ii(Mi de .Mir[)ieiiaiit. (>elail seule- 
ment dans les premières années du dix-huitième siècle 
(juc les liasses, sous la vi^^oureuse impulsion de Pierre 
le Grand, s'étaicnl mis en rapport avec TOccident, el 
comme justement c'était alors la France qui, jtar la 
civilisation, la littérature et les arts, était à la tête 
des nations, il était inévitable qu'ils en fussent for- 
tement impressioimés. Ils empruntaient donc à la 
France leurs précepteurs, leurs peintres, leurs sculp- 
teurs, leurs architectes, leurs acteurs; les plus grands 
seigneurs, le grand-duc Paul Pétrovitch lui-même, 
avaient dans leur maison des lecteurs et agents 
domestiques français. Catherine 11, la première, sen- 
tant combien il importait pour elle et pour son œuvre 
d'obtenir les applaudissements et les éloges des Fran- 
çais, entretenait avec leurs littérateurs et leurs phi- 
losophes une correspondance des plus étendues. Les 
gazettes françaises étaient presque aussi lues à Péters- 
bourg qu'à Paris ; les épigrammes que Ton colportait 
dans les salons parisiens, se répétaient dans ceux de 
Pétersbourg. 

Dans l'une comme dans l'autre ville, Corberon 
'. devait donc se trouver dans son élément. Cepen- 
dant, malgré le pas immense que les règnes de Pierre 
le Grand, Elisabeth et Catherine II avaient fait faire à 
la Russie, la masse du peuple, si longtemps opprimée 
par l'esclavage, restait encore dans un état manifeste 



INTRODUCTION. xvii 

d'infériorité. Les représentants des hautes classes eux- 
mêmes, bien qu'ils fussent en apparence parfaitement 
policés, bien qu'ils eussent reçu pour la plupart une 
sérieuse éducation et une instruction assez étendue, 
avaient conservé, tout à fait au fond d'eux-mêmes, 
une partie des défauts qui sont propres à une nation 
barbare. On reprochait à beaucoup d'entre eux, et non 
des moins haut placés, une indolence excessive, une 
vive hostilité contre les importations du dehors, une 
propension trop marquée à la fausseté et à la trom- 
perie. En outre, la civihsation occidentale, qui avait 
subitement réagi sur eux, sans aucune préparation des 
caractères, sans la transition des circonstances et du 
temps, avait acclimaté chez eux beaucoup plus rapide- 
ment ses vices que ses qualités : elle leur avait apporté 
tout d'abord Famour du luxe et des plaisirs, elle avait 
surexcité leur vanité et augmenté la corruption do 
leurs mœurs. Ils avaient pris aux autres nations des 
dehors brillants quïls avaient mémo réussi à exa- 
gérer; mais ils ne s'étaient pas encore assimilé suffi- 
samment des avantages essentiels, compatibles avec le 
génie de leur race. « Ce sont des gens, disait M. de 
Corberon, qui ont do belles manchettes et qui sont sans 
chemise. » 

D'autres représentants de la France et les ministres 
anglais, en particulier. Harris, étaient bien plus sévères 
dans leurs appréciations et no se faisaient pas scru- 
pule, soit dans leurs dépèches officielles, soit dans 
leurs Mémoires, de tracer dos tal)loaux pou flattés do 



xvrif .lOUHNAr, INTIME DU rilKVAMKH l)K COHHFnON. 

I.i iialiuii iiissc. Ilciiiciisciiiciil ir||c-ci (if;ru{)ait un 
(k',s pays les plus riches quaiil, a son fonds et à son 
avenir: aussi le temps, fpii lui avait manrfué jusque- 
là, ilevait remellre toutes choses en leur point, en 
effarant ou adoucissant les défauts, et en développant 
les profondes et nombreuses qualités que les Russes 
possédaient en ^enne. Le dix-huitième siècle, il ne 
faul, pas l'oublier, n'était, [tour leur Empire, qu'une 
période de transformation et de transition. 

Le chevalier de Corberon arrivant dans ce milieu 
devait être fatalement choqué par bien des imperfec- 
tions, principalement par tout ce qui avait subsisté de 
l'ancienne barbarie. De là ses jugements assez durs, 
soit sur les mœurs du pays, soit sur les habitudes 
et le caractère des habitants. 11 élait d'autant plus 
sévère que tout d abord il ne voyait que la surface des 
choses, sans en pénétrer le fond : les vices et les tra- 
vers lui sautaient immédiatement aux yeux. Il élait 
sans doute trop prudent pour manifester dans son 
entourage son étonnement ou son mépris, mais en 
toute sincérité il notait aussitôt dans son Journal intime 
ses fâcheuses impressions, A ne lire que cette partie 
de son œuvre, sans réfléchir au revirement qui se pro- 
duisit plus tard dans son esprit, on serait donc tenté de 
le taxer d'exagération, de parti pris et d'hostilité. Par 
bonheur, il resta plusieurs années en Russie, il eut le 
' temps de revenir sur ses premières appréciations et de 
reconnaître tout le bien qu'il n'avait pas pu apercevoir 
dès le premier jour; il entrevit l'avenir de grandeur et 



INTRODUCTION. xix 

de prospérité réservé à cette nation, le rôle qu'elle 
était appelée à jouer en Europe, Fintérôt qu'il y avait 
pour la France à se l'attacher par des liens étroits. 
En même temps, il se créait des amitiés sincères et 
entretenait des relations affectueuses avec des per- 
sonnes qu'il n'avait pas été loin de mépriser au pre- 
mier abord. Même il revint à Paris avec des idées telle- 
ment différentes de celles qu'il avait à l'origine, que la 
comparaison, établie par lui plus d'une fois entre les 
habitudes et le caractère des Russes et des Français 
ne fut pas toujours à l'honneur de ces derniers : « Ces 
Russes, écrivait-il le 9 mars 1781, qu'on traite trop 
de barbares à Paris, ont de meilleures choses que nous, 
à soixante-dix ans qu'ils ont, lorsque nous en comptons 
douze cens. » On verra plus loin que ce fut pour lui 
un très gros chagrin de ne pas continuer à repré- 
senter à Pétersbourg les intérêts de son souverain, 
tellement il avait su se plaire en Russie. 

Depuis l'été de 1775 jusqu'au mois de novembre 
1777, le petit chevalier, comme on l'appelait, n'eut 
guère autre chose à faire que d'examiner tout ce qui 
se passait autour de lui, de courir les salons, d'assister 
aux concerts et représentations théâtrales, d'en orga- 
niser d'autres, de se montrer à la promenade ou à la 
Cour, où on le voyait empressé auprès des dames et 
des demoiselles d'honneur, de visiter les églises, 
musées, académies, établissements de charité ou d'in- 
struction, de fréquenter tous les Russes que la poli- 
tique ou leur situation de famille et de fortune inettiiil 



XX .TOrRNAI, IXTIMK OU riTEVAI-Hin DE r;OT^nr;nON. 

t'ii rclirl". les ministres des puissances élrangères et 
Iniis allaclii's d'amhassadf . les Franeais résidant à 
Moscou cl à Pelersbouj'g. 11 eut pourtant d'autres 
préoccupations plus intéressantes. 

M. de .lui^né le tenait en une certaine défiance; 
peut-être avait-il pris ombra^^e des sentiments bien- 
veillants exprimés par M. de Vergennes en faveur de 
son secrétaire ; il ne lui faisait que de rares confidences 
sur ses négociations et ne lui donnait à lire ou à chif- 
frer que des dépêches diplomatiques les plus insigni- 
fiantes échangées avec le cabinet de ^'ersailles. Cor- 
beron avait donc de ce côté-là beaucoup de loisirs : il 
résolut d'appliquer tous ses soins à l'étude des res- 
sources, des productions et des finances du pays ; il prit 
t- des notes très détaillées sur le commerce, l'industrie et 
les manufactures de la Russie, se fit renseigner aussi 
exactement que possible surTimportance de son armée 
et de sa marine, et rédigea sur toutes ces matières un 
copieux mémoire pour M. de Vergennes, qui récom- 
pensa son zèle par des féhcitations. D'autre part, il 
approfondissait la situation intérieure de l'Empire, 
tâchait de démêler les petites et les grandes intrigues de 
Cour, de pénétrer les mobiles qui dirigeaient les prin- 
cipaux événements, de connaître sur toutes ses faces 
le caractère de l'Impératrice et des personnages qui 
l'entouraient, tels que le grand-duc et ses deux femmes, 
les Orlof, le comte Panine, le prince Potemkine, les 
Czernichef, Betzki, etc. En un mot, il se préparait en 
quelque sorte au rôle pohtique, tout à fait improbable 



INTRODUCTION. ' xxi 

au début de son séjour, que les circonstances pouvaient 
le mettre à même de jouer. Il se trouva, en effet, que 
l'expérience ainsi acquise lui fut extrêmement utile 
pour mener à bien les missions qui lui furent confiées. 

La santé de M. de Juigné s'était altérée à un tel 
point qu'il dut demander au Roi de s'éloigner momen- 
tanément de son poste. Le 10 novembre 1777, il pre- 
nait congé de l'Impératrice, et le 23 du même mois il 
quittait Pétersbourg pour regagner Paris, après avoir 
remis une instruction précise au chevalier de Corberon, 
qu'il laissait en qualité de chargé d'affaires. Pourtant, 
il avait eu quelque hésitation à lui confier la direction 
de son service : quelques mois auparavant, à l'occasion 
de l'affaire Robasoni, dont on trouvera le récit dans les 
premières pages du tome II de cet ouvrage, la con- 
duite de M. de Corberon avait été blâmée par Cathe- 
rine 11, qui lui avait interdit pendant un certain temps 
l'accès de la Cour. Cette impression défavorable s'était 
promptement effacée, et quand M. de Juigné, sur le 
conseil de M. de Vergennes, désireux de « beaucoup 
obhger le chevalier », « bon sujet... connu avantageu- 
sement » , dont il avait vanté au Roi le zèle et l'applica- 
tion, quand donc M. de Juigné le présenta à l'Impé- 
ratrice, en la priant de l'agréer comme le représentant 
intérimaire de Louis XVI, celle-ci l'accepta « de très 
bonne grâce et avec honnêteté ». 

Elle ne devait pas s'en repentir, car le chevalier de 
Corberon, tout en servant avantageusement les intérêts 
de son pays, allait seconder ses efforts et entrer plus 



XXII .lol'UNAI. INTI.MK DU CIIKVAIJKR l»K COfUUlRON. 

(l'une lois dans ses vues [joliliqu(iS. Et pourtant il y 
avait lort à faire pour opérer un rapprochement entre 
la Jlussie cl la Fi-anc.e, et \)onv amener les souverains 
de ces deux nations à aj^ir selon les mêmes inspirations 
et d'après les mêmes plans. Si M. de Juigné avait 
préparé les voies à cet accord, si M. de Vergennes 
et M. de Bariatinski. le ministre russe à Paris, travail- 
lèrent eflicacement dans ce sens, ou peut dire encore 
que l'honneur de ce succès doit en grande partie 
revenir à M. de Corberon. 



II 



Le gouvernement de Louis XV, surtout pendant le 
temps que M. de Choiseul fut à la tète des affaires 
étrangères, n'avait eu que des rapports très tendus 
avec Catherine II. Le baron de Breteuil, notre ministre 
àPétersbourg au moment où se préparait la révolution 
de 1762, n'avait pas su prévoir les événements et avait 
opposé une fin de non-recevoir aux avances de 1 Impé- 
ratrice, qui lui avait demandé des subsides pour la 
conjuration qu'elle méditait. Celle-ci garda le ressen- 
timent de cette hostilité, contre M. de Breteuil 
d'abord, puis contre la France. 

Il est vrai que notre politique ne visait alors à rien 
moins qu'à éloigner la Russie des affaires de l'Europe. 
Les instructions que les ministres du Roi recevaient 



INTRODUCTION. xxiii 

pouvaient se résumer en quelques points : se rendre 
un compte exact de la situation intérieure de l'Empire 
russe, favoriser le plus discrètement possible les riva- 
lités des partis pour affaiblir l'autorité de l'Impératrice 
et détourner son attention, protéger contre ses entre- 
prises ambitieuses les nations amies de la Pologne, de 
la Suède et de la Turquie, enfin ne chercher à déve- 
lopper que des relations commerciales entre les deux 
pays. Catherine II, elle aussi, n'agissait en toutes cir- 
constances que contre les intérêts français : à son avè- 
nement, elle rappela bien ses troupes engagées en 
Prusse contre 1 Autriche et la France: mais, sur les 
conseils de Panine, « premier membre » du Collège 
des affaires étrangères, elle établit presque aussitôt le 
système du Nord, c'est-à-dire une alliance (;ntre la 
Russie, la Prusse, le Danemark et l'Angleterre, pour 
contre-balancer l'influence de l'Autriche et des mai- 
sons de Bourbon (11 avril 1764). 

A la mort d'Auguste III, roi de Pologne (5 octobre 
1763), pendant que la France soutenait la candidature 
de son fils, le prince de Saxe, frère de la dauphine, la 
Russie et la Prusse s'entendaient pour faire élire Ponia- 
lowski (6 septembre 1764). Déjà se dessinaient les évé- 
nements qui devaient amener la ruine de la Pologne, 
et pendant ce temps, où il aurait été de première néces- 
sité de faire sentir notre influence en Russie, la Cour 
de Versailles tenait rigueur à l'Impératrice pour une 
simple question d'étiquette, et n'entretenait guère à 
Pétersbourg que des chargés d'affaires. Si M. de \ (^r- 



xxiv JOURNAL INTIME DU CHKVAMKR DK CORBKRON. 

gennes, alors ministre plénipolonliairc à Constanti- 
noplo, essaya de créer une diMTsioii ni soulevant les 
Turcs contre les Russes, il s Cliiil lnil illusion sur lu 
force lie leur arnire: celle-ci ne >iiltil en effet ffue des 
revers [x-nduiit (jik; se cHJiisoiiJiiiuiL le |ii(iiiier parluge 
de la Pologne entre Catherine 11, Frédéric H de Prusse 
et Marie-Thérèse d'Autriche (2 septembre 1772). LTm- 
pératrice, conlinuaiil ses conquêtes, imposa encore au 
sultan Abdul-llamid la paix de Koutchouk-Kaïnardji 
(21 juillet 1774). La France eut seulement la consola- 
tion de voir, grâce à elle, le roi de Suède Gustave III 
rompre les intrigues des Russes et des Prussiens, 
reprendre, par le coup d'État du 19 août 1772, les 
prérogatives essentielles de la royauté et raffermir 
son pouvoir. Mais, partout ailleurs, elle avait complè- 
tement échoué : Catherine II, par ses succès dus 
« plutôt à son étoile qu'à sa prudence », s'était conso- 
lidée sur le trône et était déterminée plus que jamais 
à s'intéresser aux affaires de l'Europe, la Pologne 
n'existait plus que par son bon vouloir, la Turquie était 
irrémédiablement affaiblie : quant au traité de com- 
merce à établir entre la France et la Russie, il n'en 
était plus question : c'étaient les Anglais qui en avaient 
signé un, leur assurant presque le monopole de l'impor- 
tation et de l'exportation (19 août 1765). 

L'avènement de Louis XVI et la nomination de 
M. de Vergennes au ministère des affaires étrangères 
furent heureux, en tant qu'ils marquèrent une nouvelle 
orientation de la politique française : les faits accom- 



INTRODUCTION. ^ • . xxv 

plis furent acceptés, et les efforts de nos diplomates 
tendirent à réparer les fautes commises, à se réconci- 
lier avec la Russie et même à vivre en très bons termes 
avec elle. Bien que M. Durand, le ministre envoyé par 
le duc d'Aiguillon à Pétersbourg, eût agi avec plus de 
circonspection et d'intelligence que ses prédécesseurs, 
qui tous, à tort ou à raison, s'étaient fait détester de 
l'Impératrice, on pensa qu'il ne représentait pas assez 
les nouvelles idées; du reste, il n'avait pas réussi à 
gagner la confiance de Catherine II. 

Le marquis de Juigné fut alors désigné; il reçut 
pour mission spéciale de faire comprendre à l'Impéra- 
trice que jusqu'alors elle n'avait que favorisé l'accrois- 
sement de puissance de la Prusse, surtout en l'admet- 
tant au partage de la Pologne, que par conséquent elle 
avait tout intérêt à s'en détacher et à se rapprocher 
des Cours de Vienne et de Versailles. D'ailleurs, elle 
aurait peut-être bientôt à exercer son action en Alle- 
magne, par exemple au moment de l'ouverture de la 
succession de Bavière; ce jour-là, il serait essentiel 
pour elle de marcher d'accord avec le roi de France 
afin d'élever « une barrière insurmontable à Tavidité 
prussienne ». Il n'était pas cependant possible de 
« compter sur un intérêt politique réciproque et égale- 
ment senti entre la Russie et la France, pour éial)lii' 
entre les deux nations une alliance directe dutiHté 
incontestable ». Il fallait plutôt tendre à renouer les 
relations commerciales, démontrer qu'avec la liberté 
obtenue par les Russes au traité de Ivaïnardji du libre 



xxvi .lont.wi, iNTi.Mi: 1)1' (;iii;v.\i,ii:it di: coiuti-nox. 

accès (le la nier iNoirc, iiolio pays (Hait de tous ceux de 
rEiiropc celui «ini |)ar sa situation, ses produits et ses 
besoins [)Ouvail donner le plus d'essor ù leurs affaires, 
que le monopole établi chez eux en fa\eur des Anglais 
était désastreux, enfin qu'il était absolument erroné 
de croire que les Français ne feraient qu'importer, 
puiscpiil leur élail d'ohliuulioii absolue de liicr de la 
Russie les bois et chanvres nécessaires à leur marine. 

Tels étaient les principaux sujets sur lesquels on 
avait appelle Fattention de M. de .hiigné, en lui recom- 
mandant en même temps d entrer dans les bonnes 
grâces du favori Potemkine, de refroidir Taffection 
du comte Panine pour l'alliance prussienne et d'aider 
l'Autriche à combattre à Pétersbourg l'influence de 
Frédéric II. C'était en somme un vaste programme, et 
il faut savoir gré à M. de Juigné de l'avoir compris et 
d'avoir travaillé à sa réalisation. 

11 eut la chance de produire une assez bonne impres- 
sion sur l'Impératrice dès son arrivée, et réussit à 
dissiper bien des préventions contre la Cour de Ver- 
sailles et à préparer un avenir meilleur. « Je ne pense 
pas du tout, se crut-il autorisé à écrire, que les pré- 
ventions de Catherine contre la France soient indes- 
tructibles; je crois même quelles sont diminuées 
relativement au gouvernement et sur les points essen- 
tiels. » Le traité russo-prussien fut bien encore con- 
firmé pour cinq ans, le 1*" avril 1777, mais il fut rompu 
avant terme et ne devait pas être renouvelé. Quanta 
l'Angleterre, elle allait commencer à éprouver de très 



INTRODUCTION. sxvir 

graves difficultés dans le nouveau comme dans l'ancien 
monde. Ses colonies américaines se soulevaient contre 
son despotisme, les Etats-Unis se séparaient de la 
métropole,, proclamaient leur indépendance (4 juillet 
1776), battaient les milices anglaises et recevaient 
des secours français en attendant de conclure un traité 
d'alliance avec Louis XVI. Dès les premiers mois de 
la révolte, le cabinet de Saint-James avait recruté des 
soldats un peu partout, avait enrôlé des troupes alle- 
mandes, s'était même adressé à Catherine II. Celle-ci, 
après quelques hésitations observées avec anxiété par 
notre ministre, eut la sagesse de refuser de vendre 1(> 
sang de ses sujets. Cet échec de l'Angleterre était rela- 
tivement peu important : c'était cependant un indice 
sérieux à mettre à profit par notre gouvernement. 

Telle était la situation des affaires au moment où 
M. de Juigné laissa au chevalier de Corberon le soin 
de gérer son ministère. L'instruction qu'il lui remit, 
le 21 novembre 1777, était à peu près la répétition de 
celle qu'il avait reçue lui-même du Roi : Corberon 
n'avait qu'à suivre la même ligne de conduite et 
observer la marche des événements. 

Pendant quelques mois, il put s'imaginer qu'il nan- 
rait jamais que ce rôle d'observateur à jouer, et crut 
qu'il ne pourrait pj'olittu* de sa situation que pour 
mieux documenter la (^our de Versailles et la mieux 
renseigner « sur les aventures de l'intérieur du palais » 
de l'Impératrice. Il fallut que M. de Vergcnnes rappe- 
lât plusieurs fois son jeune correspondant à plus de 



.wviii .lOlItNAI. I.NTI.Mi: DU CIIIIVA l.l lit l)K CORBKRON, 

circonspection dans ses (I('|m'(Ii('s. d I cni^ageât à no 
|ilns Ini rappoi'lci" « les anecdotes, donl la niali^nilr 
du jndtlic aime à se repaîli'f; », ainsi (|nc lout ce qui 
ne tenait pas directement aux intérêts du Uoi. « On 
peut tout écrire en politique, lui disait-il, sans que les 
personnes intéressées en soient choquées, si jamais 
elles en avoient connaissance, mais pour cela il faut 
s'interdire de pénétrer dans la petite maison des 
princes et dans le boudoir des princesses. » Si l'on 
insistait tellement à Versailles sur la nécessité de cette 
retenue, c'est que l'on soupçonnait, d'après les décla- 
rations de M. de Juigné, que les dispositions de la 
Russie allaient par la force des choses devenir plus 
favorables à la France. 

Des troubles avaient en effet éclaté dans la Crimée, 
reconnue indépendante par le traité de Kaïnardji : 
en 1775, le khan Sahib-Ghiréi avait été renversé par 
un protégé de la Porte, Devlet-Ghiréi. A son tour 
CIiahyn-Ghiréi, dévoué à la liussie, expulsa Devlet; 
mais le Sultan, ne voulant pas le reconnaître, souleva 
les Tartares contre lui et contre les Russes dispersés 
en Crimée et dans le Kouban, et nomma un nouveau 
khan, qu'il soutint de sa flotte. De son coté, Cathe- 
rine II envoya une armée au secours de Chahyn- 
Ghiréi, qui battit les troupes tartares et turques 
(octobre 1777). En vain des négociations avaient été 
entamées entre Constantinople et Pétersbourg; les 
passions étaient trop surexcitées pour que l'on pût 
s'entendre. La guerre était donc imminente entre la 



liNTRODUCTION. xxix 

Turquie et la Russie : l'Autriche y poussait de toutes 
ses forces, pour avoir plus de liberté dans Texécution 
de ses projets concernant la Bavière; la Turquie s'y 
préparait activement ; le général Souvorof et le maré- 
chal Romanzof massaient des troupes russes en Crimée 
et dans les régions voisines, pendant que ITmpératrice 
déclarait qu'elle ne ferait la paix que lorsque ses armées 
camperaient à Constantinople. Mais la France, qui, 
quelques années plus tôt, s'était servie des Turcs avec 
si peu de succès pour créer une diversion aux affaires 
de Pologne, était loin de désirer cette nouvelle guerre; 
M. de Vergennes connaissait le peu de consistance des 
troupes turques, il savait combien défectueuse était 
leur organisation et quelle était la faiblesse du gouver- 
nement. Il donna donc des instructions très précises à 
M. de Saint-Priest, ministre plénipotentiaire de France 
à Constantinople, il le chargea expressément d'éclairer 
le Sultan sur les dangers auxquels il courait, et de le 
détourner d'une entreprise désastreuse. L'influence 
française auprès de la Porte était assez grande pour 
faire accepter ces conseils de prudence et de tempori- 
sation : la guerre fut éloignée. 

D'autre part, le chevalier de Corberon eut à mani- 
fester aux ministres de Catherine 11 le désir de son 
souverain de voir « arranger à Famialile une discus- 
sion oii on peut présumer qu'il y a autant de malen- 
tendu que de contrariété réelle ». Il avait mission de 
déclarer que le gouvernement français se chargerait 
volontiers du rôle d'ami commun des deux puissances, 



XXX .loi'ii.NAi, i.NTLMK 1)11 ciiKV A 1.1 i;n i)i; (:oi!ni;i{o.\. 

pour calMicr lour animosilr d lacililcr les moyens de 
conserver la paix. Pourtant le l»oi ne pensait pas encore 
à se présenter comme médiateur. « Sa iMajesté, écrivait 
M. de Yergennes, le 28 décembre 1777, n'en désirera 
jamais le titre ni les fonctions. Elle est d'ailleurs bien 
éloignée de s'immiscer dans les affaires qui ne la regar- 
dent pas et sur lesquelles rien ne l'autorise à porter 
un jugement. Son unique jjut est de renouer entre la 
Russie et la Porte une négociation sous des auspices 
plus beureux que ne l'a été celle qui paroîtau moment 
d'être rompue. » Cette médiation, ce fut l'empereur 
Josepb ÏI qui l'offrit le premier; mais comme, d'une 
part, les sentiments de Catherine II pour l'Autriche 
étaient alors loin d'être bienveillants, comme, d'un 
autre côté, on soupçonnait fort le gouvernement de 
Vienne d'exciter les Turcs, l'Impératrice rejeta cette 
proposition et ordonna à ses représentants de conti- 
nuer seuls les négociations avec le Sultan. Jusque-là 
le rôle de la France à Pétersbourg restait assez effacé : 
on attendait des circonstances plus favorables pour 
agir. 

Pendant que l'attention de l'Europe était tournée 
vers la Crimée, l'électeur de Bavière, MaximiHen- 
Joseplî, mourait sans postérité (30 décembre 1777). 
• Son héritier légal était l'électeur palatin Charles- 
Théodore, qui vivait, lui aussi, sans enfant légitime. 
L'Autriche, qui s'était préparée à cette éventualité, crut 
l'occasion excellente d'accaparer la plus grosse part de 
la succession et de s'annexer en particulier la Bavière. 



INTRODUCTION. xxxi 

Immédiatement, l'empereur Joseph 11 lit occuper par 
ses troupes une partie du pays, promit uu grand éta- 
blissement au lils naturel de Félecteur palatin et signa 
avec Charles-Théodore un traité qui lui assurait pres- 
que tout l'héritage (3 janvier 1778). C'était frustrer le 
duc Charles-Auguste de Deux-Ponts, neveu et héritier 
présomptif de Charles-Théodore. Le roi de Prusse, 
Frédéric 11, protesta aussitôt, prit en main la cause du 
duc et entra en campagne. Une nouvelle guerre allait 
donc surgir, engageant encore par contre-coup la 
France, alliée de l'Autriche, contre la Russie, liée par 
son traité avec la Prusse. Mais le gouvernement fran- 
çais était d'autant plus décidé à respecter « la justice 
naturelle, les traités et les droits de propriété », qu'il 
avait à se préoccuper de prendre une revanche de 
FAngleterre en profitant du soulèvement des États- 
Unis d'Amérique; il se refusa à seconder les vues 
ambitieuses de Joseph II et de Marie-Thérèse. Il leur 
promit bien les subsides prescrits par leur pacte 
d'alliance, mais il signifia en même temps sa neutra- 
lité; dès cette époque, ses efforts tendirent même 
avec plus d'application, on le vit dans la suite, à 
amener la fin du différend turco-russe, pour permettre 
à la Russie d'intervenir efficacement dans ce nouveau 
débat. En attendant, il réussit à arrêter momentané- 
ment les armées prussienne et autrichienne et à pro- 
voquer des négociations entre les deux puissances 
(juin 1778). Malheureusement, elles n'aboutirent pas 
et par deux fois elles furent rompues. Frédéric II 



xxxri .iofjunai. ixtimk du (:in:\\i.ii;ii di: mniiKitoN. 
jml)li(i sii (Ircliiialioii de guerre, (lemanda à la Hussie 
l'envoi d un corps auxiliaire, spécilié dans le traité du 
\" avril 1777, et fit avancer ses troupes en Bolir-me. 
puis en Silésie : un nionn^nl, elles se trouvèrent en 
présence de celles de Joseph II, la oiî un siècle plus 
lard devait se livrer la bataille de Sadowa. 

Ce fui alors que le cabinet autrichien tenta une 
action diplouiatique auprès de Catherine II, poui- lui 
démontrer la légitimité de ses droits sur la Bavière. 
Les négociations se rouvrirent donc avec une nou- 
velle activité; la France y intervint énergiquement, 
surtout à Vienne. Dans lïncertilude des projets de 
l'impératrice de Russie, M. de Vergennes, tout en 
recommandant à Corberon de signaler à Pétersbourg 
ses démarches et de réclamer les bons offices du gou- 
Acrnement russe pour exhorter la Prusse au maintien 
de la paix, le laissait à peu près libre d'agir selon ses 
propres inspirations et lui ordonnait seulement de le 
tenir exactement renseigné. Catherine II, dans sa 
réponse, condamna les prétentions autrichiennes, 
somma Marie-Thérèse et Joseph II d'avoir à s'en 
désister et les menaça, en cas de refus, de joindre ses 
forces à celles de Frédéric II. En même temps, elle 
donna Tordre au prince Repnine, qui commandait une 
. armée de 40,000 hommes en Pologne, de se tenir prêt 
à marcher (octobre 1778). 

L'Autriche n'eut pas d'autre recours que de récla- 
mer aussitôt la médiation collective de la Russie et de 
la France. Catherine II ne pouvait désirer une meil- 



INTRODUCTION. xxxiii 

leure solution : aussi raccueillil-elle avec la plus grande 
joie. Elle reconnut bien là 1 influence française et sut 
beaucoup de gré à Louis XVI de l'attention qu'il lui 
avait marquée dès le début de l'affaire et des conseils 
de modération qu'il avait fait entendre. On trouve la 
marque de cette satisfaction dans la dépêche qu'elle 
adressa au prince Bariatinski, le 21 octobre 1778 
(n. st.), où elle lui ordonnait de déclarer en son nom 
« qu'elle est très charmée de travailler en commun 
avec le Roi Très Chrétien au rétablissement de la paix 
en Allemagne » , qu'elle désirait « que le plus tôt pos- 
sible il s'établit entre les deux Cours un concert immé- 
diat sur le moyen de remplir l'office dont elles auront 
agréé de se charger » . Elle attendait donc « avec 
plaisir » et « comme une marque de confiance » que 
le Roi lui fît part de son sentiment, de ses principes, de 
son point de vue. La réunion d'un congrès à Breslau 
fut décidée, où le baron de Breteuil et le prince Rep- 
nine représentèrent la France et la Russie. Le baron 
de Breteuil et le comte de Pons, celui-ci ministre de 
France à Vienne, reçurent l'ordre de correspondre avec 
le chevalier de Corberon, de lui signifier toutes leurs 
démarches et d'attendre les avis et renseignements 
qu'il jugerait utile de leur communiquer. 

11 s'était donc créé un revirement très sensible dans 
les rapports entre les gouvernements français et russe. 
Corberon, placé mieux ([ue personne pour en ressentir 
les effets, fut le fidèle interprète des nouveaux senti- 
ments qui se faisaient jour dans l'entourage de 1 Impé- 



XXXIV .|r)UH.\.\L INTIMi; DU CIIKVALlI.ll Di; COItUliHd.X. 

ralrico; ses (li-clanilioris snu'^ri"<''i'('rit iiiriiic à .M. de 
Vor^n'iirics l'idrc d'oirrir oniciclliiiirnl l;i iiirdialioii de 
la Knincc (miItp lo Sidlaii d ('.alliciiiic II. Cette fois. 
I liii|K'i'alri('('. hii'ii (jiic coiiscrNaiil i\i'> doiilcs sur la 
sincéritr des intentions du Ciilnnct français dans les 
affaires de Tni(ini('. ne [int sempêelicr d accueillir 
cette ouverture; mais elle le lit avec « une sorte d'em- 
barras et plutôt avec froideur qu'avec reconnoissance », 
Quoi qu'il en soit, M. de Saint-Priest, notre représen- 
tant à Constantinople, reçut également l'ordre de se 
mettre en relation avec les ministres russes et notre 
chargé d'affaires à Pétersbourg, et d'agir entièrement 
de concert avec eux. 

Dans ces négociations, le chevalier de Corbcron eut 
besoin d'une extrême circonspection et d'une grande 
ténacité. Le gouvernement russe se souvenait trop que 
l'influence française à Constantinople s'était jusque-là 
toujours manifestée dans un sens opposé à sa propre 
politique; il témoignait donc une vive appréhension de 
confier ses intérêts à nos représentants. Bien qu'il eût 
accepté de correspondre avec eux, il ne se livrait qu'en 
dernière analyse; même, le comte Panine, tout en 
approuvant le plan de conciliation proposé par M. de 
Saint-Priest et en exprimant à ce ministre, « dans les 
-termes les plus honnêtes, la satisfaction qu'on avoit 
ressenti à Pétersbourg de la conduite noble et avan- 
tageuse qu'il avoit tenue dans ces circonstances » , avait 
donné des ordres secrets à M. de Stackief, ambassa- 
deur de la Russie en Turquie, de hâter la conclusion 



INTRODUCTION. xxxv 

de la paix, sans recourir à une intervention étrangère. 
Grande fut doncla surprise quand M. de Stackief refusa 
d'écouter les propositions que lui soumettait M. de 
Saint-Priest au nom de la Cour ottomane, et d'entrer en 
conférence avec lui. 11 fallut que le chevalier de Cor- 
beron fît entendre de légitimes représentations, sans 
toutefois laisser soupçonner que son souverain crai- 
gnait de voir lui échapper la direction des affaires, sans 
froisser les susceptibilités de l'Impératrice et de ses 
ministres, sans abandonner une parcelle du terrain 
gagné. Sa conduite ferme et prudente fut hautement 
approuvée à Versailles : « Nous connoissons les 
finesses de la Cour de Pétersbourg, lui écrivait M. de 
Vergennes, le 4 mars 1779, et nous espérons bien l'en 
déshabituer à notre égard, mais ce ne peut être que 
l'ouvrage du temps. Elle se lassera de nous supposer 
des dessous de cartes, quand, au dénouement de chaque 
affaire, elle sera forcée d'avouer que nous avons agi 
loyalement pour le bien en général et pour le sien en 
particulier. » 

M. de Corberon finit cependant, après de longs pour- 
parlers et de fréquentes entrevues, par obtenir gain de 
cause auprès de Panine, qui désavoua Stackief et montra 
plus de confiance dans l'impartialité de notre média- 
tion. Dès lors, la signature de la paix n'était plus qu une 
(picstion de jours : le 21 mars 1779, la convention 
d'Aïn-Ehli-Qàvâq, explicative du traité de Kaïnardji, 
était conclue. La Porte donnait l'investiture au khan 
Chahyn-Ghiréi, reconnaissait de nouveau Tindépen- 



xxxvi JOURNAL I.NTIMi; DU CIIIAAfJKIt 1)1. COIlKKRON. 
(JaiK'c (le la ( '.l'iiiicc cl accordait à la l»ii'-.--ic de imii- 
velles facililcs |»oiir S(»ii commerce dans la mer .Noiie. 

Les iiéf;(»ciali(»iis r(dali\es à la succession de liiivière 
passèronl ]»ar moins de |)eii|iélies : d ailleurs, (^iilhe- 
rine II. liT'i-e du nde (|u (die a\ad su piendi'e, uviiil ici 
moins de l'uisons de se délier de la France, 'ioulos les 
condilions de la paix à intervenir entre rAutrichc et la 
Prusse devaieiil rdre dehatlues à l*é|er>lM)ur^ enlie 
Panine et Corbeion. comme à V^ersailles entre le comte 
de Vergennes et le [)rince Bariatinski, avaiil <|iie 
Repnine et l'releuil iiissenl autorisés à les soumettre 
aux parties intéressées. Mais, là encore, M. de Gorberon 
reconnaissait (2 février 1779) qu'il lui fallait redoubler 
d'activité « pour surmonter les obstacles sans nombre 
que lui offroient les lenteurs et les finesses d'un gouver- 
nement qui, disait-il, tiendra encore longtemps à cette 
matière difficde et dangereuse de traiter ». Il atteignit 
le but désiré, en convainquant les Russes « du grand 
effet (jui pouvoit résulter dans les affaires de FEurope 
de leur union avec la France » , et en dissipant toutes 
les préventions qui nous étaient contraires. 

Grâce à la médiation franco-russe, les Gours de 
Vienne et de Berlin se mirent assez promptement 
d'accord sur les points les plus essentiels, et, le 6 mars 
1779, le baron de Breteuil put informer le chevalier de 
Gorberon que le prince Repnine et lui allaient partir 
pour la ville de Teschen en Silésie, afin de préparer le 
traité de paix avec les plénipotentiaires des puissances 
belligérantes. La nouvelle de la convention d'Aïn-Ehli- 



INTRODUCTION. • xxxvii 

Qâvâq ne pouvait que produire une heureuse impres- 
sion; elle détermina l'Autriche à abandonner ses 
dernières résistances et à accéder entièrement aux 
propositions des médiateurs. La paix fut définitive- 
ment signée le 13 mai 1779 : lélecteur palatin con- 
serva la Bavière, qu'il eut l'obligation de transmettre à 
son héritier le duc de Deux-Ponts; l'Autriche garda la 
partie de la régence de Berghausen située entre le 
Danube, Flnn et la Salza; Frédéric II obtint que l'on 
approuvât la réunion éventuelle à la Prusse des mar- 
graviats de Baireuth et Anspach, qui devaient lui 
échoir par succession; enfin, la Russie, qui avait vu 
son autorité grandir dans les affaires d'Allemagne, se 
fit reconnaître garante avec la France des traités do 
Westphalie. 

La paix de Teschen, comme la convention d'Aïn- 
Ehli-Qàvàq, avait donc amené le rapprochementsouhaité 
entre la France et la Russie et consacré la nouvelle 
direction do la politique des deux nations. Catherine II, 
« qui n'avoit jamais eu d'inclination pour les François » , 
qui les avait si souvent traités avec mépris, qui les 
avait « haïs de toutes les haines », au dire de notre 
chargé d'affaires, Sabatier de Cabre (juillet 1772), et 
qui, d'après le même personnage, n'avait jamais eu 
d'autre préoccupation que « do faire haineusement et 
sans examen le contraire de ce que la France veut ». 
Catherine H on \(Miait maintenanl à écrire : « J'ai si 
bonne opinion do tout co qui se fait pendant le règne 
do Louis XVI, que j'aurois envie de gronder ceux qui 



xxxvirr .lOURNAL INTIMl. DU flIIFVALlER DE CORBERON. 

IroiiMiil à y redire. » y\illeiirs. il.iiis une le|li-e ;i 
(iiiiiiiii : « \oiis sii\e/, ((miiiie je |)ense sur lou^ e,eil\ 
qui occil|ieiil les |»l'eiiiirres pliici-s (ie|)lli> le replie 

biunlieuieux du Louis Wl. .le dois plus d'uu icnier- 
cîment à M. do Vf'rfi;ennes. » \'oloriliers niêrne fdle se 
serait laissée aller à une iiiiiou [dus coniplèl(! avee 
la Franco dans sa politique européenne. « Il no tient 
qu'à nous, notait M. de Wrgennes, le 28 juin I77î>. de 
l'entraîner, elle et son gouvernement, dans les mesures 
les plus décidées pour consolider ce nouveau système. » 
Frédéric IL lui aussi, enthousiasmé des résultats de 
la médiation franco-russe, faisait ouvertement des 
avances à la Cour de Versailles. « Si nous étions aussi 
disposés qu'on le suppose gratuitement à faire une 
révolution dans la politique, disait encore M. de Ver- 
gennes, ce ne seroit peut-être pas l'ouvrage de trois 
mois. » 

Telle n'était pas Lintention de Louis XVI ; même le 
Roi, ne voulant pas pousser trop loin ses avantages 
et « se livrer au prestige de changer la face de l'Europe 
d'un ])out à l'autre », prit au contraire occasion de ces 
ouvertures pour déclarer (28 juin 1779) et faire 
annoncer par Corberon qu'il ne se départirait pas de 
Lalliance autrichienne, et qu'il ne demanderait pas à 
Ilmpératrice de renoncer à son traité avec le roi de 
Prusse; mais rien n'empêche, ajoutait-il, « que les deux 
Cours ne se dépouillent des anciens préjugés qui les 
faisoient se regarder comme dans un état de guerre 
masqué ; qu'elles n'évitent tout ce qui pourroit porter à 



INTRODUCTION. xxxix 

l'offensive des alliances naturellement pacifiques ; qu'en 
s'expliquant clairement et amiablement sur les objets 
qui pourroient devenir matière à querelle, elles pré- 
viennent toujours les moments où il leur seroit impos- 
sible de s'entendre ; qu'enfin elles ne cherchent à tirer 
tout l'avantage possible de Tétat de paix par des arran- 
gements de commerce, dont rutdité doit assurer la 
durée », On peut mesurer, par ce langage, l'étendue 
du terrain conquis depuis une année. 

A Pétersbourg comme à Versailles, on sut apprécier 
la part que Corberon avait prise dans la conduite des 
dernières négociations. Le comte Panine écrivait en 
effet, le 4 juin 1779 (n. st.), au prince Bariatinski la 
dépèche suivante : « L'Impératrice vous charge, Mon- 
sieur, de faire parvenir au Roi Très Chrétien ses féli- 
citations et sa vive satisfaction de leurs succès conjoints, 
ainsi que la persuasion, où est Sa Majesté Impériale, 
que l'union et le rapport de sentimens qui subsistent 
si heureusement aujourd'hui entre elle et Sa Majesté 
Très Chrétienne trouveront leur aliment à eux-mêmes 
dans le bien qu'ils ont fait. Comme il n'a point échappé 
à ITmpératricc que M. le chevalier de Corberon a mis 
toute la bonne volonté et tout le zèle possibles à se 
rendre utile dans la correspondance entre les deux 
Cours pour les négociations de Teschen et de Constan- 
tinople, dont la hn a été si heureuse, elle a voulu lui 
en témoigner sa satisfaction par le don de mille ducats 
de Hollande et d'une boîte garnie de diamans que je 
lui ai remis de sa part. Votre Excellence aura la bonté 



XI. .lorit.NAL i.NTiMi; 1)1' (;iii;v.\Mi;it dh corberon. 
d'en prévenir M. lo comte de Vergennes, on le juiant 
de pi'ésentei" ;iii I^j\ sous un jour luNorabh.' le service 
de M. le clievalicr de (IoiIxtoii. dont l'Impératrice 
souhaite en quel(jU('soil(' (juc son approbation constate 
le mérite. » 

Corberon avait, pendant lo môme temps, par sa façon 
d'agir toujours loyale, conquis l'amilir du favori Potem- 
kinc, qui, sans véritable titre ofliciel, profitait alors de 
son crédit i)our s'intéresser aux affaires de l'Empire et 
contre-balancer auprès do l'Impératrice le pouvoir de 
Panine. D'après la dépêche de M. de ^'ergennes du 
28 juin 1779, « il paroissoit gagné à la cause françoise 
et disposé à réaliser avec la France dos projets utiles » . 

Quelques semaines auparavant, vers le commence- 
ment de mai, on avait appris à Pétersbourg que le 
marquis de Juigné, toujours souffrant, avait définiti- 
vement renoncé à son ministère. Corberon se trouvait 
trop en faveur pour ne pas vouloir lui succéder; du 
reste, depuis plusieurs mois il était accoutumé à s'en- 
tendre dire que la place lui revenait de droit et que le 
gouvernement russe serait enchanté de l'y voir fixé. 
Par délicatesse, il n'avait jusqu'alors fait aucune dé- 
marche pour la réalisation de ses souhaits ; mais, quand 
il fut avéré que M. de Juigné avait démissionné, il se 
présenta chez le prince Potemkine et le comte Panine 
(10 mai 1779). Le premier lui affirma aussitôt que son 
maintien à Pétersbourg serait agréable à l'Impératrice, 
et lui donna le conseil d'obtenir que Panine écrivît 
dans ce sens à Versailles. Celui-ci promit sans difficulté 



INTRODUCTION. xr.i 

ses bons offices. Sur de nouvelles assurances que Cathe- 
rine II désirait qu'il demandât lui-même à M. de Ver- 
gennes de changer son modeste titre de chargé d'af- 
faires en celui de ministre plénipotentiaire de France 
en Russie, il se crut autorisé à solHciter directement sa 
nomination (23 mai). Mais, le 4 juin suivant, la dépêche 
promise par Tindolent Panine, jaloux de l'amitié que 
Potemkine témoignait au chevalier, n'était pas encore 
expédiée, et pendant ces délais le choix du Roi se por- 
tait sur le marquis de Vérac. M. de Vergennes l'annonça 
à Corberon le 3 juillet 1779, et ajouta, en guise de con- 
solation : « Je n'ai cependant pas laissé ignorer au Roy 
les marques de satisfaction que vous avez éprouvées 
tant de la part de Catherine II que de M. le comte 
Panine et de M. le prince Potemkine. J'en ai pris 
occasion de vous représenter à Sa Majesté comme 
digne d'être honoré de quelqu'une des premières com- 
missions du second ordre qui viendront à vaquer. Je 
crois pouvoir vous assurer que vous ne tarderez pas à 
recevoir cette récompense de vos services. M. le mar- 
(juis de Vérac, que le Roy a nommé pour aller de sa 
part à Saint-Pétersbourg, ne pourra pas avoir fait de 
sitôt ses préparatifs pour un aussi long voyage; vous 
avez donc le temps de vous faire de nouveaux mérites, 
en vous acquittant des devoirs multiples (|ul' les cir- 
constances vont vous procurer. » 

M. de Cor])cron sut plus tard que le comte de Ver- 
gennes aurait effectivement désiré lui donner entière 
satisfaction; mais « M. le comte d(^ Maurepas, écri- 

T. 1. (/ 



XLM .lorUNAL LNTI.MK 1)1' CIIKVAI.IIJi l)i; CMHHKRON, 

vil-il. ;i\(iil (les |»itn'iis ;'i .iNiiiiccr. M. le coiiilr de Maii- 
rcpiis lie m iiNoil poiri! |t;ii(l(iiiiii' ciicoit' d uNoir r[r en 
llussio avec M. de .luigin'', au iicii d'iillcr en iJanciiiaik 
avec M. de Yérac, son neveu, d Ir ininislre des allaires 
céda au ministre des grâces, .le fus sacrifié dès lors, 
à ce qu'on m'a dit, et ce iiCst pas la seule l'ois (ju(î 
je devois l'être. » 

La compensation qui lui a\ail été annoncéelc 'A juil- 
let 1779 vint quelques semaines après : l'intérêt « que 
rimpératrice de Russie avoit témoigné prendre à son 
avancement, joint à la satisfaction que le Roy avoit eue 
de ses services ». lui valut sa nomination de ministre 
plénipotentiaire aupiès du duc deDeux-Ponts (26 août 
1779). Mais en lui faisant part de cette nouvelle, M. de 
Yergennes lui donnait Tordre de ne quitter Péters- 
bourg que lorsque le marquis de Yérac y serait arrivé 
et n'aurait plus besoin de sa présence « pour les objets 
relatifs à son début » . Ce fut seulement le 9 juillet 1 78U 
que Corberon remit son service à M. de Yérac; il eut 
donc encore près d'une année à gérer les intérêts de 
la'France en Russie. 11 eut ainsi le temps de rendre à 
son pays de nouveaux services fort appréciables et 
d'obtenir de nouveaux succès ; et certes il n'est pas 
téméraire d'affirmer qu il en aurait eu bien d'autres, si 
l'on n'avait pas commis la faute de le sacrifiera la ran- 
cune de M. de Maurepas. 

L'Europe était alors préoccupée tout entière de la 
guerre soutenue par les Anglais contre leurs colonies 
d'Amérique et contre leurs alliés français et espagnols. 



INTRODUCTION. xi.iii 

Le 15 mars 1778, M. de Yergennes avait donné mis- 
sion au chevalier de Corberon de remettre au comte 
Panine la note suivante, en accompagnant « cette com- 
munication des discours convenables » : « Les États- 
« Unis de l'Amérique septentrionale, qui sont en pleine 
« possession de Tindépendance prononcée par leur acte 
« du 4 juillet 177G, ayant fait proposer au Roy de con- 
« solider par une convention formelle les liaisons qui 
« ont commencé à s'établir entre les deux nations, 
« les plénipotentiaires respectifs ont signé un traité 
« d'amitié et de commerce destiné à servir de base à 
M la bonne correspondance mutuelle. Les deux parties 
« contractantes ont eu l'attention de ne stipuler aucun 
« avantage exclusif en faveur de la nation française, et 
« les Etats-Unis ont conservé la liberté de traiter avec 
« toutes les nations quelconques sur le inènie pied 
« d'égalité et de réciprocité. » 

Le traité d'alliance, signé le G février 1778. était 
redouté depuis plusieurs mois par les Anglais, surtout 
depuis que le marquis de Lafayette s'était embarqué, 
aux applaudissements de la France, pour aller com- 
battre dans les rangs des insurgés. Afin d'en prévenir 
les effets, ils avaient envoyé auprès de Catherine 11, 
dont les sympathies poui' la Coui* de Londres n'étaient 
un mystère pour personne, un diplomate des plus 
adroits, des plus fins et des plus retors, capable d'em- 
ployer la séduction, la ruse, le mensonge, la corruption 
même pour parvenir à son but : c'était James llarris, 
le futur comte de Malmesbury. Ses instructions étaient 



xLiv .loin.wi, iNTiMi; i)i: (;iii;v.\i.ii n di; (;oiti!i:ito.\. 
])n''cis('S : « Je dois. rci-i\ail-il li- I0 IV'Nricr ITTiS. ari'i- 
vcr à sa\(>ii' jii><|ii il <|iii'l |H)iiil la (lourde lîiissic est 
disnosrf à coiicliiiv une alliance oU'eii^iNe cl dt'■l'e||si^o 
a\ei' nous. Si sos dispositions s(»iil favoi-aljlcs, je (|e\ lai 
iindlre co projet en a\anl: si elles paraissent d(j\oir 
î'ti'e contraires, je de\rai abandonner la jiarlie sans 
laisser d'impression désagréable. » La [)artie,c'en était 
une décisive rpii allait se jouer eiilre la Ki-anee e| l'An- 
gleterre, entre Coiberon et llarris : lenjeu était 1 in- 
dépendance des États-Unis d'Amérique et l'amitié de 
la Russie. 

Pendant toute une année, Calberine II fut trop 
absorbée par le différend turc et par sa comédiation 
en Allemagne, pour s'intéresser à cette question aussi 
vivement que l'auraient voulu les cabinets de Versailles 
et de Saint-James. Mais le roi d'Espagne intervenait 
auprès des belligérants, offrait à l'Angleterre des pro- 
positions de paix qui étaient rejetées, et unissait par 
joindre ses armes à celles de la France, en signant le 
traité du 1(3 juin 1779. M. de Yergennes, de son côté, 
essayait de soulever l'Europe contre les prétentions 
exorbitantes de l'Angleterre concernant la navigation 
et le commerce maritime; le 26 juillet 1778, il procla- 
mait son règlement déclarant que le pavillon neutre 
couvrait la marchandise, même appartenant à l'un des 
belligérants, que seules les munitions et les armes 
pouvaient être considérées comme contrebande de 
guerre, qu'il ne suffisait pas que le blocus d'un port 
fût signifié pour que l'accès en fût interdit aux bâti- 



INTRODUCTION. xlv 

ments des puissances neutres, et qu'il fallait que ce 
blocus fût effectif. Il négociait ensuite avec la Hollande, 
la Suède et le Danemark, auxquels il faisait adopter ses 
principes, et insistait auprès de Catherine II, dès le 
22 novembre 1778, pour que celle-ci prît la protection 
des petits États, menacés dans leurs colonies et dans 
leur commerce par l'Angleterre. 

Le règlement de M. de Yergennes n'était pas pour 
plaire aux Anglais, qui, en véritables corsaires, ne se 
faisaient pas faute d'arrêter les navires hollandais, 
danois et suédois, dont ils confisquaient la cargaison. 
Les Russes eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de leurs 
vexations, bien que Harris multipliât alors ses dé- 
marches pour la réussite de sa mission. Il s'était 
adressé d'abord à Panine; mais celui-ci, beaucoup 
plus docile aux inspirations venant de Frédéric II, qui 
était hostile à l'Angleterre , no répondit pas à ses 
avances et fit même échouer toutes ses tentatives. Le 
désappointement de Harris fut si violent qu'il accusa 
Panine d'être vendu à la Prusse et de dénaturer auprès 
de l'Impératrice les propositions qu'il le chargeait de 
transmettre. Il se tourna dès ce moment, sur les con- 
seils du comte Alexis Orlof, vers le prince Potemkine. 
qui cherchait à profiter de son immense crédit pour 
évincer complètement Panine des affaires. 

Les choses en étaient là, quand la convention d'Aïn- 
Ehli-Qàvàq et la paix de Teschen permirent à l'Impé- 
ratrice d'exécuter un projet dont le comte Panine 
avait déjà entretenu le chevalier de Corberon , le 



xi.M .IMCIîXAL IXTI.Mi; l)(I CIIKVAFJKH DK r.OIUîKItON. 

2.S;i\ril 177!»: ce fui di' Iciilcr de rcinliM- à la l'"ranr(' 
le Ilirllic S('l\ icr (lu'cllc cil ilVilil l'CCU et »J<3 SC prUpOSCI* 

pour iiirdiali'ici' cuire l>oiiis W\ clic roi Goor^ço III. 
I^u proposilion (ju'cllc fil dans ce sens l'ut l'crue avec 
une u'rinide rcser\c [j;ir le eabiiicL de Versailles, parce 
(indu jiif^<'i> <|iie cette démarche « étoit visiblement 
accordée aux iin|ioi'lnnilrs de l'Angleterre ».M. deVer- 
gennes employa, jxmr en arrêter les effets, l'influence 
dn roi de Prusse, fort bien disposé pour le gouver- 
neinenl franf;ais depuis le congrès de Breslau, et il 
en! la cliance de voir notre chargé d'affaires en Russie 
seconder parfaitement sa politique par son entente 
complète avec le comte de Solms, représentant de 
Frédéric II à Pétersbourg. Puis il fit répondie par 
lAI. de Corberon (3 juillet 1770) combien le Roi avait été 
touché « de recevoir de la part de l'Impératrice, dès la 
première occasion qui s'en estpréscntée, les assurances 
d'une atti'ntion marquée à seconder ses vues paci- 
fiques » , mais qu'il ne voyait aucun moyen, après les 
vains efforts de Sa Majesté Catholique pour terminer 
le différend par la voie diplomatique, après les offres 
inutiles de médiation de l'impératrice Marie-Thérèse 
et du roi de Suède, « d'entamer une nouvelle négocia- 
tion sans compromettre au plus haut point sa dignité 
et les intérêts de ses sujets ». Corberon dut même 
. ajouter que, si cela était nécessaire, il communiquerait 
à Catherine II les propositions faites par l'Espagne à 
l'Angleterre et « la laisseroit juger de ce qu'on peut 
attendre d'une Cour qui s'y est refusée ». 



INTRODUCTION. XLVir 

Il est assez difficile de suivre toutes les démarches du 
chevalier en cette occasion; cependant Harris se mon- 
trait déjà fort irrité contre lui, et c'était avec un vrai sou- 
lagement qu'il apprenait la désignation de M. de Vérac 
comme ministre plénipotentiaire de France en Rus- 
sie. « Je ne connais point le marquis de Vérac, écrivait- 
il le 20 septembre 1779; mais je crois savoir quïl est 
plus aimable dans un salon que redoutable en affaires, 
et quoiqu'il arrive probablement à gagner la faveur de 
1 Impératrice, il ne sera pas aussi dangereux que le 
présent chargé d affaires, le chevalier de Corberon, 
qui, bien que d'un mérite très ordinaire, a su, par sa 
grande connaissance du pays, se ménager des intel- 
ligences auprès des valets de chambre et autres agents 
subalternes des grandes familles russes, qui sont pres- 
que tous Français et ont pour la plupart une grande 
influence sur leurs maîtres. Il a ainsi pu souvent évo- 
quer de mauvais esprits, au moment où je m'y atten- 
dais le moins. » La méchanceté de ces quelques lignes 
est justement le plus bel éloge qu'on puisse faire de la 
conduite de Corberon. 

Celui-ci apprenait sur ces entrefaites (scplembrc^ 
1779) que Potemkine, favorable à toute politique con- 
traire aux vues de Panine, s'était laissé gagner à la 
cause de l'Angleterre, et ({ue llarris, disposant d'un 
crédit de 36,000 livres sterling, avait déjà payé de 
100,000 roubles l'influence du favori, qui s'était engagé 
à faire signer le traité d'alliance. On en était donc an 
plus fort de la lutte entre llarris, les Orlof el Poleni- 



xi.viii .[oril.NAI. INTI.MK DU CIIKS Al.lCIi lii; ( lOlUSKRON, 

kiiic. (I une |iiirl. ( lorhci'oii. Soliii^. |)iiis (iocrl/.. nii- 
nislros itnissiciis. .\(iriii;imli/.. rli;ii-r d iifFaires d'Es- 
pap,"[icr cl l'iiiiiiic, (I aiilri' |i;iil. 

On auiM idrc df loulc l;i pi'inc Mc^ niinislres ot 
cliarg'ùs (l'afïiiircs des jmissaMci's él rangeras à Péters- 
boiirg pour faire ahmilir Icnrs négociations, si l'on 
se rappelle les eoTnitlicalions |ier|)(''lii('l]es du gouvei*- 
ncmcnt intérieur de laUussic, l'indolence des honinies 
d'Ktat auxquels les affaires du pays étaient confiées, 
de Panine (d di' iNtieiuKiue en jiarliculier. leurs préoc- 
cu|iali(ins constantes de uiodcder leurs senliuieuls sur 
1 liiMui'ur (liangeante de I Impéralrice, les intrigues 
soulevées par ces mêmes hommes d'État, par les 
amants (d anciens favoris de Catherine 11, afin de 
conserver ou de recouvrer leur crédit et de se faire 
échec les uns aux autres, leurs querelles journalières, 
leur orgueil exalté par le succès et les flatteries, leur 
duplicité, leur amour des plaisirs. « 11 faut être doué 
d iiiu' [Kitience surhumaiiu', écrÎAait llarris le 27 mai 
1778, pour traiter avec des gens qui sont indolents et 
qui ne sont pas capables d'écouler une question ni de 
donner une réponse raisonnée. Vous aurez, peine à 
croiri^ que le comte Panine ne consacre pas plus d'une 
demi-heure par jour aux affaires. «De son côté Corbe- 
ron, dans sa dépêche du 9 avril 1778, disait du même 
^^_ Panine : « Le comte Panine est foible comme tous les 
individus d'une Cour de faveur, et son crédit est quel- 
quefois inutile. Voluptueux par tempérament et pares- 
seux par système autant que par habitude. . . Le « non » 



INTRODUCTION. xlix 

est une expression qui lui est inconnue, mais l'effet 
suit rarement les promesses qu'il vous fait, et si son 
opposition est rare en apparence, les espérances qu'on 
en conçoit sont presque toujours nulles. La finesse se 
joint à son caractère, cette finesse... qui consiste dans 
les égards et qui, s'entourant de mille accessoires 
aimables, fait oublier à celui qui lui parle d'affaires 
qu'il est devant le premier ministre de l'Impératrice, 
et il parvient ainsi à l'étourdir sur l'objet de sa mission 
et sur la sévérité qu'il doit mettre dans un entretien 
séduisant et dangereux. » Et Corberon ajoutait : « Com- 
ment, dira-t-on, se gouverne donc cet État? Com- 
ment peut-il se soutenir? Je répondrois presque qu'il 
se gouverne par le hasard et se soutient par son 
équilibre naturel, semblable à ces grandes masses 
que leur poids immense rend solides et qui, résis- 
tant à toutes les attaques,' ne cèdent qu'aux assauts 
non interrompus de la corruption et de la vieil- 
lesse. » 

On a vu que Harris recevait de sa Cour des subsides 
assez élevés pour acheter, disait-il, des secrets, et l'on 
sait qu'il dépensait beaucoup soit pour fomenter des 
cabales, soit pour arrivera Toreille de telle ou telle 
personne. En retour, il accusa plus d'ime fois les mi- 
nistres de France de se livrer à des prodigalités exces- 
sives. Justice a déjcà été faite de cette calomnie (1), et 
l'on sait que le cabinet de Versailles, fort peu disposé 



(1) Voir, par exemple, K. Waliszewski, Le roman d'une impératrice, 
Catherine II de Runsie, p. 319. 



L JOURNAL INTIMi; DT rilKVAMKFt F)!' f:OF^Iii;iU).\. 

à emplovor (le j);irril- moyens, rliiil. ;m ((jFilrairo, loin 
de los encourager. 

Qnanlii l'Impératrice, elle se laissait trop souvent 
guider ])ar des passions (pic l'àgo ne faisait rpi aug- 
menter. Déliante et soiiproniicusc, clic était cependant 
accessible à l'adulation. « Le grand art, avouait Joseph II 
revenant de Pétersbourg, est de savoir entrer dans son 
caractère et de la flatter. » Kllc [io>sé(lail par corili-c 
un giaiid siMis politique, et elle en lit [>reuve en de 
nombreuses circonstances; elle cul ainsi le lalcnt do 
distinguer, au moment des négociations dont il est ici 
question, le parti le plus avantageux pour la Russie. 
Mais rien ne l'intéressait plus, toutes les fois que ses 
amants du jour entraient en scène. « Vous avez choisi 
un mauvais moment, confiait Potemkinc à Harris, au 
mois de février 1780. Le nouveau favori est dangereu- 
sement malade. La cause de sa maladie et l'incerti- 
tFidi^ de son rétablissement ont si complètement boule- 
versé l'Impératrice, qu'elle est incapable de penser à 
autre chose, et toutes ses idées d'ambition, de gloire, 
de dignité sont absorbées par cette unique passion. 
Elle est énervée au point qu'elle se refuse à tout ce 
qui a seulement l'apparence d'effort ou d'activité. » 
Déjà Corberon avait remarqué « une espèce d'inter- 
règne pour les affaires, qui a pour époque le déplace- 
ment d'un favori et l'installation de son successeur. 
Cet événement, disait-il dans sa dépèche du 17 sep- 
tembre 1778, éclipse les autres; il dirige et fixe tous 
les intérêts d'un seul côté, et les ministres du cabinet 



INTRODUCTION. li 

mêmes, qui se ressentent de cette influence générale, 
suspendent leurs opérations jusqu'à l'instant où le 
choix décidé fait rentrer les esprits dans leur assiette 
naturelle et redonne à la machine son mouvement 
accoutumé. » 

On juge donc, d'après tout ceci, des difficultés que 
les diplomates étrangers éprouvaient à la Cour de 
Russie. C'étaient elles qui retardaient la décision de 
l'Impératrice au sujet des propositions d'alliance de 
l'Angleterre, c'étaient elles qui élevaient à la plus 
haute faveur tantôt une coterie, tantôt l'autre. 

Après bien des péripéties, il fut à peu près certain, 
au commencement de l'année 1780, que la réponse de 
Catherine II serait négative ; le vice-chancelier Oster- 
mann pouvait affirmer à Normandez que l'Impératrice 
était décidée à observer la neutralité la plus parfaite. 
Harris en « était malade de colère » , au dire de Cathe- 
rine elle-même. Ses cabales ne s'arrêtèrent pourtant 
pas, et il crut un moment approcher définitivement du 
but. Si, en effet, l'Angleterre n'avait aucun ménage- 
ment pour la marine des puissances neutres, l'Espagne, 
alliée de la France, paraissait vouloir agir de la même 
façon, malgré le règlement de M. de Vergennes. Elle 
s'attaqua à deux navires de commerce russes, la Con- 
cordia et le Saint-Nicolas, qu'elle fit conduire à Cadix. 
L'Impératrice en fut outrée : elle lit publiquement des 
vœux pour le triomphe des Anglais, témoigna les 
attentions les plus bienveillantes à Harris, qui essaya 
de précipiter les événements, demanda à Normandez 



i.ii .lorn.NAL iNTi.Mi: \tv ciiKVALir.n i)i: coitiiiinox. 

ri'parcitioii de I insullc l'iiilc a son piiN illoii. n'-iiriil iiric 
flollc (le <|iiiii/.(' viiiss('aii\ à (iroii^ladl (.'l rendit sa 
fameuse drclaralion de iiciiliiilili' ai'iiK'e clH frvricr 
1780). I']lli' \ aimonea sa renne inlenliun de faire res- 
pecter par tous les moyens et même par la force ses 
droits (le puissance neutre, et proclama les mêmes lois 
maritimes que AI. de Yer^^ennes en 1778. 

Dans ces circonstances difficiles, le prouvernement 
français nuudra une telle liahilete ([ii'il tourna celle 
déclaration à son profit. 11 s'empressa d apaisi^r le dif- 
férend russo-espagnol, et se lia ta d'adhérer et de fair(^ 
adhérer l'Espagne à des principes qui, en définitive, 
étaient les siens. Quant aux Anj^lais, ils mirent une 
telle raideur et une telle ohstination à ne pas s'y plier, 
en même temps, le cahinet de Berlin et Paninc dé- 
ployèrent une telle activité, que la déclaration du 28 fé- 
vrier prit sa véritable signification d'opposition aux 
agissements de TAngleterre. Par contre-coup, les dis- 
positions de Catherine II furent modifiées du tout au 
tout : Harris retomba dans le discrédit, et Potemkine 
eut à se justifier devant sa souveraine de l'intimité qu'il 
entretenait avec lui. 

L'Impératrice voulut compléter son œuvre, lui don- 
ner en quelque sorte la consécration du consentement 
général : elle décida l'Association maritime ou ligue 
des puissances neutres. Mais, avant de l'entreprendre, 
par un reste de bienveillance pour la Cour de Londres, 
elle engagea confidentiellement Harris à prévenir son 
gouvernement de se réconcilier avec les Américains 



INTRODUCTION. un 

(vers le 20 mars 1780). Elle avait été avertie, en effet, 
par Panine et Corberon, que, par un article secret de 
leur traité d'alliance, la France et l'Espagne s'étaient 
engagées à ne pas faire la paix tant que l'indépendance 
des Etats-Unis ne serait pas un fait acquis et reconnu. 

Le cabinet de Saint- James, ne voulant pas encore 
s'avouer vaincu, refusa; puis, pendant que Cathe- 
rine Il se préoccupait de la constitution de la ligue, il 
lui lit déclarer par son ministre que la navigation des 
Russes ne serait jamais interrompue ou arrêtée par les 
vaisseaux de la Grande-Bretagne. Sa mauvaise foi était 
telle, qu'à la même époque il donnait des instructions 
secrètes absolument contraires, et que les bâtiments 
russes n'étaient pas plus épargnés que ceux des autres 
nations. Il n'en fallait pas autant pour raffermir l'Impé- 
ratrice dans ses idées, bien que Ilarris lui fît entendre 
qu'elle paraissait être à la remorque du gouverne- 
ment français, et })our l'inviter à activer ses démarches 
en faveur de l'Association maritime. 

Il ne resta d'autre ressource au ministre anglais que 
de susciter des difficultés dans toutes les Cours étran- 
gères où son gouvernement avait une certaine action: 
mais il ne put empêcher que, 1 un après l'autre, 
les rois de Danemark et de Suède, les Etats-Généraux 
de Hollande, Frédéric II, Marie-Thérèse et Joseph II, 
l(\s rois de Portugal et des Deux-Siciles, niiccédassent 
à la ligue des neutres et ne se garantissent iiiiilucl- 
lement leurs droits en cas d'atlaquc de la pai-l des 
belligérants. 11 essaya bien de prohter du pouvoir de 



i.n JOIJUNAL INTI.MK DU CIIKVAI.II.Ii DK COnnmON. 

|)liis en |iliis ^;raii(lissiiiil, de iNilciiiKiin' |i(tiir <iti)liiiiici- 
sa |)i)lili(iii(' (le l'uses cl d iiilii^iics. il ollVil liini à 
I liii|M''ralrice, au iioiii du roi Goorfic III. I ilc de 
Minorquc clans la Méditerranée, mais il diil icnoiict'i- ù 
IdiiL ('S[)uir (le signer le liailr d'alliaricc avec la Russie 
etdejnander son rap|M'l en lais>aiil I iidliicnci' aiiiilaisc 
fort amoindrie. Selon l'expression de .loscpli II. il 
s'élail « absolument cassé le col ». I>a Uiissic n'a\ail 
plus (jui; de favorables dispositions pour la France, les 
sympathies des deux nations l'une pour l'autre étaient 
éveillées : quelques mois plus tard, la réception à Paris 
et à Versailles du grand-duc Paul et de sa femme, 
voyageant sous le nom de comte et comtesse du Nord, 
allait scellei' la réconciliation des deux Cours. 

Le chevalier de Corberon, dont 1 intelligente habileté 
et la parfaite entente avec les comtes Panine et de 
Goertz avaient contribué à', déjouer les intrigues 
anglaises, ne recueillit pas tout le bénéfice qu'il était 
en droit d'espérer de ce succès : le 4 juillet, alors qu'on 
attendait la nouvelle de l'accession du Danemark à la 
ligue des neutres, le marquis de Vérac arrivait presque 
subitement à Pétersbourg, pour prendre cinq jours 
après la direction des affaires, et le chevalier était 
obligé de s'éclipser. 

11 eut aussi le regret de ne pouvoir terminer les 
négociations qu'il avait activement poussées pour la 
conclusion d'un traité de commerce entre la France et 
la Russie, et pourtant c'était une des choses qui lui 
tenaient le plus au cœur. Le comte de Vergennes ne 



INTRODUCTION. lv 

semblait malheureusement pas disposé à aller aussi 
vite que Corberon l'aurait voulu : « Évitez, je vous 
prie, lui écrivait-il à la date du 14 janvier 1779, évitez 
de témoigner de l'empressement à entrer dans des 
pourparlers avec les ministres russes pour le commerce. 
Nous sommes encore vraisemblablement assez éloignés 
du temps où ils seront 'dans les dispositions que nous 
devons désirer à cet égard, et il convient de les atten- 
dre. » Il se contentait de recevoir « avec plaisir » tous 
les mémoires que le chevalier lui adressait sur cette 
matière, « non que j aie le temps, disait-il, de les 
examiner à loisir; mais ils formeront un dépôt dans 
lequel je puiserai tôt ou tard » . Pour le moment donc 
et jusqu'à la conclusion de la paix avec FAngleterre, 
il lui suffisait de « manifester ses dispositions à cet 
égard et de rassembler tous les matériaux qui peuvent 
donner à un pareil ouvrage la perfection dont il est sus- 
ceptible )). 

En attendant, Corberon, malgré tous ses efforts, 
devait se bercer de vains espoirs; s'il essayait de pro- 
téger les négociants français établis en Russie, il n'était 
jamais sûr que sa conduite serait approuvée par un 
gouvernement qui montrait si peu d'empressement à 
le seconder. « Si, au moment de l'enthousiasme de la 
grande Catherine, écrivait-il plus tard (13 mars 1781) 
et de son amour-propre révolté contre l'Angleterre, on 
s'étoit promptement mis en mesure pour établir un 
commerce direct et solide entre nous et la Russie, il 
eût été facile de la dégoûter de son commerce avec 



i.vi JOURNAF. LN'IIMI. DC CIII.VAIJCIt 1)1". fiOliliKHON. 

l'Angle lorri'. C'rloif le inoiin'iit d ('iii|ili»\ ci- loiil. mpliciiI 
cl moNciis (le loiilc ('S|)rc('. jioiir l'oinlii' une factorerif 
IViiiH.'oisc. Je I ;ii |ti-i''\ 11. cl on m ii dil i|ii on n a\ oil [las 
les 75,000 livres qu auroil eoùlc un service de porce- 
laine dont l'olemkinc voiiloil. Kn 1770 (voir ma cor- 
respondance de Uussicj, je lai prc\u, en en\o\anl. 
en janvier 1780, un courrier à M. de Sartine poni 
un clablissement de coiunierce avec les mêmes avan- 
tages (ju Onl les Anglois par Icui- Irailé, et celle 
maison eût été le gçi me di' cette factorerie. Que m"a- 
l-on ré|)ondu?Des complimens, des éloges du côté de 
M. Sartine, sans rien faire: et des bureaux de M. de 
Vergennes, que les courriers étoient chers et (pie j'au- 
rois pu épargner celui-là ! » 

On sait que ce traité de commerce n'a pu être signé 
que par le comte de Ségur, le il janvier 1787. 

Malgré tout, le clievalier de Corberon pouvait à bon 
droit être lier des succès qu'il avait obtenus et de la con- 
sidération qu'ils lui avaient méritée à la Cour de Cathe- 
rine II. Il vit donc avec une profonde tristesse Tarrivée 
du marquis de Yérac, qui était pour lui le signal de son 
départ de la Russie. Il resta bien encore pendant trois 
mois auprès de ce ministre, afin de le mettre au cou- 
rant de la situation des afl'aires; mais il n'avait plus 
aucune iniluence, il ne jouait plus aucun rôle dans les 
> négociationss. 

Des motifs particuliers augmentaient encore ses 
regrets : en quittant Pétersbourg, il laissait derrière 
lui une fiancée, Mlle Charlotte de Belimer, qu'il aimait 



INTRODUCTION. lvii 

passionnément et dont la famille, dès les premiers 
temps de son séjour en Russie, l'avait accueilli avec la 
plus grande affection. Dans sa pensée, cette séparation 
devait être relativement courte; il n'était pourtant rien 
moins que certain que ses parents, étant donnés le 
peu de fortune et la religion luthérienne de Mlle de 
Behmer, consentiraient à son mariage avec elle et que 
le Roi y donnerait son agrément. 

C'est avec ces pénibles préoccupations qu il se mit 
en route, le 21 octobre 1780. Il passa par Berlin, où il 
eut des entrevues avec Frédéric 11 et son héritier Fré- 
déric-Guillaume. On lira ailleurs, dans son Journal, 
qu'il avait déjà des vues sur la place de ministre pléni- 
potentiaire à cette Cour, et que son désir était de se 
faire demander à Versailles par le roi de Prusse. L'ac- 
cueil qu'il reçut de ce souverain, qui le connaissait et 
l'estimait de réputation, le toucha profondément, et il 
ne manqua pas de louer à sa tiancée, dans la première 
lettre qu'il lui écri\it après. « la Jxnilé, la graiidcnr. la 
simplicité de ce grand, de ce bon, de cet élunnanl nn)- 
narque ». 



III 



De retour à Paris, le 20 décembre de l'année 1780. 
il resta dans cette ville plus de dix-huil mois avant de 
rejoindre son poste auprès du duc de Deux-Ponts. 11 >'y 

T. I. e 



i.vrii .lOUHNAL I.N'II.MI'. 1)1' ClIlAAMIJi l)i; (;()|i|(|;HON. 

('iii[)l(»\a [»riii(i[tiilciiiciil ii le \ cr Ion !••> lo iliriiciillo (jiii 
s'opposaient il son inaiia^^c ii\ rc Mlle de liclinicr; des 
Icllics pjil(3nles, en (laie du J .') iio\('nd)r(' 1781, lui 
pcnniicnl ciiliii dr l'épouser à Slrasl)Oui'fç. i*ourlanl il 
ne perdit pus de nuc les inlrrrls (jui lui avaient été 
conliés; il rendit à M. de Vergennes un compte fidèle 
de sa mission, rédigea pour M. de Castries un mémoire 
sur les consulats étrangers en Russie, se mit en rela- 
tion avec les Russes habitant Paris. Lhabileté qu'il 
avait montrée dans la direction des aifaires lui valait à 
Versailles une certaine faveur : on l'en avait déjà 
récompensé, avant son départ de Pétersbourg, par un 
brevet de mestre de camp de dragons (20 février 1780;; 
il reçut encore une gratification de 10,000 livres (7 avril 
1781) et fut décoré, quelques jours avant son mariage, 
du titre de baron de Corberon. 

Il crut pouvoir profiter de cette bienveillance pour 
sonder les intentions de M. de Vergennes à son sujet, 
pour insinuer que la place de Deux-Ponts était de bien 
peu d'importance, et qu'il seraità même de rendre plus 
de services s'il retournait à Pétersbourg ou s il était 
envoyé soit à Rerlin, soit à Constantinople. Le ministre 
ne s'expliqua pas : « On m'a payé, dit-il plus tard, en 
complimens, en éloges; on m'a recherché comme un 
homme qui devoit faire un chemin rapide. Vous auriez 
ri avec moi de me voir, sur ce trompeur augure, solli- 
cité de prendre des secrétaires, pour leur faire faire 
leur chemin. Je n'en ai accepté aucun, parce que je 
n'ai voulu attraper personne et que je me doutois bien 



INTOODUCTION. lix 

que la prétendue ambassade de la Porte, à laquelle 
on me nommoit gratuitement, même dans les bureaux, 
étoit encore loin de me regarder. Ce n'étoit pas d'ail- 
leurs mon ambition : je ne songeois, je n'aspirois qu'à 
la Prusse, Mais je ne fus plus surpris de la froideur et 
du silence de M. de Vergennes à cet égard, lorsque je 
fus instruit qu il y vouloit placer M. de Montezan, son 
neveu. Ce projet n'ayant pas réussi, cette superbe et 
intéressante place fut donnée à M. d Esterno, d'après 
les importunités de sa femme auprès de M. de Ver- 
gennes. » 

Le baron de Gorberon fut donc obligé de partir à la 
Cour de Deux-Ponts, avec une instruction qui lui avait 
été rédigée le 1" juillet 1782. Il avait raison quand il 
faisait ressortir le peu d'intérêt de cette mission, et 
c'était en vain qu'on avait essayé de lui en grossir l'im- 
portance en lui faisant entrevoir les hautes destinées 
qui attendaient le duc Charles-Auguste, héritier du 
Palatinat et de la Bavière, et la nécessité pour le Roi 
« de maintenir la liaison intime qui subsiste entre lui 
et Son Altesse Sérénissime ». En réalité, depuis le 
27 juillet 1782, date de son arrivée à Deux-Ponts, jus- 
qu'au mois de septembre 1783, qu'il quitta son poste 
pour revenir en congé à Paris, il n'eut aucune négocia- 
tion sérieuse à diriger . « Réduit à correspondre , disoit-il, 
ou à m'entretenir avec des commis affairés de petites 
discussions, d'intrigues subalternes, j'ai végété lan- 
guissamment dans le cercle étroit où M. de Vergennes 
enchalnoit mon impatiente activité. » Il n'obtint, lui et 



i.x .lOlJK.NAI. I.N'Il.Mi; DU CIIIIVAI.II.H 1)1. ( oHl!i:Ho.\ 

sit IVinnio, qii un uvariUigc : I iuiiilii.' de lu (iuc]n'S>(3 de 
I)(ui\-Poiils, Amélie de Saxe. C'est elle qui écrivait à 
Mme de Corberon, le 22 septcmltic 1783, celle Irllre 
affectueuse : « ...Je ne |)iii> iim' l.iiii- une idéo do la 
proximité de votre dépaid. Il me nainil de loiijc iiiij)o.s- 
sibilité que vous quittiez Deux-Ponts avant (]iic d'rlie 
venue me faire vos adieux à la Faisanderie. Si je ne 
vous aimois autant que je vous aime, je ne vous par- 
donnerois jamais de m'avoir privée du plaisir de vous 
dire encore mille fois de bouche combien fidèlement 
je vous suis attachée... J'avois tant de choses à vous 
dire que j'étois d'une humeur de cheval, en rentrant 
dans ma chambre, de n'avoir pu vous entretenir que 
très vaguement sur un objet, qui me tient tant à cœur, 
que la conservation de votre chère amitié. J'espère 
que vous voudrez bien ne me la jamais refuser; croyez 
']ue vous ne l'accorderez pas à une ingrate et que je la 
mériterai toute la vie par la tendresse que je vous ai 
vouée... J'aurois voulu pouvoir me transporter dans 
votre voiture et occuper cette quatrième place qui 
sembloit me tendre les bras. Je fais mille vœux pour 
votre prompt retour, mon aimable baronne, j'en comp- 
terois les heures et les minutes. Souvenez-vous tou- 
jours de moi, je vous en prie, et comptez que je ne 
puis jamais vous oublier. » 

Après ce bref séjour auprès du duc de Deux-Ponts, 
c'en était fait de la carrière diplomatique de M. de Cor- 
beron. Son congé dura quatre ans, pendant lesquels il 
fut tenu à Fécart de la pohtique. M. de Vergennes 



INTRODUCTION. lxi 

étant mort le 13 février 1787 et ayant été remplacé au 
ministère par le comte de Montmorin, il crut pouvoir 
se livrer à de nouvelles espérances et pensa que le mo- 
ment était opportun de réclamer un poste selon ses 
vues. La réputation de probité de M. de Montmorin, 
écrivit-il, « ranima mon ancienne émulation; je ne le 
sollicitai point, j aurois cru lui manquer, mais je lui 
fis hommage de mon zèle, je fournis mes preuves, et il 
me promit. Ces promesses me tranquillisèrent ou plu- 
tôt ma bonne foi, car, si j'eusse été moins honnête, 
des soupç;ons m'auroient éclairé sur Tavenir. » En 
même temps, il adressa (23 février 1787) au comte de 
Briihl, qu'il avait intimement connu à Pétersbourg et 
qui occupait maintenant une haute situation à Berlin, 
une lettre lui demandant ses bons offices pour Taider 
à succéder au comte d'Esterno, dont on annonçait le 
rappel. 11 s'agissait encore de le faire demander 
comme ministre par le roi de Prusse, directement ou 
par insinuation. Effectivement, cette demande fut 
portée à Versailles, mais elle produisit un fâcheux 
effet. 

M. de Montmorin convint, il est vrai, que le baron de 
Corberon avait d'excellents titres pour occuper cette 
place, et promit de lui donner la situation la plus 
agréable qu'il croirait lui convenir. On était alorsau mois 
de juillet 1787. Or, le 1" septembre suivant, « comme 
j'étois, dit Corberon, dans l'attente de leffet des pro- 
messes qu'on m'avoit faites, qu'on avoit renouvelées 
à mon père, je reçois une lettre du ministre, qui me 



i.xii .lOUHNAL INTIME DU CHKVAMKH l)K CORBERON. 

mande que le Uoy a nomrn('' à ma place M. un tel. 
gendre de M. un tel (c'était le marquis de la Coste, 
gcndif (\u marquis de Vérac), et que Sa Majesté, pour 
récompenser mes services et en attendant qu'elle les 
mît de nouveau en activité, m'accordoit 6,000 livres 
de pension. Je n'allai à Versailles que pour exhaler 
non ma douleur, mais mon étonnement. On me parut 
encore plus embarrassé que je n'étois surpris. El dès 
lors je me retirai en silence pour ne plus reparoître. « 
Il est assez difficile de connaître exactement la cause 
de cette disgrâce imprévue. Il faut peut-être la cher- 
cher dans l'amitié du baron de Corberon et de la 
duchesse de Deux-Ponts, qu'il avait le dessein de rap- 
procher de son mari en éloignant la maîtresse du duc, 
et dans la haine des commis du ministère des affaires 
étrangères qu'il s'était attirée en leur reprochant avec 
une certaine hauteur leur ignorance el leur fatuité. Il 
est du moins permis de le soupçonner daprès ce pas- 
sage d'une lettre de Mme de Corberon à la duchesse 
Amélie, en date du 28 juillet 1788 : « Mon mari me 
disoit cet hiver qu'il regrettoit moins la place de Deux- 
Ponts (pour la politique s'entend) qu'un moyen de 
servir et de se rendre utile. J'ai perdu huit ans, me 
disoit-il encore avec amertume, et j'ai fini par suc- 
comber à des intrigues de commis et de maîtresse, 
lorsque j'ai été sur le point de les confondre et de 
rétablir dans ses droits la beauté, le rang et la vertu. 
Vous devinez, Madame la duchesse, quelétoit ce projet 
favori, car, quoique M. de Corberon ne vous en eût pas 



INTRODUCTION. lxiii 

fait confidence, et il ne le poiivoit pas, ses principes, 
son dévouement, je dirai plus, le penchant qui Ten- 
traînoit vers le duc et Votre Altesse, dévoient dévoiler 
son plan à toute âme honnête. 11 est arrivé que la 
méchanceté Ta deviné également et l'a écarté pour le 
prévenir. Voilà ce qu'il regrette vivement de sa place, 
parce qu'il étoit profondément convaincu qu'il auroit 
encore réussi, et bien des gens en ont eu autant de 
crainte que lui en avoit de conviction. Tous ses regrets 
ne tomboient donc que sur Votre Altesse et sur Mon- 
seigneur, quelque peu de justice que ce prince lui ait 
rendue. » Et la duchesse Amélie répondait (15 novembre 
1788) : « Je ne saurois assez vous répéter, Madame, à 
quel point jai toujours su distinguer le mérite de 
M. do Corberon. Je savois le but de cet honnête et 
galant homme, en désirant combattre un parti qui 
malheureusement l'a prévenu en l'éloignant, et je ne 
désespère pas qu'un temps viendra où on saura rendre 
la justice due à son mérite. » 

Le baron de Corberon accepta sa disgrâce avec une 
résignation que sa bouillante jeunesse n'aurait pas 
connue : « Pendant la durée de mes foibles services, 
écrivit-il, si j'ai apporté zèle, loyauté et désintéresse- 
ment, l'amour de la gloire déguisoit chez moi un sen- 
timent d'orgueil que je prenois pour grandeur d'âme, 
et, loin de remplir les fonctions dont j'étois chargé dans 
l'esprit seul de faire le bien, j'ai à me reprocher d'avoir 
eu pour but ma réputation et d'avoir tiré vanité de 
mes succès, en oubhant de m'humilier devant le Sei- 



i.xiv JOUH.NAI. INTI.MK DU (;ili;V.\lJI.It l)i: CORBKRON. 

fiiK'ur. If seul (If <|iii nous Iciinns nos (jijulitùs et nos 
veiius. Ce juge Icnihic iiiiiis ('■(|uilaljlo,cepère sévère, 
mais ]joM mille et mille lois plus encore, ma chùtié, 
mais bien doucement. Il m'a puni dans mon orgueil, 
dansTamourde moi-mrme... mon fièrc bénissez-l(,' 
pour moi et avec moi. » 

Un tel langage paraîtrait extraordinaire, si Ton 
n'expliquait pas l'évolution de ses idées religieuses. 
On se rappelle (ju'il fut de bonne beure un fervent 
adepte de la franc-maçonnerie. Kn llussic il avait con- 
tinué ses expériences, notamment avec le général 
Mébssino, le comte de Briibl et Iluttel, secrétaire de 
la légation de Prusse; il avait pénétré dans des loges oii 
se coudoyaient les systèmes les plus divers de philoso- 
pbie, de religion, de cbimie et d alcbimie, même de 
spiritisme et d'occultisme ; enlin il s'était aboucbéavec 
Cagliostro, lors du passage de ce fameux impostem^ à 
Pétersbourg. Aussi Catherine 11 le qualifia-t-elle un 
jour de « déterminé voyeur d'esprits ». Philosophe à 
la façon de Voltaire, Diderot et Rousseau, lors de son 
arrivée, il repartit en France avec des idées sinon plus 
orthodoxes au point de vue cathohque, mais du moins 
beaucoup plus rehgieuses. En 1781, il eut à Paris 
l'occasion de revoir plusieurs fois Cagliostro chez le 
cardinal de Rohan, et de conférer avec lui sur les 
matières qui lïntéressaient. Plus tard, étant ministre 
plénipotentiaire auprès du duc de Deux-Ponts, il lut 
les ouvrages de Swedenborg et s'engoua des théories 
religieuses et philosophiques de cet auteur. Son congé, 



INTRODUCTION. lxv 

puis sa mise en disponibilité, lui permirent de continuer 
des études qui le passionnaient ; il suivit les leçons de 
Mesmer dans la loge de VHarmonie, s'attacha ensuite à 
un nommé Ruer, espèce de charlatan qui vécut pen- 
dant de longs mois à peu près aux dépens du baron, 
et qui le convertit, lui et sa femme, à une religion 
particuhère formée d'un mélange de cathohcisme, de 
cabale et de spiritisme. Dans le monde qui fréquentait 
ces loges, Corberon lia connaissance avec d'autres 
francs-maçons, qui le mirent en rapport avec la secte 
des illuminés d'Avignon, association bizarre sur laquelle 
on pourrait écrire bien des pages curieuses, fondée 
par Pernetti, ancien Bénédictin, bibliothécaire du roi 
de Prusse, et le comte Grabianka, staroste polonais. Il 
s'enthousiasma de leurs doctrines, entretint une cor- 
respondance suivie avec eux, c'est-à-dire avecles frères 
Bousie, le comte de Pasquini, de la Richardière, Gom- 
bault, Grabianka lui-même, et n'eut plus qu'un désir : 
se faire admettre dans leur société et vivre en leur 
compagnie à Avignon. 

On était alors en Tannée 1789. Paris était en révo- 
lution, la garde nationale, sous la direction du marquis 
de La Fayette, s'y organisait dans chaque quartier, et 
l'assemblée du district de Saint-Gervais nommait par 
acclamation le baron de Gorberon commandant d'un 
bataillon de cette garde. Malgré le délabrement de sa 
santé, il crut devoir accepter cette charge, mais deux 
mois après il était forcé de demander un congé et de 
partir pour le midi de la France. Il quitta Paris A'ers 



i.xvi JOUHNAL INTfMK DU CIIKVAUl.lt DF, rORnKRON. 

la (il) (le rKtvcmbrf 1789, ^^a^'^ria la \illc de Toulouse, 
où il séjourna [)rrs d un an, en lliôtcl de son beau- 
frère le président, di' Sapto, et finit [ta/' arrivée en 
Avignon, oij il parut vouloir se fixer avec Mme de Cor- 
bcron. Mais dans cette vieille cité, aussi agitée que 
Paris par les passions révolutionnaires, il fut loin de 
trouver le calme et la tranquillité nécessaires pour se 
livrer à ses études favorites: la loi des suspects le fit 
incarcérer avec sa femme, pendant que sa maison était 
mise au pillage. Après trois ou quatre mois de déten- 
tion, il fut conduit sous escorte à Paris; Mme de Cor- 
beron resta en Avignon, emprisonnée dans l'ex-hôtel 
dllonorati. Le sort qui attendait le baron était celui 
qui avait frappé presque tous les autres membres de sa 
famille : son père, âgé de soixante-dix-sept ans, son 
frère aîné, son neveu, âgé de seize ans, son beau-frère 
de Sapte avaient été aussi amenés de Toulouse et de 
Beauvais à Paris et avaient porté leur tête sur l'écha- 
faud. Heureusement il arriva au terme de son voyage, 
alors que s'était déjà produite la réaction thermido- 
rienne ; il fut seulement incarcéré au Luxembourg et. 
après quelquesjours de détention, mis en liberté (7 bru- 
maire an III). 

Que devint-il ensuite? On ne saurait trop le dire. La 
perte à peu près complète de sa fortune, la nécessité 
pour lui de subvenir encore aux besoins de la famille 
Behmer, dont les ressources en Prusse et en Russie 
avaient été anéanties, les malheurs qu'il avait supportés. 
Taffaiblissement de sa santé durent le vieillir préma- 



INTRODUCTION. lxvii 

turément et attrister les jours qui lui restaient à vivre. 
II mourut à Paris, le 31 décembre 1810. Sa veuve 
existait encore en 1817. 

Le baron de Corberon avait eu deux enfants : Tun et 
l'autre étaient décédés en bas âge. 



IV 



Le Journal intime, qu'il rédigea à l'imitation de beau- 
coup de ses contemporains, est aujourd'hui conservé 
en original, avec quelques-uns de ses titres personnels, 
à la Bibliothèque de la ville d'Avignon ou Musée Calvet. 
II a été donné à cet établissement, en 1839, par Esprit 
Requien, qui le tenait lui-même de la libéralité du 
vicaire général Clair: c'est du moins ce qui ressort 
dune lettre de celui-ci à Requien. Comment était-il 
arrivé entre ses mains? Personne ne le sait. 

Le texte remplit six volumes de petit format (mss. 
n"' 3054-3059), dont deux sont rehés aux armes do 
l'auteur. L'écriture est très régulière, sa ténuité la rend 
parfois difficile à déchiffrer (1) . On ne remarque aucune 
rature, excepté dans le tome Y, où la plus grande 
partie des passages défavorables au marquis de Vérac 
a été bàtonnée. Quelques notes ont été transcrites par 

(1) Plusieurs fois des mots ou des plirascs entières ont été écrits en 
chiflres ou en signes conventionnels. Coninie je suis parvenu à découvrir 
le secret de ces écritui^es, je les ai traduites en caractères connus, excepte 
en un passage où les expressions étaient par trop crues. 



i.xviii JOURNAL I.M IMI, DU CHK VA Lll.lt I)K CORBERON. 

M. (le Curix'ioii ail l»a> do j)iifi('s: d aiilifs. iuiiioncéos 
dans le texte, nOnl pas rie porlrcs. l'jiliii les tomes I 
et V possèdent à la fin iiiic lai)!*- al[)liabrti(iue des prin- 
cipaux noms pr()|ii('s cl (!(■> |)iiii(i|)al('S matières; le 
tome II n'en a qu un l'iuj;inenl. Le soin mis à la confec- 
tion de ces volumes f< lait siip[)0sei- qu'ils présentent 
seulement une copie de la première rédaction, copie 
fixité par Corberon lui-même à une date qu'il est impos- 
sible de préciser. 

Commencé le l" janvier 1775, le Journal a été con- 
tinué sans interruption jusqu'au 12 octobre 1778; il 
n'offre dans toute cette partie que quatre lacunes ; 
Tune, du 8 mars au 12 avril 1777; la seconde, pour 
tout le mois de mai delà même année; la troisième, du 
30 juin au 20 juillet 1777; la quatrième, du 30 juillet 
au 21 septembre 1777. M. de Corberon avait suspendu 
sa rédaction quelques jours avant le départ du marquis 
de Juigné de Pétersbourg. Les occupations multiples 
qu'il eut dès lors, comme chargé d'affaires, lui firent, 
malheureusement pour nous, négliger de consigner 
chaque soir ou chaque semaine ses impressions. La 
correspondance qu'il échangea avec le comte de Ver- 
gennes et les dépêches des autres ministres étrangers 
à la Cour de Russie sont à peu près les seules à nous 
renseigner sur ses négociations et sur la vie qu'il mena. 
L'année 1778 est donc complètement omise dans son 
/oMr« a/ /l'année 1779 n'est représentée que par quelques 
pages. Elles sont, il est vrai, fort intéressantes et nous 
font d'autant plus regretter l'absence de notes plus 



INTRODUCTION. lxix 

complètes ; elles concernent les journées du 3 au 1 5 jan- 
vier et du 20 mars au 15 mai. Enfin M. de Vérac arrive 
à Pétersbourg le 4 juillet 1780; immédiatement et 
sans différer au lendemain, Corberon recommence à 
écrire ses mémoires intimes, qu'il interrompt brusque- 
mentle 14octobre de lamème année, juste une semaine 
avant son départ pour Paris. Dès cette époque jusqu'au 
9 mars 1781 , on ne sait de lui que ce qu'il a bien voulu 
apprendre dans ses lettres à MlledeBehmer(21 octobre 
1780-11 octobre 1781; ms. 3059 de la Bibliothèque 
d Avignon). D'ailleurs, il ne reprit son Journal qu à 
intervalles très irréguliers : du 9 mars au 13 août 
1781, le 8 mai 17 82 (récit d'un curieux phénomène spi- 
rite), du 15 mars au 3 mai 1784, du 23 novembre au 
21 décembre 1784. 

Ce sont certainement les années 1775 à 1780 qui 
présentent la matière la plus importante, précisément 
à cause des très nombreux détails que M. de Corberon 
a transcrits sur la Russie. Mais les pages qui sont ici 
imprimées sont loin de donner le texte complet : l'auteur 
a en effet intercalé dans son récit des pièces de vers 
ou de prose, d'un mérite très inégal composées par 
lui ou par des littérateurs de son temps, des notes sur 
des personnages aujourd'hui inconnus de la société 
parisienne, une foule de détails sur des affaires parti- 
culières dont le souvenir est parfaitement inutile à 
conserver, mais principalement sur la franc-maçon- 
nerie, la philosophie, des opérations chimiques et caba- 
listiques, etc. 



i.xx .KMIKNAI- INTI.Mi; hlJ CIlliVALIKR DE CORBERON. 

Tout (;rlii (mU sciiil)lr laslidioux, cl il l'-tait néces- 
saire d'rla^uor pour former un loiil (jui [Mil inlé- 
resser. J'ajouterai, [)ar conln'. (jiic les extraits publiés 
n'ont pas subi la moindre modiiication ou altération : 
même les fautes de style n'ont été corrigées que loi-s- 
qu elles étaient le fait d une iuadverlance bien mani- 
feste. 

Il ne m'appartient pas de signaler les qualités qui 
distinguent le Journal intime du chevalier de Corberon; ji' 
dois cependant témoigner de l'évidente bonne foi de 
son auteur, qui a écrit en quelque sorte sa confession, 
sans rien déguiser de ses fautes et de ses erreurs. Il 
était loin, en effet, d'avoir la préoccupation d'un public 
futur ; il ne pensait tout au plus communiquer son œuvre 
qu'à son frère aîné ou à sa fiancée, Mlle de Behmer: 
aucune autre personne n en devait avoir connaissance. 
L'adresse qu'il mit en tète du récit de chaque journée, 
à partir du 1" janvier 1777, était fictive : il se donnait 
ainsi, à part lui, une raison de rédiger sous forme de 
lettres à son frère, à sa belle-sœur, àlAOlede BressoUes, 
à la marquise de Bréhan, à Mlles Charlotte et Alber- 
tine de Behmer, etc. Du reste, il eût été souvent fort 
dangereux de faire parvenir ces lettres à leur destina- 
tion : le cabinet noir de l'impératrice de Russie, qui ne 
respectait même pas les dépèches des ambassadeurs, 
les eût certainement interceptées; on n'aurait pas alors 
manqué de motifs pour faire expier à M. de Corberon 
sa trop grande franchise et sa liberté de pensée et de 
langage. 



INTRODUCTION. lxxi 

Avant de terminer cette introduction, j'ai l'agréable 
devoir de remercier publiquement M. le marquis de 
Corberon, arrière-petit-neveu de l'auteur du Journal, 
dont Tobligeance extrême m'a fourni de nombreux et 
très précieux renseignements sur ce personnage. Je lui 
dois , entre autres , les documents extraits de ses 
archives de famille, la copie de la partie la plus inté- 
ressante de la correspondance du chevalier avec M. de 
Vergenne^, des extraits des dépêches des ministres 
espagnols, etc. Qu'il reçoive ici l'expression de ma 
vive reconnaissance pour ses encouragements et sa 
collaboration. 

L.-H. Labande. 



JOURNAL INTIME 



DU 



CHEVALIER DE CORBERON 



ANNEE 1775 



Lundi, 2 janvier. 

L'après-midi j'ai été chez le marquis de Juigné (1); 
je l'ai trouve à sa toilette causant avec un orfèvre pour 
sa vaisselle, qui lui coûtera quarante mille écus. Dès que 
le M. Josse fut sorti, nous sommes restés seuls, et le nou- 
veau ministre m'a parle de la manière la plus honnête. 
Son caractère froid gagne sûrement à être approfondi, et 
sa réputation acquise de probité et de droiture est une 
prévention favorable pour le juger. De retour à l'hôtel, 
j'y ai trouvé la petite de Bressolles (2), que sa mère avoit 
laissée en allant au concert des amateurs. Il est venu plu- 

(1) Jacques-G.ibriel-Louis le Clerc, baron de Juigné, de Glianipagno, de 
la Lande et de Montaigu, dit le marquis de Juignr, né le 14 ruai 1727, 
colonel du régiment de Champagne m ITAS, niaréclial de camp en 17()2, 
nonmié, vers la lin de 1774, ministre plénipotentiaire de France en Russie. 
11 avait épousé, le 17 mars 1760, Claude-Charlotte Thiroux do Chanime- 
ville. Il mourut le 4 août 1807, en laissant quatre Ois. 

(2) Fille de Mme de Milh't et sœur de la marquise de Bréhan. dont il 
sera souvent question ci-aprés. Après avoir été pro|iosée en mariage au 
chevalier di- Corberon, elle éi)ousa, vers 17S0, un certain M. de Monliers. 

T. 1. 1 



2 .lounNAL INTIMK DU ciiKVALii:!; hi; conminox. 

sieurs visites : M. et Mme de Carcido, Mme de; Brrf:(;l et 
la petite comtesse de la Porte, M. de Sainte-Palaye (1), etc. 
Mon frère (2) m'a mené cliez le comte et la comtesse de 
Catiielian, où nous avons soupe. Peyron (3) y étoit. La 
conversation de la table a été longue, à l'angloise. Catuel- 
lan nous a dit qu'il préféroit à toute étude de cabinet 
celle de la nature, et qu'il croyoit qu'en s'en rapprochant, 
on devenoit meilleur de jugement et d'esprit. Cette idée 
m'a fait plaisir et je l'adojjte volontiers. L'esprit d'autrui 
nuit plus, j'imaginCj qu'il n'ajoute au nôtre; on flevient 
copiste, maniéré, partial, on n'a plus d'idées, plus d'opi- 
nions à soi, et c'est la raison de la médiocrité qui règne 
dans le monde. Peyron peut servir d'exemple à cette 
maxime, vis-à-vis de Catuellan. Il joue le rôle d'un élève 
sous les yeux de son maître, répétant ce qu'il dit et ne 
pensant que d'après son modèle. Nous lui avons fait la 
guerre sur sa tournuie maniérée; il s'est mal défendu et 
n'en prêtoit que davantage à la plaisanterie. En sortant, 
il m'a dit que je lui avois fait une querelle avec Catuel- 
lan; j'en ai ri, mais j'ai remarqué que cela l'aflectoit. 

Mardi, 3. 

Nous avons dîné à l'hôtel; l'abbé Xaupi (i) y étoit. Je 
ne l'ai pas trouvé vieilli ; toujours ce même feu dans la 



(1) C'osl le fameux érudit Jean-Baptiste de la Curne de Sainte-Palaye, 
Djonibro de l'Acadéuiic des iuscriplions et de l'Acadéuiie Iraaçaise, mort à 
Paris, lo 1" mars ITSl. 

(:i) Picrro-lMiilibort-Catlierine Bourrée, marquis de Corlteron, né le 
17 août 1746. oOlcier aux gardes françaises, mort sur rùcliafaud révolu- 
tionnuire. le 7. juillet 1794. 

(3) Jean-François Peyron, littérateur, né à Aix le 4 octoiire 1748. et mort 
le 18 août 1784. 11 avait été, en 1774, secrélairi; d'ambassade à Bruxelles. 
Plus tard, il suivit dans les Indes M. de Bussy, ?j;ouverneur de Pundichéry 

(l) L'abbé Joseph Xaupi, littérateur, né le 16 mars 1688, à Perpignan, 
et mort à Paris le 7 déeembre 1778. 



ANNKi'; itt;;. — jkudi. ;; janvier. 3 

conversation. Il m'a beaucoup parlé de mes voyages cl, 
m'a appris que la reine Marie de Danemark (1), qui pas- 
soit pour mener ce royaume, l'est elle-même par un 
abbé dont elle suit les inspirations. Je me propose d'avoir 
avec lui quelques conversations sur la Russie. Cet homme 
est étonnant à son âge, pour la mémoire. 

Jeudi, 5. 

Je me suis levé pour m'habiller, afin d'aller avec mon 
père (2) et mon frère à Versailles. La marquise de Juigné 
avoit écrit la veille un billet, par lequel tous les obstacles 
étoient levés au sujet de mon voyage en Russie. Nous 
avons trouvé chez M. de Yergennes (3) M. d'Arcon- 
ville (i), et nous sommes entrés avec lui dans le cabinet 
du ministre. M. d'Arconville est sorti un moment après, 
et ma mère s'est disposée, en parlant de la nomination 
de M. de Juigné, à lui faire part de ses idées pour moi 
sur la Russie. Le comte de Vergennes ne lui a pas laissé 
le temps d'achever, en lui disant : « N'auriez-vous pas 
dessein que votre fils y allât? Il ne sauroit mieux faire, et 
s'il en a le courage, je lui conseille de servir de secrétaire 
d'ambassade au marquis de Juigné. » Je l'ai très fort 

(1) Julie-Mario de Brunswick-Woirenbiiltel, seconde femme, en 1752, de 
Frédéric V, roi do Danemark. Elle mourut en 1796 et fut l'aïeule de Chris- 
tian VIII. 

(2) Pierrc-Dauicl Bourrée, barou de Corbcron, premier président à la 
chambre des enquêtes du l'arbîmcnt. Né le 2i mai 1717, il avait épousé, le 
23 août 1745, JacqucliiKi-Urside Thiroux de Gcrseuil, qui décéda le D fé- 
vrier 1782. 11 monta sur l'indialaud. le 20 avril 17tti-. 

(o) Charles Gravier, comte de Vergennes. né A Dijon le 28 décembre 1717. 
Après avoir été ministre ou ambassadeur à Trêves, à Constantinople et 
en Suède, il avait succédé, le 8 juin 1774, au duc d'Aiguillon comme 
ministre des atl'aires étrangères, fonctions (ju'il renijilit jusqu'à sa mort, 
arrivée le 13 février 1787. 

(4) Parent des Gorberon; son nom était Louis-Lazare Thiroux, S(;ignenr 
d'Arconville. Il avait été commissaire de la première chambre des requêtes 
(lu l'arlement. 



assuré de mon zùlc, cl nous sommes sortis pour aller l'aire 
quelques visites jusqu'au dîner. Mon frère et moi sommes 
montés chez (rérard (1); il m'a lait entendre que le projet 
du minisire étoit de mettre les places de secrétaires 
d'ambassade sur un certain pied, à l'instar des étrangers. 
A une heure trois quarts, nous nous sommes rendus 
chez la comtesse de Vergennes (2) pour dîner. Il y avoit 
l'ambassadeur d'Espagne, le comte d"Aranda(.')j ; le prince 
de Nassau (i), M. de Jarnac, M. de Vaux, à la tête d'un 
bureau de guerre; M. de liombelles (')). J'ai examiné cf- 
dernier avec soin; je lui ai trouvé de l'esprit, plus de 
connoissances, mais l'air de la bonne opinion de soi- 
mcmo, s'écoutant parler et mettant de la prétention et 
de l'importance juscjue dans les choses les plus légères 
de la société. Son extérieur n'est pas à son avantage. 
Avec les défauts dont je viens de parler, je lui crois réel- 
lement du mérite et de l'acquit; c'est dommage que cela 
soit gâté par cet air de suffisance qui gâte tout. C'est le 
grand ami de Gaillard (6), et je lui ai trouvé beaucoup de 

(1) Jopopli-Malliias Gùraril <lo lUiyneval (1746-1812), premier commis au 
déparleuicnl des afl'aircs élrangcrcd, del774àl7'J2. Il availété auparavant 
résident du Roi à Dantzig. 

(2) Anne du Vivier, fenunc du ministre des affaires étrani,'ères, qu'elle 
avait épousé à Constantinople. 

(3) Don Pedro-Pabio Abaraca y Bolea, comte d'Aranda (1718-1799), 
nommé en 1773 ministre d"Espayne eu France, après avoir été président 
du conseil de Castille. 

(4) Cliarlcs-IIenri-Nicolas-Othon, prince de Nassau-Siegen, né le o jan- 
vier 174o, mort vers 1809. C'est le i'ameux aventurier qui fut connu dans 
toute l'Europe par ses exploits. 

(îi) Marc-Marie, marquis de Bombclles, né à Bilche. le 8 octobre 1744, et 
mort à Paris, le 5 mars 1822. Après avoir servi dans la guerre de Sept ans, 
il était entré (1763) dans la diplomatie et avait été conseiller d'ambassade 
à la Haye, Vienne et Naples. Il fut ambassadeur de France en Portugal 
en 178a. En 1803, il quitta le mnndi\ mtra dans un couvent de Brunn, fut 
ensuite évéque d'Ober-Glogau et d'Amiens. 

(G) Gaillard, secrétaire du marquis de Vérac, qu'il suivit à Copenhague 
en qualité d'attaché de légation. Il alla également à Pélersbourg avec le 
même miuisti'e, auquel il succéda comme chargé d'atl'aires (1783-1784). 
Plus tard (1800) il représenta la République française à Berlin. 



AXXKE itt;;. — SAMKDI. T JA.NVIKR. 5 

ressemblance avec lui pour les manières. 11 m'a parlé du 
Danemark et do l'administration delà marine di; ce pavs, 
bien supérieure à la nôtre. 

Nous sommes repartis de Versailles à cinq heures et 
demie; ma mère m'a paru très contente, très enchantée de 
M. de Vergennes et de la tournure de mon affaire. Mon 
amour-propre étoit satisfait, mais le cœur me rcprochnil 
quelque chose, et la séparation du marquis de Vérac (1) 
coûtoit à ma sensibilité. La journée s'est terminée ainsi, 
mais j'ai vu avec plaisir que mon frère vouloit absolument 
prendre la même route et quitter le régiment des gardes, 
quand il trouvera un moyen honnête et avantageux. 

Samedi, 7. 

J'ai été en me levant chez le marquis de Juigné;il étoit 
à Versailles. Nous avons eu un grand dîner. M. et Mme de 
Vérac, i'évêque de Beauvais (2), l'abbé deMossac, MM. de 
la Rochefoucauld, etc. Le marquis de Vérac, en entrant, 
m'a dit qu'il avoit vu le duc de Goigny à mon sujet, que 
je pouvois porter son uniforme en pays étranger, en 
attendant qu'il pût me mettre à la suite de son régi- 
ment (3). Nous avons pris jour pour aller ensemble à 

(1) Charles-Olivier de Saint-Georges, marquis do Vérac, né le 10 oc- 
tobre 1743, mort en 1828. 11 avait fait ses premières armes en 1761, dans 
la guerre de Sept ans, avait été promu colonel (1707) et nieslro de camp 
(1770); il était ensuite entré dans la diplomatie et avait été ministre pléni- 
potentiaire aux cours do Cassel (1772) et do Copeniiague (1774). On verra 
plus loin qu'il succéda à M. de Juigné et an ciievalier de Corhoron comme 
représentant de la Franco à la cour de Russie; il partit de Pétersbourg, le 
3 novembre 1783, pour aller à la Haye. Il avait épousé, le 28 avril 17()0, 
Marie-Charlotte-Joséphinc-Sabine de Croy, (ille du duc d'IIavré. Le cheva- 
lier de Corberon avait été sous sa direction à Cassel, en 1773 et 1774. 

(2) François-Joseph do la Rociiefoucauld, évéciuo do Reauvais du 
22 juin 1772 au 2 septembre 1792. 

(3) Le duc de Coigny était colonel du corps dos dragons, où le ciievalier 
de Corberon avait été nonnné capitaine sans appointemi'uts, le 2!) juil- 
let 1773. 



6 .loiut.NAi. i.NTi.Mi; i)!' ( Il i;\ A u i;i; 1)1. (;(ii!i;i;iu).\ 

Versailles, aliii d'y voir M. de M;iiir<'[)as (1). Le inartiuis 
m'a lrou\i' l'air triste, et m'a fait lâcher mou s(M;ret (jin- 
je ne lui voulois dire d'abord qu'après le dîner. 

Mon projet de Russie l'a «'tonne, et l'impression (jiii 
s'est faite sur sa physionomie m'a fuit voir que cela lui 
faisoit beaucoup de peine. Il m'a néanmoins parlé avec la 
plus tendre amitié, m'assurant qu'il me sacrificroit sa 
satisfaction à mon avantag-e. En môme temps, il m'a dit 
qu'il craignoit que ce parti ne fût pas aussi avantageux 
pour moi, que la nomination du marquis de Juigné n'avoit 
pas bien pris, qu'on en savoit très mauvais gré à M. de 
Vergenncs, que MM. de Pons (2), de Monteynard (3) jet- 
toicnt les hauts cris, et qu'il y avoiteu des audiences par- 
ticulières demandées au Roy à cette occasion. Le dîner a 
suspendu notre entretien. 

Apres le dîner, ma mère a eu une conversation avec le 
marquis do Vérac sur mon voyage de Russie ; elle a été 
courte et froide, et le marquis en est sorti avec un visage 
triste et mécontent. 

Dimanche, 8. 

J'ai été de bonne heure chez le marquis de Vérac; il 
mimportoit de ne pas le laisser prévenir contre moi. 11 
dormoit encore lorsque je suis arrivé chez lui. Ses gens 
m'ont témoigné les regrets les plus vifs de ma séparation 
d'avec leur maître. Son valet do cliamljre prétend que 
tout est perdu, si je ne vais pas en Danemark. Ils se 



(1) Jean-Frédéric Phélypcaux, coinlo do Maurepas, ministre d'État du 
roi Louis XVI. né lo 9 juillet 1701. mort le 21 noven)bi'e 1781. 

(2) Louis-Marie, marquis de Pons, était ministre plénipotentiaire de 
France près le roi de Prusse. 

(3) François de Monteynard, comte de Montfrin. ministre plénipoten- 
tiaire près l'électeur de Cologne. 



ANNKK 1775. — DIMANCIIK. 8 JANVIER. 7 

méfient tous de Gaillard, de Rozat et de Fébré (1). Le 
marquis est venu, nous avons reparlé de l'affaire de 
Russie; il s'est plaint à moi de la méfiance de ma mère, do 
sa prévention injuste. Je l'ai prié de me juger toujours par 
moi-même, par mon attachement pour lui, et j'ai conclu 
que j'irois le lendemain à Versailles exposera M. de Ver- 
gennes mes doutes, mon incertitude sur le voyage en 
Russie, et mon regret extrême de le quitter. Gaillard m'a 
fort approuvé; il me témoigne beaucoup de regrets; je 
ne m'y fie pas entièrement. Avant de m'en aller, j'ai vu 
Mme de Vérac; je l'ai bien persuadée do mes regrets, 
auxquels elle m'a paru extrêmement sensible. Je suis 
sorti très content de la démarche que je venois de faire. 

Ma mère m'a dit en rentrant que le marquis de Juigné 
l'étoit venu voir, qu'il avoittout arrangé avec le ministre, 
que je ne prendrois point le titre de secrétaire d'ambas- 
sade jusqu'à ce qu'il fût reçu, mais que j'en aurois tou- 
jours les fonctions. Je l'écoutai froidement, elle m'a 
paru surprise et m'a demandé ce que je pensois sur tout 
cela; j'ai répondu que cela no changcoit rien à mes 
inquiétudes ni à mes regrets. 

Ma réponse ne lui a point plu; elle m'a demandé des 
raisons, je les lui ai données en lui parlant de la crainte 
que je dcvois avoir de me brouiller avec une famille puis- 
sante et en crédit. On n'a pas goûté mes raisons; mon 
père est venu et ma mère nous a laissés. Au bout de trois 
phrases et de la négation pure et simple de la validité do 
mes objections, mon père s'est échauffé et m'a dit : « Je 
vous déclare que si vous n'allez pas en Russie, je ne me 
mêle plus de vos adairos. » Je lui ai répondu avec vivacité 
que je croyois ne pas mériter ce (on-là de sa pari. Le 

(1) Allacliés à la légalion de M. do V^irac. 



8 .loritXAi. i.NTi.Mi'; Dr (:iii;v.\i.ii;ii iii; i:niuti;iu».\ 

(liiUT nous a iiil('i"roni|ius sans nous refroidir, l'în sortant 
d(! lahlc, ma mère m'a sacrifié sos vêpres, et nous avons 
repris tous les trois une conversation très inutile, parce 
(pic la vivacité qui y rég'noit nous a mis dans l'impossibi- 
liti'' déraisonner. Les choses pc^rsonncdhîs et désap'rt'aldes 
(pi'on m'a diles m'oid, j'<''\olté. J'ai loujotn's conclu à aller 
l(î lendemain à Versailles. Ma mère éloit furieuse et 
pi(piée; mon père, écliaud'é par elle, me plaiL-noil en me 
blâmant. Je me suis retiré pour faire ma loiielte, et suis 
sorti avec mon père, qui m'a paru content que je lui eusse 
fait demander de me mener avec lui. 

Lundi, 9. 

Je me suis disposé en me levant a mon voyage de Ver- 
sailles ; mon père m'a donné une lettre pour le ministre, 
dans laquelle il lui mandoit que j'avois la tète boule- 
versée (l'inquiétude, etc. 

En arrivant chez M. de Vergennes, je lui ai fait 
remettre ma lettre. L'audience étoit nombreuse; je suis 
entré dans le cabinet au bout d'une grande heure et 
demie. En entrant, il m'a dit : (( Eh bien ! vous avez des 
retours, des regrets? » Je lui ai répondu froidement et lui 
ai détaillé mes raisons, qu'il a trouvées bonnes. Mais il a 
ajouté qu'il voyoit un avantage réel dans mon voyage de 
Russie, que la cour étoit plus intéressante que celle de 
Danemark, que d'ailleurs faisant les fonctions de secré- 
taire d'ambassade, j'aurois dans les affaires une influence 
qui me seroit très avantageuse, qu'il ne me cachoit pas 
que je serois très utile au marquis de Juigné, pour le 
monde comme pour la correspondance, parce qu'étant 
plus jeune, je serois plus à portée par les liaisons de 
femmes de découvrir des choses essentielles, etc. Il m'a 



ANXÉK ITT.-i. — LU.XDl. '.» JANVIER. 9 

(lit qu'il sentoit le sacrilicc que je faisois on quittant le 
marquis de Yérac. Nous nous sommes quittés gaiment et 
j'ai été pour voir M. de Montbol et M. de Prisye, que je 
n'ai trouvés ni l'un ni l'autre. Je suis revenu chez la com- 
tesse de Vergennes où j'ai dîné. Il y avoit la comtesse de 
Clioiseul (1), qui a parlé en particulier au ministre; le 
comte de Lauraguais (2), qui a l'air singulier, frondeur 
et fort spirituel, avec un extérieur peu favorable; l'ahbé 
de Voisenon (3), qui jouit de la liberté de son âge et de 
ses petits talens, mais dont je n'aime pas le ton; le mar- 
quis de Bombelles, qui est nommé à Ratisbonne et que 
j'ai trouvé le même que j'avois d'abord jugé; l'évéque de 
Belley (4), etc. J'ai causé avec M. du Vivier, le père de 
Mme de Vergennes, sur le climat du Nord. Il le croit 
sain, hors les eaux, qui sont dangereuses : elles donnent 
la gravelle; aussi on en boit très peu. La bière est la 
boisson commune du pays, où l'on consomme aussi beau- 
coup de vin. 

Après le dîner, j'ai été voir Mme de Sartinc (5) et je suis 
revenu à Paris avec l'évéque de Belley, qui m'a donné 
une place dans sa voiture. Nous avons parlé de M. de 
Bombelles, qui est depuis sept ans dans le noviciat des 
affaires étrangères sous le baron de Breteuil (6), (ju'il a 

(1) Adélaïde-Marie-Louise Gouffîor d'Hcilly, mariée, depuis le 23 sep- 
temlji-e 1771, à Marie-Gabriel-Floront-Auguste, comte de Ciioiscul-Gouffier, 
qui fut ambassadeur à Coiistantiaoi)le en 1784. 

(2) Louis-Léon-Félicité, duc do Brancas, comte de Lauraguais, né le 
3 juillet 1733 et mort le 9 octobre 1824, très connu par sou goût pour les 
lettres, les sciences et les arts. 

(3) t'.laude-Ilenri de Fuzée, abiiéde Voisenon, 1708-1773, littérateur fran- 
çais et, depuis 1771. ministre plénipotentiaire de l'évêque-prince de Spire 
à la cour de Versailles. 

(4) Gabriel Courtois de Quinccy, évoque de Belley du 21 août 1751 au 
15 février 1791. 

(5) Femme du ministre de la marine, Antoine-Raymond-Jean-Gualbert- 
Gabriel de Sartine, comte d'Alby. 

(fi) Louis-Auguste le Tonnelier, baron de Breleuil, né en 1733 et mort 
en 1807, avait été ministre plénipotenliaire de France en Russie en 1760. 



10 .loiiitiNAL i.NTiMi-; DC ciiiiVA i.ii;n iii: (.(ii!i;i;it(i.\ 

sui\i il l;i Haye ol h NujjIcs. Le prie ilii marquis ilc 
Uoiiilicllos (1) éloil un liouiinc de liisuicoup (r('S{jrit, jilii- 
l()S()j)lif, n'ayanl, [toiul, d'c-lal, cl (|ui a lini pai- ('■pouscr sa 
cuisinitTii ou sa ltlaucliiss(Mis(' eu secondes noces; c'est 
do 00 mariage (ju'esL venu le nouveau ministre de llalis- 
bonnc. L'évè(iu(; m'a beaucoup parlé aussi de M. de Clia- 
vigny (2) (Chavignard est son nom), dont le jtrésident de 
Vergcnnes (3) a épousé la fille, ce qui donna un tel cha- 
grin au père du président qu'il s'est empoisonné avec de 
l'opium. La fortune de M. de Cliavigny vient de la décou- 
verte qu'il fit en Hollande de la Quadruple-Alliance, dont 
il entendit le projet dans un café où tous les ministres 
s'assembloient, et où il eut soin de se trouver caché dans 
une armoire, par le moyen de riiôtcsse avec laquelle il 
couchoit. Nous sommes arrivés tout en causant à Paris; 
l'évêquc m'a descendu aux Tuileries. 

Mercredi, 11. 

J'ai écrit au mar(juis de Vérac, pour lui mander le 
résultat de ma conversation avec M. de Vergennes, Il m'a 
répondu une lettre charmante, que je conserve comme 
preuve de son amitié. 

Après le dîner, j'ai été chez le marquis de Juigné. J'ai 
vu la marquise de Pracomtal (i), qui m'a paru fort 



Aiirès être passé par la Sucilo, il avait été à la Haye de 176S à 1770, et à 
Naples <lc 1772 à 1774. 

(1) Ilenri-Franrois, comte de BoiiiIk'IIos. né le 29 février 1680, mort le 
29 juillet 1766. Depuis 1744, il l'ut lieutenant général des armées du Roi. 

(2) Le pérc du fameux diplomate Tiiéodorc de Cliavigny ou Cliavignard, 
dont le comte de Vergennes fut l'élève. 

(3) Le père du comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères. 11 
était président à mortier du parlement de Bourgogne. Sa femme s'appelait 
Jeanne-Claude Cliavignard. 

(4) Claude-Gabrielle de Pertuis, fille unique d'Antoine-Guy de Pertuis et 
de Louisc-Léonine-Gabrielle le Clore de Juigné, celle-ci sœur du marquis 



ANNÉE 177:; — MI-:i{CRKl)I. 11 JANVIER. 11 

aimable, et son mari ; l'évcquc de Cliàlons (1) y étoit arrivé 
(le la veille. J'y ai trouvé aussi le marquis d'Esserteau, 
qui m'a beaucoup parlé du marquis do Vérac et m"a voulu 
sonder sur le voyage do Russie; je l'ai très fort assuré 
que j'irois. J'ai parlé un quart d'heure en particulier au 
marquis de Juigné sur ma position vis-à-vis M. de Vérac; 
j'ai fini par lui dire que j'étois à lui et que je lui offrois 
mes services pour le travail. Il m'a répondu que nous 
avions le temps, mais que néanmoins il m'enverroit 
quelques lettres de M. Durand (2), pour en prendre 
copie. Je suis rentré chez ma mère, pour lui rendre compte 
de ma conversation avec M. de Juig^né. 

A neuf heures, nous avons été, mon frère et moi, chez 
Mme de Catuellan souper. Nous y avons trouvé M. le 
comte d'Auger, qui est dans la gendarmerie. Cet iiomme 
a beaucoup lu et ne sait pas grand'chose. Ce n'est pas 
qu'il ait cette présomption qui nuit au savoir, mais il 
manque d'esprit et d'un certain jugement plus nécessaire 
encore. 

Catuellan m'a parlé de la Russie où il a été. Le paysage 
y est singulier, à ce qu'il dit, et pittoresque; quant aux 
mœurs, elles tiennent à cette envie démesurée de sortir 



de Juignù. Née le 6 août 1754, elle avait épousé, le 18 août 1772, Léonor- 
Claude, marquis de Pracoiiital. 

(1) Antoinc-Éléonore-Léon le Clerc de Juigné, frère du marquis. Né 
le 2 novembre 1728, il avait été sacré évéquc de Ciiâlons-sur-Marne le 
29 avril 1764. Il fut archevêque de Paris dès le 23 décembre 1781, fut 
député aux États générau,>L de 1789, émigra eu 1791 et mourut à Paris, 
le 19 mars 1811. 

(2) Le ministre plénipotentiaire de France en Russie, prédécesseur immé- 
diat du marquis de Juigné. Son nom était Durand de Distroft". Il était né 
en 1714, était allé en 1748 au Congrès d'Ai.v-la-Cliapelle connue secré- 
taire du ministre français, avait été chargé d'alfaircs ;\ Londres en 1749, 
résident à la Haye en 1751. enhn ministre en Pologne de il'.y't à 1760. 
Chargé de l'intérim de la légation de Vienne en 177U, il avait reçu son 
Instruction pour la Russie le 24 juillet 1772. (A. U.\.«n.\ui). Uecueil des in- 
slniclions données aux ambassadeurs cl ininislres de France. Russie, t. II, 
p. 286.) 



ij .loiH.NAi. i.NTiMi; or (;iii;v Ai.ii it i)i, i.oiimiito.N 

(le l;i l);iil);iri(', et ;iii lii\(! (■Him'Ik'' (|iii n'-u'iir flans la rapi- 
talr. On V aime les ('-tran^crs, les airs (|irils y aiiKTicnt, 
les arls, tout ce qui est de superflu et d»; dehors. Les 
revenus de la Tsarine montent à soixaiitc-rjuiiize millions 
de notre monnoie; j'ifrnore le nombre de ses troupfs. 
mais on jut-tcnd (|U(' 1 l'àn"()j)c jiciil aiiuci- deux millions 
d'hommes entre ses dilIV-rens souverains. 

Maidi, 17. 

J'avois envoyé chez la marquise de Vérac pour lui 
demander à dîner; la réponse est venue trop tard et je 
n'y ai point été, mais j'ai passé chez elle vers cinq heures, 
et j'y suis resté jusqu'à huit à causer. Elle m'a beaucoup 
parlé de Gaillard; il paroît qu'elle ne le connoît que trop. 
Son amour-propre, son envie de dominer et sa fausse 
philosophie ne lui sont pas cachés. Le ton qu'il prend 
vis-à-vis du marquis, et la dépense qu'il lui cause, ne lui 
font pas plus de plaisir; elle patiente. Elle a sur Fébré la 
même opinion que j'ai toujours eue de ses talens, plus 
propres à la secrétairerie d'ambassade qu'à l'intendance 
dune maison. A propos de dépense, Mme de Vérac m'a 
montré le montant de celle qui a été faite à Cassel pen- 
dant dix-sept mois; la première année a coûté cent mille 
francs, la seconde soixante-douze mille. 

Mercredi, 25. 

J'ai été voir le marquis de Vérac: il me paroît toujours 
fâché de mon voyage de Russie. M. de Maurepas, m*a-t-il 
dit, en a été très surpris. Il m'a ajouté plusieurs choses 
qui tendoient à me faire croire que la cabale gronde encore 
sur le choix qu'on a fait du marquis de Juigné; mais 



ANNEE ITTo. — SAMEDE 4 FEVRIER, 13. 

quelque inquiétude que cela puisse me donner, je ne dois 
pas croire à la lettre quelqu'un qui est partie intéressée. 
D'après cela j'ai changé de propos et je suis parti. 

Vendredi, 3 f écrier. 

En me levant j'ai écrit au landgrave de Hesse-Cassel (1), 
à la baronne de Battincourt, qui m'a demandé quatre vers 
pour mettre au bas d'un petit sujet sculpté sur une table 
quelle a vernie pour le landgrave, dont elle est la maî- 
tresse. Ce sujet représente un sérail, le Grand Seigneur 
donnant le mouchoir à la favorite, ce qui désespère plu- 
sieurs autres femmes qui y prétcndoient. Elle a voulu 
exprimer cette pensée : « Ne vous affligez pas, vous aurez 
chacune votre tour. » C'est ainsi que j'ai rendu son idée : 

Pourquoi pleurer, trop sensibles mortelles? 

Un choix suffit-il à l'Amour? 

Non, les fleurs plaisent tour à tour 
Au papillon, qui ne vit que par elles. 

Samedi, 4 février. 

J'ai été prendre mon frère aux Italiens, où il a entendu 
Ui Fausse Magie, opéra-comique, dont les paroles de Mar- 
montel sont charmantes suivant quelques personnes, 
détestables selon le plus grand nombre; mais la nmsique 
de Grétry est universellement applaudie. Nous avons été 
souper chez le marquis de Vérac. J'y ai vu le comman- 
deur de Weiltheim. Il m'a beaucoup parlé de la Russie, 
m'a prédit que je m'y amuserois. Il me donnera des 

(1) Frédéric II. landgrave de Hesse-Cassel, né le 14 août 17:20. Le che- 
valier de Corberon avait été nommé conseiller do légation auprès de 
M. do Vérac, ministre deFran.e à Cassel. par brevet du "J septembre 1773. 



fi .loriiNAi, i.NTi.Mr: i)i' (;iii;v.\mi.ii iti; coHmiuiN. 

<l(''l;iils l.i'rs iiiliTcssmiK sur rclh; milioii. l'iic <lrs iiicil- 
Iriirrs lil.iisoiis ilr S;iilll-I*(''lri>l)()iirt; csl, Cfllc de. M. i./A-V- 
nif'lH;! (\), uiiiiislrc de l,i iii,i(iii<% [loiir I(m|iiiI il mr dmi- 
uvvii niic- IcIliM'. IjOS Aiii:I(»is romtiicrcoiiL l)c;ni((iiijt (;ii 
Russie; in;iis, dans l'rcli;uii;(; inulucl. la nation russe 
gagne sur l'angloise environ (juaire millions do li\res. 

Mercredi. 8. 

J'ai élé dîner aujourd'imi chez Mme Millet. Elle venoit 
de rentrer avec sa fille de la noce de Mlle de Lamoi- 
gnon (2). Comme elle est sortie, la mère m'a dit : « Je 
sais l'intérêt que vous prenez à ma lille,jc vais vous con- 
lier une adaire (jui la regarde. Il s'agit d'un mariage; on 
doit venir ce soir pour prendre avec moi des arrange- 
mens. l^inr(iu()i ne faut-il pas que cela vous regarde? 
Nous serions tous contens, mais la fortune, votre état, 
tout s'y oppose. » Je n'ai rien répondu, mais cela m'a 
affecté. On a diné. Après, j'ai causé avec la petite Bres- 
solles. Je lui ai rappelé le dessin que je lui demande 
depuis longtemps; elle m'a demandé ce que j'en voulois 
fiiire : « Avoir quelque chose de vous quand je partirai. » 
J'ai ajouté que je voulois avant mon départ un souvenir 
de tous mes amis, et, qu'à cet effet, j'aurois une hoite 
travaillée de leurs cheveux. « Vous ne m'en refuserez 

(1) Le eoiiitelvan Gi-igoriévilch C>:ernichef. Tchernyclief ou Tcliernichoff, 
né on 17^tj et mort en 1797, après avoir été j^'euéral en clief, ambassadeur, 
pnsident du Collège do l'amirauté et sénateur. 11 fut aussi membre de 
l'Académie des sciences, et l'aul I" l'éleva au rang de feld-maréchal. Il 
était le frère de Pierre et de Zacliar Czernichet'. — Le premier, né en d747, 
fut plusieurs fois envoyé extraordinaire en Danemark, eu Prusse et en 
Angleterre; il fut ensuite ambassadeur en France (1760 et 17(52) et membre 
du Sénat. — Le conile Zachar (17-:î-1784) fut ffid-maréclial, vice-président 
du Collège de la guerre et gouverneur général de Moscou. 

(J) Marie-Cathorini', fille de Chrélicn-Fran(;ois de Lamoignon, mai'quis 
do Bûville, née le 3 mars 17.')9 et mariée à llenri-Cardin-Joan-Uaplislc 
d'Aguesseau, avocat général au Parlement. 



ANNÉi-: 177:;. — jeudi. <) FKVRIEH. 15 

pas à ce tilre? — Des cheveux, a-t-elle repris, cela ne 
peut se donner »; mais ce refus était prononcé d'un ton 
plus cher à mon cœur que le don même de beaucoup 
d'autres femmes, qui passent pour belles et dont les 
faveurs seroient prisées de beaucoup. « Demandez à ma 
sœur. » Cette sœur, la marquise de Bréhan (1), est arri- 
vée; je ne m'attendois pas à l'explication que cela amènc- 
roit. La maman a été dans une autre pièce recevoir la 
visite pour ce mariage, et nous sommes restés seuls tous 
les trois. On a reparlé de la demande que j'ai faite des 
clieveux. « Je ne saurois l'approuver, a dit la marquise. 
Si vous pouviez songer à ma sœur, elle pourroit vous 
donner une marque de son attachement; mais il est dan- 
gereux de s'engager à ce point, quand on n'est pas sûre 
dcsévénemens. Quel vilain état aussi allez-vous prendre, 
toujours courant, toujours éloigné! — Ce sort, madame, 
doiît je me plains à cette lieure^ est cependant ce (jui me 
donnera ma liberté plus tôt avec le droit d'en jouir; mais 
à présent je n'ai qu'à me plaindre. » La conversation est 
devenue triste; la petite Bressolles étoit rêveuse, la léte 
appuyée sur sa main, et ne disoit mot; l'arrivée de la 
maman a rompu ce triste entretien, et je me suis échappé, 
après avoir promis à la marquise de venir déjeuner chez 
elle le lendemain. 

Jeudi, 9. 

Je me suis habillé à la hâte pour me rendre au rendez- 
vous de la marquise. Je l'ai trouvée (huis son lit; elle m'a 
j)arlé aussitôt de sa sœur. « La pauvre petite, m'a-t-cUe 
(hl, est bi(Mi inquiète; elle a eu un mal (rcsloiiiac hoiTihlo 

(1) l'"lori' (il! Mill(!l, HKiiicu cil 17(i() à .Jciin-Ainaliic (Je Un lian, coiiilo de 
Mauroii, iiiariftii.s dr Bn'lian. 



l(i .lOlIKNAI. INII.MI. 1)1' CIII.VAIJlilt 1)1. COlilil.liON 

hier, Il a point «lonni, cl iioirr coiivcrs.ilion. joiiilc à 
l'ouvorUiro (JU(; ii);iiii;iii lui ii Liilc «l un niaci;iL''<'- <]ni se 
proposoil, loul cela l'a houlcvorstîc. Je la j)Iains hicn; 
clic est sensible, et il est hicn triste de s'unir à (]ucl(iu'uri 
(ju'oii n'aime pas! m Comme nous causions, la so'ur est 
venue, triste, clianfçéc; elle s'est assise et nous avons 
causé sur le même sujet, mais diine nianirrc entortillée. 
Je n'avois que peu de r(''j)Onses à l'aire, mais je rej^ardois 
celle qui m'intéressoit, et ses yeux se rencontroient avec 
les miens : leur expression ctoit mélancolique. La mère 
est venue; elle a paru surprise île me voir en petit comité 
avec ses deux filles. Je suis descendue avec elle, elle m'a 
dit que cette ouverture de mariage donnoit du chagrin. 
« Cela vous donne aussi du noir, chevalier, et je me 
repens de vous l'avoii' dit. — Pourquoi, madame"? ai-je 
repris tristement. Aux choses oii il n'y a point de remède, 
il ne faut que de la consolation, et vous ne devez pas être 
surprise si j'en suis affecté. » Je suis sorti en disant cela. 
J'ai été chez Mmes Benoît; on m'y attendoit et l'on m'a 
trouvé triste. Je suis rentré chez moi, j'ai écrit à la mar- 
quise de Bréhan une lettre détaillée sur mon inclination 
pour sa sœur, ma conduite circonsj/ecte et le silence que 
j'ai conservé; je lui ai fait sentir qu'il étoit le seul qui 
pût, vu ma fortune, me donner le moyen de faire un 
choix, mais qu'il falloit attendre et que l'épreuve du 
temps, nécessaire au mariage d'inclination, feroit voir à 
mademoiselle sa sœur si la préférence qu'elle m'accor- 
doit étoit fondée sur une convenance réelle, ou seulement 
un goût passager qui n'avoit eu aucune diversion par la 
vie retirée qu'elle mène, etc. 

Ma tète étoit échauil'ée et mon cœur brûlant, mais mon 
esprit n'étoit propre à rien, aussi n'ai-je rien fait du jour. 
Mme Millet est venue avec sa lillc. en sortant de lentre- 



x^NNEE 177o. — VENDREDI, 10 FÉVRIER. 17 

vue. La jeune personne étoit triste, ma mère lui a fait 
une plaisanterie qui Fa embarrassée; elle a prétendu 
(ju'ellc avoit l'air de la veuve d'Hector. 

Vendredi, 10, 

Nouvelle scène : comme j'étois à travailler, on me 
remet à une heure une lettre de la marquise de Brélian, 
qui demande une réponse prompte. J'ouvre avec saisisse- 
ment, et je lis une proposition de mariage, en quittant 
les affaires étrangères et, par conséquent, tout état; ou 
bien renoncer absolument à ce que j'aime. Je fus aba- 
sourdi, et l'immensité des obstacles me fit voir l'impos- 
sibilité de prétendre à ce que je désirois. 11 fallut écrire 
cependant. Je traçai à la luUe quelques lignes sans ordre 
et je mandai que j'étois pénétré de douleur de voir, 
dans la proposition qui m'étoit faite, une impossii)ilité 
plus grande encore d'atteindre le but de mes désirs, que 
je n'avois qu'une fortune médiocre, mais qu'elle seroit 
réduite à rien par l'opposition de mes parens à un parti 
qui ne cadroit point à mon avancement et à leurs vues 
sur moi, que, d'ailleurs, sans bien et sans état, je ferois 
un triste présent à celle que j'aimois, etc. J'y allai le soir 
à huit heures, comme elle me l'avoit mandé; j'y trouvai 
le comte Etienne, instruit sans doute, car un instant 
après il s'est en allé. J'ai répété la substance de mon bil- 
let du matin; elle est convenue de mes raisons, nous 
avons gémi ensemble et je suis descendu chez la mère. 
On a prétendu que la marquise m'avoit rendu triste; sa 
sœur qui étoit là m'a demandé si elle étoit seule, j'ai 
répondu que oui. Le souper a été d'une tristesse à périr, 
c'étoit la nuance de mon àme. J'étois à côté de ce (jue 
j'aime, et je me disois : « Je n'orcnp(M"ai liioiil(U, plus 
ï. I. L» 



ix. .loinwL i.NiiMi; m: (,iii.vai.ii;h hi; (:<iiti!i,iui.\ 

cclU; lilucc. chérie! Lu aulrc... (|ucllii iili'-e'.' » (Ju a lu 
quol(|uo.s pfigcs (le Itousscau aj)rè.s le souper et j'ai parlé 
à la iiiar(pii.S(^ de cell*; loLli'c <-liariiiaiil(; de Po[)C, dlii'- 
loïse à 7\l)ailard. La niaïuau u'a pas été conLeule, cl la 
jcuuo personne est devenue plus Irislc... Je me suis retiré. 

Du il férricr jusfjîùm 1:1 arril ht dus i veinent. 

11 s'est passe dans cel. iuLcrvalle plusieurs événcmcns 
dont je vais me rappeler le précis. 

L'allairc de la ijctilc liressolles s'est termint-e par le 
relus du parti ipii lui a été pro[)Osé. Sa sœur m'a écrit un 
mot, au(|uel éloil jointe une lettre de la jeune personne, 
remplie d'amitié et fort tendre, où elle m'assure qu'elle 
ne peut s'accoutumer à me perdre pour ami. Je désire- 
rois bien (jue nous fussions unis un jour; nous serions 
heureux ensemble, à ce que j'imagine. 

Le marquis de Juignc a enfin accepté Combes sur le pied 
de cent pistoles d'appointemens. M. de Vergennes m'a 
piomis des appoinlemens de la Cour, mais j'ignore ce que 
ce sera. 11 paroît certain que j'aurai le brevetde secrétaire 
de légation, dont je ferai usage authentiquement ou non. 

En fait de nouvelles politiques, on dit que la Russie va 
se brouiller avec l'Empire et la Prusse, au sujet des 
limites de la Pologne, où sera chacun pour sa part. Il y a 
eu sept maréchaux de Franco nommés, à l'occasion des 
difUcultés qu'a faites ]\I. du Muy (1) à M. de Fitz- 
James (2), qui d'abord étoit le seul dont il fût question. 
M. de Maurepas, qui désiroit que cela fût, n'a pas voulu 
en avoir le démenti, et, pour concilier une partie des dif- 

(1) Louis-Nicolas-Viclop de Ft'lix, conito du Muy, uù à Marseille en 1711, 
mort à l'aris le 10 octobre 1775. 11 était ministre de la guerre depuis le 
5 juin 1774. 

(2) Charles, duc de Filz-Jumes, né li^ 4 novembre 1712, mort en mars 1787. 



ANNEE 1773. - DU 17 FEVRIER AU 12 AVRIL. 19 

(icultés, on a nommé les sept suivans (1), que le public a 
désig-nés sous le nom des sept péchés capitaux : MM. de 
Noailles, comte et duc (2); Fitz-James, Nicolaï (3), Du- 
ras (4), Muy, d'Harcourt (5). On parle d'un supplément 
de trois encore ou même de sept. Linguet (6) a été rayé du 
tableau des avocats et Mme de Béthune a perdu son procès. 

Dans les nouvelles politiques, il n'y a rien eu de plus 
intéressant, excepté pour moi, en comptant la connois- 
sance que j'ai faite avec Diderot et les notions qu'il m'a 
données sur la Russie (7), dont j'ai fait un mémoire. 

La littérature n'a rien offert de très remarquable. Le 
discours de M. de Lamoignon (8) à l'Académie françoise 
a fait du bruit. La Comédie françoise s'est fait une que- 
relle avec M. Mercier (9) en refusant une de ses pièces, 
et M. Palissot (10) pour la même raison, qui leur avoit lu 
les Courtisanes, comédie. 

On dit qu'il va y avoir un directeur à ce spectacle; 

(1) La promotion parut le 24 mars 1775. 

(2) Philippe, comte de Noailles, marquis, puis duc de Mouchj-, né le 
7 décembre 1715, mort le 27 juin 1794. — Louis, duc de Noailles, comte, 
puis duc d'Ayen, frère du précédeut, né le 21 avril 1713. mort le 
22 août 1793. 

(3) Anloine-EIirétion. chevalier, puis comte de Nicolaï, u6 le 12 no- 
vembre 1712, mort le 10 mars 1777. 

(4) Emmanuel-Félicité de Ourfort, duc de Duras, né le 19 septembre 1715, 
mort le 6 septembre 1789. 

(5) Anne-Pierre d'Harcourt, marquis de B(>uvron, puis duc d'Harcourt, 
né le 2 avril 1701, mort le 28 décembre 1783. 

(6) Sinion-Nicolas-Henri Linguet, le célèbre avocat et publiciste, né 
le 14 juillet 1736, guillotiné le 27 juin 1794. 

(7) Diderot arrivait de son voyage do Russie, accumpli dans le courant 
de l'année 1773. 11 est inutile d'insister ici sur les rapports de ce jjhilosophc 
avec la grande Catiicrine, qui lui avait acheté sa bibliothèque. 

(8) Chrétien-Guillaume de Lamoignon, connu sous le nom de Males- 
herbes, né le ti décembre 1721, élu, le 10 lévrier 1775, membre de l'Aca- 
domie française, où il remplaça Dupré de Saint-Jlaur. On sait qu'il défendit 
Louis XVI devant la Convention. 

(9) Louis-Sébastien Mercier, littérateur, né à Paris le 6 juin 1740, mort 
dans ia même ville le 25 avril 1814. 

(10) Charles Palissol de Montenoy, poète et littérateur, né à Nancy le 
3 janvier 1730, mort à Paris le 15 juin 1814. 



20 .JOl'liNAL I.NII.MI': Dr Cil liVAI.I II; \>\. • ol'.l'.llU i\. 

d'uuLi'CS prélciidoiit (juoii pcrniL-Ura un second IIkniIfc 
rival, pour établir la coricurrenco cl l'émulaLioii; ce der- 
nier j»;iili paroîtroitle plus sage. 

L'al)l)c de Saint-Non (1) vient de dérouvrir avec La- 
fosse (2) un nouveau procédé pour la manière de «gravure 
au lavis, au moyen duquel on fait les traits du dessin 
avec une plume au lien d'une pointe, ce (]iii donne au 
trait plus de souplesse qu'avec la pointe. Il ma donné la 
première gravure faite ainsi. Si j'avois plus de temps à 
moi, je me remettrois aux arts que j'aime beaucoup ; mais 
je cours du malin au soir. 

L'iiistoire de M. do Montalcmbert avec le chevalier de 
Kouffignac a beaucoup occupé Paris. Le premier ayant 
refusé de se battre pour la seconde fois, il a été forcé, à 
cinquante ans passés, de donner sa démission au cor])S 
des chevau-légersoii il éloit officier. Vers le môme temps, 
M. de Milleville, cy-devant sous-lieutenant au régiment 
de lloyal-lloussillon, a été exclu de la loge militaire des 
F. M. du G. C, jusqu'à ce qu'il ait eu satisfaction des 
propos tenus sur son compte. Voici l'hisloire. Le petit 
comte de Morton, capitaine au même régiment, avoit 
tenu sourdement de très mauvais propos sur Milleville 
et la conduite qu'il avoit tenue au corps, et lui avoit 
refusé de lui donner satisfaction sous prétexte (}u"il étoit 
entaché; ilappuyoit cette accusation de l'opinion du mar- 
quis de Louvois, colonel de Royal-Roussillon (3). Les 
deux jeunes gens eurent des gardes, et l'affaire fut ter- 

(1) Jean-CUiude Ricliard de Saint-Non. né en 17:27, mort le 2'6 novem- 
bre 1791, membre de l'Académie de peinture avec le titre d'honoraire 
associé libre. 

(2) Jean-Baptiste-Joseph de Lafossc, graveur, né à Paris en 1721, mort 
en 1775. 

(3) Louis-Sophie le Tellier, chevalier de Souvré, puis marquis de Lou- 
vois. né le 18 mars 1740, mort, eu 178.o, lieutenant géni'ral du royaume de 
Navarre et pays de Béarn. 



ANNÉE 1775. — SAMEDI, 15 AVRIL. 21 

minée au tribunal des maréchaux de France; mais M. de 
Milleville, n'étant pas satisfait, a été trouver M. de Lou- 
vois, qui également a refusé le combat. Je ne sais com- 
ment finira cette affaire, mais je crois M. de Milleville 
innocent et honnête. Le chevalier de Gourjault, capitaine 
au régiment de Custine, pense ainsi, et son témoignage 
est avantageux. Ce dernier-cy donne véritablement dans 
la cabale; nous en avons beaucoup parlé tous les deux, 
et ce qui m'a fait plaisir, c'est qu'il a paru me témoigner 
une amitié franche, qui me flatte beaucoup de sa part. 

Le chevalier de Vil)rayc (1) est nommé ministre cà 
Stuttgard, à la place du marquis de Clausonnette (2j, qui 
va à Mayence remplacer M. d'Entraigues (3), qui succède 
à Dresde au comte du Buat (4). 

Samedi, 15 avril. 

Mon brodeur est venu ce matin et m'a donné de l'hu- 
meur, parce qu'il m'a demandé pour un habit plus de 
temps et d'argent que je ne comptois; c'est le sacre (5) qui 
en est cause. Je suis sorti ensuite pour aller chez le mar- 
quis de Juigné, afin de savoir des nouvelles de l'habille- 
ment de l'abbé de Combes. Je l'ai trouvé incertain à cet 
égard; cependant, comme il m'a dit que cela ne lui faisoit 
rien pour lui-même, il m'a doimé l'adresse de M. l'abbé 

(1) Louis Hurault, chevalier, puis comte de Vibrayo, était cornette du 
réyiriient de dragons de son père, le marquis de Vibrayc, dos le 1" do- 
cemljro 1744. La place de ministre plùnipoteatiairo auprès du duc de 
Wurtemberg était la première de ce genre qu'il occupait. 

(2) Le marquis de Clausonneltc était ministre plénipotentiaire à Stutt- 
gard depuis 177i; il resta à Mayence jus(iu'cn 177!). 

(3) Le marquis d'Kntraigues-Latis était à Mayence depuis 17G6; il resta 
à Dresde jusqu'en 1785. 

(4) Louis-Gabriel, comte du Buat et seigneur des Fontaines, ministre du 
Roi près la Diète générale de l'Empire, de 1764 à 1772; auprès de l'électeur 
de Sa\e, de 1772 à 1775. 

(5) Louis XVI allait être sacré et couronné à Reims, le H juin 1775. 



22 JOint.NAL I.NTIMI': 1)1' CIII'VA Mi;il DK COItltl-lUiN. 

Dosforg'(;.s clic/ l;i. cDiiitc^ssc de |{(''nilli'. iiic (l(; \';iiiiiii;inl. 
M. ComI)cs pourra s'adresser à rci lioiiime qui a été <'ii 
Russie [)r('C(>pteur, pour s'instruire de l'opinion que les 
Russes allaelient à ce genre d'habit. Le niarcpiis de .ïui- 
gné paroît avoir dessein d'emmener avec lui cd homme 
pour son aumônier, mais il n'\' a rien de d('(idé à ce 
sujet. 

Nous avons été, Comhcs et moi, pi-endrc du chocolat 
chez Clozanges. Ce garçon est fort aimable; il a beaucoup 
de ressemblance avec d'Héricourt au total. Après a^oir 
déjeuné, il m'a parlé de ses projets d'entrer dans les 
afl'aires étrangères. Un abbé de la ville lui avoit promis 
un litre avec un ambassadeur, lorsque la mort l'a empê- 
ché de tenir sa promesse. Clozanges est d'une ancienne 
famille; il prétend descendre des comtes de Douglas, qui 
suivirent le roy Jacques à Saint-Germain. Son père étant 
mort il y a plusieurs années, il a éprouvé des malheurs 
par l'inconduite de sa mère, qui l'ont porté à faire des 
sottises. Maintenant, il désireroit, pai- mon moyen, être 
présenté à M. de Vergennes. Je lui ai promis de faire ce 
que je pourrois, et lui ai conseillé de faire la demande 
d'une place de secrétaire d'ambassade, et d'aller, en 
attendant, travailler au dépôt des affaires étrangères. 

Lundi, il. 

J'ai été voir M. et Mme de Vérac au Gros-Caillou, où 
ils se font inoculer. Le marquis a beaucoup de petite 
vérole, et comme il n'est pas accoutumé à souffrir, cela 
lui coûte plus qu'à un autre. Il a eu plus d'inquiétude 
encore que de mal; c'est une conséquence du caractère 
que je lui connois. Sa fenmie a plus de force et de 
patience; elle m'a entamé une histoire de plaintes sur 



ANNÉE 1773, — DIMANCIIK. i';î AVRIL. 23 

Kozat, OÙ Gaillard, je crois, est compris. Je n'ai pu savoir 
le tout, à cause du marquis, qui est venu nous inter- 
rompre; mais il me paroît que Mme de Yérac n'est plus 
la dupe de ces deux personnages, et qu'ils lui déplaisent 
fort. 

Dimanche, 23. 

J'ai été voir ce matin M. Lcprince (i), peintre; il m'a 
beaucoup parlé de son voyage de Russie, où il est resté 
sept ans. La peinture qu'il m'en a faite, au moral surtout, 
n'est pas engageante. Il y a, dit-il, de l'esprit, mais c'est 
un esprit factice, qui tient plus à l'art d'imitation qu'à une 
nature heureuse. Ce peuple, cette nation, je parle de la 
partie policée, a un talent heureux de souplesse qui lui 
fait adopter facilement et avec succès l'extérieur des 
autres. Cela tient sans doute à l'extrême prétention d'être 
plus policés que les autres peuples de l'Europe, car ils 
quittent, avec l'habit de représentation, les manières 
douces et engageantes qu'on leur voit prendre avec suc- 
cès à la Cour, pour retourner à leur vie crapuleuse, leur 
vraie et première nature, dont ils rougissent néanmoins, 
car alors ils s'enferment chez eux et ne voient aucun 
étranger, craignant tous témoins suspects. 

L'après-midi, je me suis promené avec M. Denon (2), 
quia été dans le même pays avec M. Durand, et qui m'a 

(1) .loan-BapLislc Lepriucc, jiointre d'Iiisloirc! et i^raveiir, nr à Metz 
en 1733, mort à Saint-Denis du Port, le 30 septoiiilire 17S1. Pendant son 
séjour en Rnssie, il peignit plusieurs plafonds au palais impérial de 
Pt'tersiiouig. Il était de retour en l'"rance en 1705-, quand il l'ut agréé à 
l'Acadi'inie de pointnr(\ 

(:.') Le baron Dominique-Vivant Denon, né à Chalon-sur-Saono le 4 jan- 
vier 1747, et mort à Paris le 27 avril 182.;, diplomate, graveur, puis direc- 
teur général des Musées cf. do la Monnaie à Paris. Il avait été nommé par 
Louis XV geutillionune d'andjassade allaclié à la légation du Roi à Saint- 
Pétersbourg, et avait rejoint peu après le comte de Vergenncs en Suède. 



24 .lOlH.NAL I.NII.Mi; hl ( III.VA l.li:H 1)1. CMlilJlJlON. 

(!il les iiM'iiK^s clioscs m me jiidincll.iiil m'aiiiiioins hcaii- 
coiij) iramusoniciit. Lcj)riiic<' jni'liinl (jin' la sciiMicc ilc 
tii'cr les carUîS vis-à-\is des rciniiics. (jiii y soiil. Irès 
supcîr.slilieuscs, sert à j)lu.s d'un avaiilauc : le preriiicr. 
(roljloiiir leurs faveurs, le second, <le découvrir par ce 
moyen des secrets intcrcssans pour la politique. 

Mercredi, 26. 

J'ai «'té dîner a\cc mon père et ma niére chez le mar- 
qnis de Juigné, où j'ai vu le njar(juis de Puységur (1), 
({ui l'accompagne en Russie. C'est un jeune homme qui. 
à la première inspection, a plus de connoissances que 
d'esprit; sa tournure n'est pas hrillanle, mais son cœur 
est honnête et paroît sociahle. Je le préférerois à tout 
autre, et j'espère que nous vivrons hicn ensemble. Il n'est 
pas sûr que Comhes n'aille point par mer, M. de Juigné 
comptant emmener le secrétaire allemand (2) dans sa 
voiture; néanmoins, cela n'est pas arrangé. 

Samedi, 29. 

J'ai été ce matin chez M. de Nogué (.3), pour y joindre 

(1) Armaiul-Marc-Jacquesde Cliastnnet, marquis de Puysi'gur, né ù Paris 
le 1" mars 17.'ll,ct mort à Biizancylc l"'' iioût 18:23. Lieutenant d'artillerie 
eu 47G8, il fut nonmié capitaine de cavalerie à la suite de l'ambassadeur 
de France à la cour de Russie, en 1773. Promu colonel d'artillerie en 1778, 
grâce à la protection du maréchal de Broglie, il fit, en 178:2, la campagne 
d'I'^spagne et assista au siège de Gibraltar. Maréchal de camp eu 1789, 
lieutenant général en 1814. Il fut un des meilleurs élèves de Mesmer, 
devint lui-même un des chefs de l'école magnétique et transforma son 
château de Buzancy en ambulance, où il soignait, en les magnétisant, 
tous les malades qui se présentaient. 11 obtenuil, parait-il. par ce moyen, 
des cures merveilleuses. 

(2) M. de Saint-Paul. 

(3) François de Nogué (1727-1798). Il avait épousé, le 28 novembre 1749, 
.leanno-Orosie de Laborde. Leur fille, Aune-Marie de Nogué. était depuis 
le 14 janvier 1772 femme du marquis de Corboron. 



ANNICK 177o. — MI:RCRKDI. 3 MAI. 23 

M. de la Gaze, premier président de Pau en survivance. 
Il m'a mené à Versailles, et pendant la route il m'a parlé 
de ses affaires. J'ai été surpris d'apprendre que cette pre- 
mière présidence ne valoitpas plus de douze mille livres de 
revenus. Arrivé à Versailles, j'ai trouvé Clozangcs, à qui 
j'avois donné rendez-vous à l'OEil-de-Bœuf; nous avons 
été ensemble au dépôt des affaires étrangères, où je l'ai 
présenté à M. Denon. J'ai vu à l'audience du comte de 
Vergennes le comte de Lôwendal (1)^ qui joint aux avan- 
tages d'un bel extérieur l'élocution la plus claire, et qui 
dénote beaucoup d'instruction. J'ai donné à M. de Ver- 
gennes le mémoire de M de Clozanges, et sa demande de 
travailler au dépôt lui a été refusée. J'ai fait en même 
temps des remercîmens au ministre sur sa bonne volonté 
à mon égard; il a souri et ne m'a rien répondu. En sor- 
tant, Clozanges s'est trouvé sur son passage et s'est pré- 
senté de lui-même. Le comte de Vergennes l'a reçu hon- 
nêtement, mais son extérieur contrefait ne lui a pas réussi, 
et le ministre m'a dit en riant : « Il faut au moins être 
droit, quand on veut entrer dans cette carrière-cy. » Il 
m'a prié à dîner. J'y ai vu M. de Gray, avec qui j'ai beau- 
coup parlé de Gassel. Il m'a paru aimable mais apprêté, 
avec l'air de la prétention. Il y avoit, à ce dîner, le comte 
de Walsh-Serrant (2), à qui on ôte son régiment irlaii- 
dois, pour lui en donner un autre à son grand regret. 

Mercredi, 3 mai. 

J'ai été voir la bénédiction des drapeau.x, où le déta- 
chement des gardes françoises a paru en culottes et dou- 

(1) François-Xavier-Josopli. corato de Lowcndal, fils ilii maréclial de 
Franci' de ce nom, était né à Varsovie en 1742; il lui Lirigadior des armées 
du iioi. 

{2) Antoine-Joscph-Philippc Walsli, comte de Serrant, nr le 18 jan- 



:•(; .lOI'K.NAI. I.NIIMi; DT CllliVAIJI.I! iti; ( ;o|(|ii:ilO.\ 

liliircs lil.iiiclics il l;i. Iicssoisc. Cela liiil, un iiicillciii' r\\\-[ 
qu'on imaj^inoiL. 

Il y a, dans Paris ol aulonr, dos rmcutos à cause de la 
cherté du blé. Le maréchal de Biron (1) a été nommé par- 
le Roy général des troupes delà capitale, et son régiment 
a fourni la plus grande partie des postes. On a fait venir 
dans les environs des troupes pour la défense et la garde 
des fermiers. La liaslillc se remplit tous les jours; on 
croit que c'est un parti contre M. Turgot (2), et l'on soup- 
çoime des gens importans à la tète. 

Vi'nih-pili, 5. 

Toujours les mémos mouvomons. C'est j)ou de chose 
dans Paris, mais on pille les campagnes. M. le Noir (3) 
n'est plus lieutenant de police; c'est M. Albert (4), ancien 
conseiller au Parlement et grand économiste. 

Mercredi, 17. 

Les mouvemens dont on a parlé cy-dessus ont amené 
de la fermentation. Il y a eu beaucoup de gens arrêtés; 
l'on attribue tout ceci aux prêtres. Il paroît une lettre du 
Roy aux évêques imprimée, par laquelle il leur est enjoint 
d'exhorter les curés à la plus grande douceur et à la paix. 

vicr 1744, colonel titulaire depuis 1770 du régiment irlandais de Roscom- 
mond. Il avait épousé, le 25 juin 1766, Renée de Clioiseul-Beaupré. 

(1) Louis-Antoine de Gontaut. duc de Biron, maréclial de France, né 
le 2 février 1700, mort le 29 octobre 1788. 

(2) Turgot, appelé au ministère de la marine le 20 juillet 1774, avait été 
cliargé du département des finances après le renvoi de Terray (24 août 
1774-12 mai 1776). Le rétablissement de la liberté du commerce des grains 
lui avait créé les plus grandes difficultés. 

(3) Jean-Charles-Pierre Lenoir (1732-1807). Il rentra dans l'administration 
de la police le 10 juin 1770. II fut plus tard bibliothécaire du Roi. 

(4) Il avait alors le titre d' « intendant du commerce pour le commerce 
de l'intéiieur du royaume et extérieur par terre ». 



ANNEE 177o. — VENDREDI. 19 I^fAI. 27 

Cet écrit a paru singulier; pourquoi cependant le Roy 
n'influeroit-il pas sur la police de discipline et sur les 
mœurs par l'organe ecclésiastique toujours puissant et 
dangereux, si l'on n'y a l'œil? J'ai vu. moi, avec plaisir 
que le gouvernement prenoit de la vigueur. 

L'abbé Desforges s'est trouvé enfin à la convenance du 
marquis de Jiiigné, qui l'a arrêté pour son aumônier. Je 
crois n'y avoir pas nui par tout ce que j'ai fait à cet égard 
auprès de notre ministre. 

J'ai dîné chez M. de Vergennes, dont on m'a remis en 
arrivant une lettre de sa main , par laquelle il m'annonce 
que M. de Juigné m'apprendra le traitement qu'il a plu 
au Roy de m'accorder. Le soir, j'ai été chez M. de Juigné, 
qui m'a remis la lettre du comte de Vergennes, par laquelle 
le Roy m'attache à la mission de Russie comme secré- 
taire de légation, avec deux mille livres de traitement 
annuel (1). Ce titre de secrétaire donné par le Roy n'a 
point plu au marquis de Juigné, qui m'en a parlé d'une 
manière énigmatique et qui doit en raisonner avec le 
ministre. Je ne puis qu'être très flatté, moi, d'un titre 
qui m'assure l'influence dans les affaires et la confiance 
de M. de Vergennes. 

Vendredi, 19. 

Ce matin, avant de partir pour Versailles, j'ai reçu de 
la part de M. de Juigné un paquet considérable de papiers, 
qn'il m."a chargé de faire copier par MM. Combes et du 
Kosov. Ce dernier-cv s'est excusé sur l'ouvrage que lui 
avoit (h)nné le marquis de Juigné; en conséquence, 



(1) Celte lettre du comte de Vergennes à M. de Juigné est datée du 
45 mai 4775. I^lle est conservée dans le ms. 3053 (fol. 49) de la Biblio- 
tlirqiic d'Avignon. 



28 .loruNAL i.Ni'i.MK i)i: (;iii;v.\i,ii;it di-; (.nRiii;itoN. 

M. Combes en ;i jiris iiiio jiai'lie cA ;i (Ioiiik' r.'iiilr-c à M. <1(; 
Saiiil-P.ml , lo socrctairc ulloinaiid. Ces pajjiors coii- 
liciiiiciiL (les notes sur la noblesse russe et les géné- 
raux. 

Arrivé à Versailles, la conversation (|ue j'ai eue avec 
le comte de Verj,^cnnes sur ](> titre; de secrétaire de léga- 
tion et les idées de M. de Juigné à cet égard, me prouve 
sa l)onne intention et combien il désire que j'aie la con- 
fiance du manjuis de Juigné, et de rinfluencc sur les 
afl'aires. J'ai dîné chez ce ministre, où M. de Juigné est 
venu aussi; il m'a dit (jue le résultat d*; sa conversation 
avec M. de Vergcnnes avoit (Hé que je ne parlerois pas 
encore de mon nouveau titre. 

Dimanche, 21. 

L'abbé Desforges m'a éveillé ce matin, nous avons 
causé longtemps; il n'a rien appris de nouveau sur son 
traitement de la part de M. do Juigné. L'abbé Olivier, le 
précepteur, l'a reçu avec impertinence, et cela ne m'a 
point surpris. Notre aumônier, qui me paroît un galant 
homme, m'a renouvelé scr, oiïrcs pour l'allemand, et l'ita- 
lien, qu'il compte m'apprendre facilement, pourvu que je 
lui sacrifie une heure et demie par jour. Nous commen- 
cerons en route par l'italien, et c'est, dit-il, l'affaire de 
deux mois. Nous sommes sortis pour aller voir Combes, 
avec qui j'ai été chez M. de Puységur, que je n'ai pas 
trouvé. 

Après le dîner, la reine des poissardes est venue donner 
à ma mère un panier de fraises ; elle m'a pris en amitié, 
m'a donné deux ou trois baisers bien conditionnés, puis 
ensuite un panier de cerises, ce qui lui a valu un écu de 
ma part. 



ANNEE 177o. — MERCREDI, 31 MAI. 29 

Samedi, 27. 

La revue s'est, faile liicr; on a peu crié Vire le Roy, et 
même point du tout, à ee qu'on m'a dit, car je n'y étois 
pas. Le peuple n'est pas content, l'affaire des blés n'est 
pas finie. On crie toujours après M. Turgot, et soit cabale, 
soit circonstance fâcheuse à son projet, il paroît toujours 
souffrir de grandes difficultés. J'en suis fâché pour lui 
et pour la chose, que je crois aussi bonne que lui bien 
intentionné. On dit toujours le Roy de son parti; c'est ce 
qui a fait répandre la nouvelle que M. Turgot étoit fait 
surintendant des finances, M. d'Albert contrôleur général. 
On ajoutoit que le premier avoit accusé M. de Sartine 
devant le Roy d'être l'auteur de la cabale. 

Mercredi, 31. 

Après avoir fait quelques arrangemens de ballots, j'ai 
été voir Mme de Brélian et la Préférée (1), et je me suis 
engagé pour venir souper le lendemain. En rentrant, j'ai 
reçu une invitation de la marquise de Juigné, pour aller 
souper le soir chez elle. J'y ai été en sortant de table; elle 
m'a dit fort honnêtement que comme elle avoit le prince 
Bariatinski (2) à souper, elle m'avoit fait inviter pour me 
faire faire connoissance avec lui. 

J'ai donc vu les deux frères Bariatinski; le premier, 
qui est le ministre, est fort grand, d'une belle figure, et 



(1) Mlle (le Bressolles. 

('2) Ivan Scrgiévitch Bariatinski (17;!8-18H), général-major; après avoir 
été attaché à la personne du grand-duc l'aid, il lut ministre plénipoten- 
tiaire de Russie près la cour de France de ilTô à 1783. Son frère était le 
prince Théodore Sergiévilch Bariatinski, grand maréciial à la cour de Caliie- 
liiie II (17il'-lSl'i). 



;i() .loi liWL IMIMI. 1)1' i;ili;\ M.ll'.ll Di: i;mHI!I.I!0.\, 

m'a siMiiljh' loi't. aiiiiahlc ; I aiiln', ;i\('c Icijiirl j ;u causé 
assez longtemps, est «l'iiti caiacItTc, doux, Iioiméle; il a 
C(!tli' cii'conspcctioii «le (jii(!(|u'mi (|iii in', veut pas se 
hasarder, ee qui s'aceoi-Je assez avec la liriesse dont les 
Russes sont accusés. Le souper s'est fort l)i(Mi passé; le 
comte (TEf^mond (1), qui y étoit, a parlé de M. de Lou- 
vois ; il est. dit-on, très content de n'être (juc six semaines 
en prison, oîi il voit ilu monde et s'amuse beaucoup. 

Jeudi, 1" juin. 

Ce matin, j'ai donné une lettre à M. Combes, poin- le 
chevalier de Vergcumes à Versailles. Il en avoit une pour 
le ministre, de M. de Juigné, dans laquelle ce dernier le 
désigne son premier secrétaire, ce qui a fait grand plaisir 
à Combes. 

Dimanche, 4. 

J'ai été à Versailles, où j'ai pris congé de M. de Ver- 
genncs, qui m'a demandé si M. de Juigné étoit plus ouvert 
vis-à-vis de moi. Je lui ai dit ce qui étoit, en lui deman- 
dant la permission de lui faire part directement de ce qui 
m'intéressoit. Il m'a recommandé dans ce cas beaucoup 
de circonspection, me prévenant que mes lettres seroicnt 
ouvertes cinq ou six fois avant d'arriver. Combes étoit à 
Versailles avec M. de Juigné, qui l'a fait copier une partie 
de la nuit des bribes de correspondance, qui font voir 
que le motif de la mission du marquis de Juigné en Russie 
est un traité de commerce avec cette puissance, qui paroît 
le désirer, d'après ce que M. Durand rapporte de ce que 

(1) Casimir Pignatelli, comte d'Egmond, nù le 6 novembre 1727, grand 
d'Espagne, lieuleniint général des armées du Roi depuis 1762. 



ANNEE ITT.-i. - JEUDI. 8 JUIN. 31 

mande le prince Bariatinski, en parlant de la bornie 
réception qu'on lui fait en France, ce quïl regarde comme 
un acheminement au projet de sa Cour. M. Durand ajoute 
(juil ne néulige rien pour son accomplissement, et que 
M. de Juigné ne tardera pas à en recueillir le fruit et 
riionneur. Je suis revenu de Versailles avec Combes et 
nous avons été en arrivant au Coliséc. 

Jeudi, 8. 

J'ai été le matin chez M. Bénard-Duplix; il m'a montré 
une partie de ses papiers sur la Russie. J'y ai vu une 
brouillerie entre lui et M. de la Rivière (1), auteur de 
l'Ordre essentiel, à l'occasion de la maîtresse de ce dernier, 
qu'il avoit amenée avec sa femme à Pétersbourg et que 
Sa Majesté Impériale accueillit froidement, parce que l'on 
avoit voulu la faire passer pour femme de condition , et 
qu'on sut qu'elle avoit été chanteuse de la Reine à Ver- 
sailles. Il m'a donné le portrait de Pierre le Grand, qu'il 
a fait graver d'après un tableau, ainsi que les Lettres d'un. 
Setithe franc et loyal ou la critique de l'ouvrage de l'abbé 
Chappe d'Auteroche sur la Sibérie (2), imprimées en 1771, 
la description de la statue équestre élevée à Frédéric V de 
Danemark, imprimée dans le même temps, et un mémoire 
imprimé en 17G6 sur les Lapons et les Siamois, qu'il me 
prête seulement, vu sa rareté. 

(1) McrciiT de la Rivière (1720-1793), conseiller au parieiuent do Paris, 
auteui" de l'Ordn; naland cl csscnlicl des xociéii'-x j/oliliqurs. 11 avait été 
proposé à Catiierine II pour travailler à la rédaction du nouveau code, 
mais il ne resta que peu de temps en Russie. 

(2) On sait que ce livre trop sincère eut l'honneur d'èti't' rél'ulé par 
Catiierine II elle-même, ijui a publié VAiitidolc, ou Examen du nitiuvals lirre 
inlilulé : Voyage en Sibérie. 



3:2 JOUHNAL I.NTI.MI': DU CIIKVAI.Ii;!', Di; Cnltlil.lK »N. 

Sdiiii'tli. 10. 

J'ai éL('î ce iiiaLiii clic/. Al. Diiplix; iiou.s inou.s cause 
beaucoup de la Russie. Il eu connoîl 1res bien le com- 
merce, et l'avantage qu'il y auroit pour elle et nou.s di- la 
délivrer de la sujétion des Anglois. Le hasard lui a l'ait 
découvrir le secret de ces derniers, par rapport à un objet 
do commerce du plus grand avantage. M. Duplix a voit 
eu ridée d'établir une (-hambre, ou pour mieux ni'e.\j)ri- 
mer, une maison de conmi(>rce, au moyen de laquelle 
Pétersbourg auroit un cliangc direct avec Paris, sans 
passer par Amsterdam ni Londres. Ce projet auroit été 
mis à exécution sans la retraite de M. de Choiseul. Depuis 
ce temps-là, il a perdu l'idée d'exécution de ses projets, 
s'étant marié et ayant à Paris un état d'aisance agré-able, 
que lui procurent son cabinet et la direction de plusieurs 
conseils de grandes maisons. Néanmoins, si M. de Vcr- 
o-cnnes lui donnoit le consulat de Russie ou une mission 
particulière pour le commerce, ilpartiroit et prétend qu'il 
viendroit à bout de ses projets, ce qui serviroit à l'avan- 
tage du ministère de M. de Juigné et à mon instruction. 
Il m'a parlé de l'ambassade de M. de l'Hôpital (1), qui a 
joui d'une grande réputation dans ce pays-là. Son succes- 
seur, M. de Brcteuil (2), y a été lia'i, et M. de Beausset (3) 
regardé comme un sot; ce sont ses propres paroles. 

(1) Paul-François de Galluccio de l'Hôpilal, dit le marquis de l'Hôpital, 
né le 13 janvier 1697, mort le 30 janvier 1776, après avoir été ambassadeur 
ordinaire pendant onze ans (depuis 1740) auprès du roi des Doux-Siciles 
et ministre extraordinaire et plénipotentiaire auprès de l'impératrice Eli- 
sabeth de Russie, de 17b0 à 1700. 

(2) Le baron de Breteuil avait été ministre plénipotentiaire en Russie 
de 1760 à 1763. 

(3) Le marquis de Beausset avait occupé ces fonctions de 1763 (en réa- 
lité de 1765) à 1767. Il était mort à l'étersbourg, le 28 avril 1767. 



ANiNEE 1775. — LUNDI, 1:2 JUIN. 33 



Lundi. 12. 



J'étois à neuf heures cliez M. Duplix, Nous avons 
recausé de la Russie. Je lui ai reparlé de ce secret des 
Anglois : c'est une chose si importante, à ce qu'il prétend, 
que s'il étoit découvert avoir cette connoissance, il seroit 
assassiné par les Anglois. Il ne veut le dire qu'au ministre, 
et voici comment il a découvert la chose et ce qu'il m'en 
a dit. Un jour qu'il étoit en Russie chez le ministre d'An- 
gleterre, il vit plusieurs hommes chargés de sacs qu'on 
portoit; il les suivit, un sac se creva avec bruit et laissa 
tomher sur le plancher ce qu'il contenoit; Duplix s'en 
saisit avidement, en substituant de sa poche ce qu'il avoit 
furtivement dérobé. De retour chez lui, il fit ses spécu- 
lations et trouva le secret. 

J'ai souligné quelques mots de sa narration, parce qu'ils 
m'ont fait soupçonner que les monnoies pouvoient être 
la hase du secret; d'autant que d'après ce que j'avois 
entendu, je lui ai demandé si le titre des monnoies étoit 
aussi élevé à Pétersbourg qu'ailleurs, et il m'a répondu 
que j'approchois de la question. Dans un autre moment, 
il m'a dit que notre monnoie étoit meilleure; et dans un 
autre, il m'a appris que les Russes enfouissoient leurs 
richesses dans la terre. J'ai écrit àM. de Vergennes, pour 
lui demander un rendez-vous et lui faire connoître Du- 
plix. 

Un objet considérable de commerce pour les Anglois, 
ce sont les productions al)ondantes de l'Ukraine, et sur- 
tout le tabac, qu'ils achètent un liard la livre et qu'ils 
nous vendent cher, en le faisant passer pour être de la 
Virginie; les bois de construction, qu'ils tirent par Onega, 
un (h\s ports de Russie, où les Anglois font fabricjucr des 

T. 1. 3 



34 JOUHNAI- INTI.MI'; 1)1! ClIliX Al.ll.li Dl: ( :olt|!i;i(ON. 

vaissoaiix. M. Diiplix m'ii jtnt»' une ciirlr iiiigloisc de celle 
purlic. (jui csl lorl rare cl que je cahjiicrai. 

Mardi, 13. 

J'ai élé passer la soirée cl souper cliez Mme Miilel; 
Mme (le JJréliaii m'a entrepris de conversation, elle m'a 
(lit que j'(Hois singulier, cnsuile qu'elle ne me croyoil 
pas constant, que bientôt je formerois en Russie une 
inclination ou plusieurs. Je me suis défendu, je l'ai fort 
assurée de ma constance vis-à-vis de quelqu'un qui m'ai- 
meroit. La petite de lîressolles éloit le motif de cette 
discussion, elle a eu de l'humeur vis-à-vis de moi; cela 
m'en a donné aussi, et j'allois m'en aller à onze heures : 
on m'a retenu. Nous avons été reconduire Mme de Ber- 
thinval (1) chez elle; nous nous sommes ensuite pro- 
menés sur le boulevard. 

Mercredi, 14. 

Duplix est venu dîner : on (2) l'a trouvé gai, aimable, 
mais un peu hâbleur. Il a eu après le dîner une conver- 
sation avec mon père, moi y étant, oîi il lui a parlé de 
ses projets de voyage en Russie, qu'il accomplira, si le 
ministre goûte ses idées. La maison de commerce qu'il 
établiroit à Paris pour Pétersbourg, seroit administrée 
par M. le Couteulx. La direction du change de Péters- 
bourg à Paris et de Paris à Pétersbourg seroit fort avan- 
tageuse, et le secret des Anglois découvert par Duplix y 
ajouteroit encore. Nous sommes sortis ensemble, et j'ai 



(1) Fille de Mme de Millet et sœur de la marquise de Brélian cl de 
Mlle de Bressolles. 

(2) C'est-à-dire les parents du chevalier. 



ANNÉE 1775. - MERCREDI, 14 JUIN. 3o 

été voir la comtesse do Catuellan qui avoit la migraine; 
elle m'a joué deux ou trois airs fort joliment sur la harpe. 
J'ai reçu la note suivante, qui vient de Duru, valet 
de chambre de M. Durand, le ministre de France en 
Russie : 

Note sur M. l'abbé Desforges, aumônier du marquis 
de Juigné. 

« L'abbé Desforges a été amené en Russie par la dame 
Billot (1), associée avec le vice-consul Raimbert (2). Il 
n'étoit point alors ecclésiastique; elle le plaça outchitel, 
qui veut dire maître de langue, chez le gouverneur de 
Tsarskoïe-Sielo, maison de plaisance de la cour. Il y est 
resté quelque temps, est revenu ensuite en France, et 
d'après cela il ne peut savoir que très peu de russe. On 
ignore ce qu'il étoit avant ce temps; on croit que c'est 
cette dame Billot, qui lui a envoyé des fonds pour faire 
ses emplettes, dont ils sont tous deux de moitié. 

« La dame Billot a quitté son nom et son mari pour 
aller d'abord à Vienne avec un autre particulier, dont 
elle avoit pris le nom. Elle est venue ensuite à Péters- 
bourg avec ce même homme; il y a resté plusieurs 
années, après lesquelles il a disparu. Alors ladite dame 
s'est associée avec le vice-consul, et a été à Paris pour 
y faire des emplettes et ramener plusieurs do ses enfans. 
C'est alors qu'elle a repris son nom. Elle a une fille 
mariée au valet de chambre du grand-duc. » 

(1) L'Iiisloire de cette dame liillot est racontée plus loin, k la date du 
24 avril 1776. 

(2) Ce vice-consul est mentionné dans l'Instruction remise à M. de JuiL;né 
le iO mai 177.T. connue très versé dans les matières connnerciales. (A. Ram- 
BAui), hecueil dcx instructions... Ruasic, t. II, p. 3-1.) 



3e .lOUHNAL IN'Il.MI'; DU CIIKVALIKIt l)K COUBIJUi.N. 



DiiniiuchCj 18. 

Jo me rappelle que Duplix m'a parlé de celte Mmr Hil- 
lol. commo (['11110 fcmmo iiilriii.iiilc et flang'crouse, (jui a 
élc la maîtresse <lc M. HaimlxTl, vice-consul, et à qui 
M. Durand a refusé sa porte. Nous avons reparlé en- 
semble de ce secret des Ang-lois, dont ils doivent la 
découverte et l'avantage au fameux 3Iacartriey (1), et 
que Duplix a surpris par hasard. Il est convenu avec 
moi qu'il tomboit sur les monnoies; d'après ce qui lui 
est échappé encore aujourd'hui, il paroît que les Ang^lois 
se sont fait charger de cette fabrication par le gouverne- 
ment russe. Leur gain est de 23 pour îiO, aux environs; 
cela est à examiner. 

Mercredi, 21. 

J'ai été faire mes adieux au marquis de Vérac et à sa 
femme. Il m'a fait toutes sortes d'amitiés, et m'a bien 
promis de m'écrire dans ma route, en attendant une cor- 
respondance plus suivie de Copenhague. En rentrant, 
j'ai trouvé Mme Millet que j'ai voulu esquiver, mais elle 
m'a envoyé son domestique; je lui ai parlé à sa voiture. 
Elle m'a pressé de la venir voir, je lui ai promis foible- 
ment et suis rentré chez moi. La tristesse commençoit à 
s'emparer de mon âme. Mon père est parti pour la cam- 
pagne; en l'embrassant, je n'ai pu retenir mes larmes : 
je l'ai quitté pour bien du temps! Le soir, nous avons été, 

(1) George, comte de Macartney (1737-1806), avait élé envoyé par lord 
Siindwich comme ministre plénipotentiaire d'Angleterre en Russie (1763- 
17t)7). Il avait signé, en juin 1766, avec Pauine, le traité de commerce qui 
itait encore en vigueur quand MM. do Juigné et de Corberon se rendirent 
en Russie. 



ANNEE 177;). — JETIOT. 22 JUIN. 37 

mon frère et moi, nous promener au jardin de l'Arsenal. 
Nous étions bien tristes tous deux. L'abbé do la Croix (1) 
étoit venu me voir l'après-midi, je lui ai fait faire con- 
noissance avec lui; l'abbé m'a promis de m'écrire, je lui 
ai donné l'adresse de Duplix. Le souper s'est passé bien 
tristement, j'avois la migraine et le cœur bien malade; 
mon frère m'a conseillé de me retirer sans rien dire : ce 
que j'ai fait. Il est venu me trouver dans ma chambre; 
nous nous sommes embrassés, en nous promettant de 
nous revoir; mais je quittois pour lonp;temps le meilleur 
de mes amis, le plus excellent cœur et l'àme la plus 
honnête. Je lui ai écrit une lettre que j'ai baignée de 
pleurs ; je lui mandai que je partirois avant l'heure que 
je lui avois dite, pour nous épargner à tous deux un 
moment trop douloureux. J'ai écrit à ma mère, à mes 
sœurs (2), à Mme Millet, à Mme de Bréhan, à la Préférée. 
Elles avoient envoyé des cocardes le soir pour moi, et 
chacune une lettre. Je me suis couclié à deux heures 
passées. 

Jeudi, 22. 

Voilà le premier jour de mon voyage. Qu'il a été 
pénible et douloureux pour moi! C'est néanmoins mon 
second départ, mais le cœur ne s'habitue pas à se séparer 
de ce qu'il aime, et quelque peine qu'il en coûte à la sen- 
sibilité, je serois bien fâché que la carrière des voyages 
la diminuât et m'endurcît. Elle m'apprendra à diminuer 
le nombre de mes alfections, mais non à affaiblir celles 
qui occupent mon cœur. 



(1) Il s'occupait aussi de cabale, franc-maçonnerie, rcclicrclies (le clii- 
mic, etc. 

(2) Mmcs de Tinscau et de Sapto. 



38 .locuNAi, i.NTi.MK /)(J f:iii;\A i.ii;n i)i; <:oiii!i;i((<.\. 

Jo suis j)arl.i ;i cinq Iioiiits li'ois (jiiai'ts riirlixcniont par 
la hassc-cour. Gauviri cLoit dans ma cJiainlirc; je lui ai 
donné mon couteau pour qu'il se rappelle mon souvenir; 
ce pauvre j^arçon (Hoil atteiulri. Bocujuet est aussi venu; 
il m'a (lit que Mmes Millet l'Ioicnt vermes k minuit, pour 
me (lire adieu. Enfin je les ai (jiiitt(îs, le cœur gonflé, et 
suis parti seul à pied pour pi-agrier le boulevard, où j'ai 
pleuré à mon aise. La voiture n'est venue me joindre, 
avec Garry (1) et M. du Rosoy, qu'à sept heures et demie; 
j'y suis monté en silence et nous sommes partis. J'avois 
beau vouloir me retenir et surmonter la douleur qui 
m'opprossoit : mon frère s'ofTroit à mes yeux, et mes 
larmes couloient de nouveau. J'étois fâché de ne l'avoir 
pas embrassé au dernier moment. Lorsque les chevaux, 
pressés par le fouet, doubloient le pas et hàtoient notre 
marche, mon cœur se brisoit; il sembloit qu'on m'arra- 
choit de force à tout ce que je regrette : quand on laisse 
derrière soi ami, maîtresse et parens, il est naturel, oh! 
bien naturel de souffrir I 

La journée s'est écoulée assez tristement et sans 
remarques intéressantes. Nous avons passé à Livry, vil- 
lage considérable à trois lieues et demie de Paris; le duc 
d'Orléans y a une maison charmante, mais vis-à-vis de 
laquelle il y en a une semblable, appartenant à un finan- 
cier, tant les rangs sont confondus! Nous avons vu à 
Meaux, capitale de la Brie, une cathédrale dont le chœur 
est fort estimé. L'intérieur est reblanchi à neuf et fait 
bon effet. On m'a dit que c'étoient des Italiens qui fai- 
soient à très bon marché ces entreprises. Ils sont sur des 
planches suspendues par des cordes, au moyen des- 
quelles ils voltigent en quelque sorte pour se porter à 

(1) Valet de chambre (\u chevalier de Corberon. 



ANNÉE 1775. — SAMEDI, 24 JUIN. 39 

telle OU telle place, et ils grattent ainsi toute l'église et 
peignent ensuite d'une couleur les joints des pierres. 
Nous avons été coucher à Dormans en Champagne, à 
vingt-sept lieues de Paris. 

Vendredi, 23. 

Nous sommes arrivés à Châlons à quatre heures; 
j'étois accahlé. MM. de Combes et Desforges nous y 
attendoient. Ils nous ont appris que le marquis de Juigné 
n'étoit pas arrivé; son frère l'évoque est parti pour sa 
maison de campagne et ne sait rien de positif. Il m'a 
fait engager de le rejoindre, mais comme je suis fatigué, 
je ne compte y aller que demain. Nous avons été nous 
promener le soir au Jard, qui est la promenade de Châ- 
lons. C'est une avenue à quatre rangées d'arbres fort 
beaux dans un site assez champêtre. 

Samedi, 24. 

L'auberge de la Croix d'or oii j'étois à Chàlons est très 
bonne; j'ai été fort bien couché et j'ai dormi à merveille. 
Le matin, j'ai travaillé à mon journal et je me suis habillé ; 
à dix heures et demie nous sommes sortis, Combes, du 
Rosoy et moi, pour aller à la cathédrale. Comme j'y cn- 
trois, est arrivé le marquis de Puységur, qui m'a dit qu'il 
m'emmenoit dîner à Sarry, chez l'évoque de Chàlons. 
Nous y sommes arrivés avec un des grands vicaires. On 
se mettoit à table. Le marquis et la marquise de Juigné eL 
la marquise de Pracomtal étoient arrivés, ayant voyagé 
toute la nuit. L'évêque de Senez (abbé de Beauvais) (1) 

(1) Jcan-Baptisto-Charlos-Maric de Boauvais, consacré cvôque de Sonoz 
le 20 mars 1774, résigna en 1783 cl mourut le 4 avril 1790. 



40 .lOIlt.NAI, I.NTI.Mi; J)ll ClillVALIKH DK (iOlUlKlKlN. 

y ('loil. .■iiissi <'i\C(: If j)r('.si(lciil de Uosnay; il ronipo^c le 
discours pour l'AsscniLli'c du clergé. 

Lundi, 20. 

M. le comte d'Egmond est venu me voir à onze heures; 
nous avons parle du marf|uis de Juigné et de la douleur 
de sa fenune au sujet du di'part. J'ai prévenu M. d'Eg- 
mond des nouv(dles que je coniplois lui adresser directe- 
ment, en cas d'indisposition de M. de Juigné. 

Garry est inquiet pour son voyage ; les gens du marquis 
qui s'appellent Lega et Lapierre, lui ont dit que leur 
maître ne vouloit point qu'on mît un strapontin dans la 
voiture de canne, et qu'il ne comptoit se mêler que de ses 
gens; les autres iront comme ils pourront. J'éclaircirai 
ceci par Fortin; mais je suis persuadé que les gens de 
M. de Juigné lui font dire ce qu'il ne pense pas. 

Je me suis promené le soir avec le curé d'ici et le pré- 
cepteur des enfans (1), sur le compte duquel je suis 
revenu. Ce garçon a de l'esprit, de la philosophie même 
dans la tête. Nous avons beaucoup parlé de Voltaire qu'il 
a vu à Genève, il y a cinq ou six ans. Le curé l'a vu ancien- 
nement ici du temps de M. de Choiseul, avec la marquise 
du Châtelet. J'ai appris que Voltaire avoit été et étoit 
encore d'une dissolution de mœurs épouvantable. L'abbé 
Olivier m'a dit que l'inscription que Voltaire a fait mettre 
à l'église deFerney, bâtie par lui, et qui est conçue en ces 
termes : Deo erexit Voltaire, a, suivant le poète, une tout 
autre signification : celle que renferment les deux der- 
niers mots, et le vieux coquin prétend qu'elle se réalise 
encore. 

(1) De M. de Juigné, l'abbù Ollivier. 



ANNÉE ITT:;. — MERCREDI. 28 JUIN. 41 

Mercredi, 28. 

Puységur est parti ce matin pour Reims ; on m'a rapporté 
que M. de Juigné lui avoit dit de ne revenir que dimanche, 
mais il paroil sûr au contraire qu'il reviendra vendredi. 
Cette incertitude du départ m'a donné un ennui que je 
n'ai jamais éprouvé. L'expectative de rester seul de mon 
parti dans ce château, sans ])ersonno à qui pouvoir conter 
ce qui se passe dans ma tête, la nécessité peut-être de 
jouer au trè-sept, oîi j'avois perdu la veille, tout cela m'a 
donné un accès d'humeur chagrine, lorsque Combes est 
entré. Après le dîner, nous avons fait avec M. de Juigné 
un tour de promenade, et nous sommes rentrés à temps 
pour entendre un comphment, que lui a prononcé le doyen 
du chapitre de Chàlons, auquel il a fort bien répondu. 

Je lui ai parlé des passeports. Il a fait imprimer une 
feuille à la tète de laquelle sont les armes du Roy sou- 
tenues par la figure du Temps, une vignette en bois. Je 
lui ai représenté qu'il falloit que ses armes fussent en 
tète, et qu'il étoit et plus convenable et plus commode 
d'avoir une planche de cuivre où le tout fût gravé, armes 
et lettres. M. Durand n'a pas mis les siennes, à la vérité, 
mais M. le marquis de Juigné, prenant un modèle, doit 
plutôt choisir le marquis de Vérac que M. Durand, dont 
les passeports sont gravés et ont encore meilleure mine 
({lie la feuille imprimée qu'on a fait faire à Châlons sur 
vilain papier. M. de Juigné m'a dit que nous pourrions 
en faire faire une autre à Pétershourg-, et j'ai écrit au 
marquis de Vérac, pour qu'il m'envoie un de ses passe- 
ports. 

Toute la compagnie s'est promenée le soir, j'ai causé 
avec Mme de Pracomtal, qui seroit charmante dans une 



42 JOUHNAL INII.Mi: DC CllliVAI.IIJt l)i: COlUtliRON. 

;mli-(' 80ci(''l(''. Celle jeune f(;iiiiii<' a de l'esprit, des idées, 
mais la langueur de son aLmos[)lièrc agit sur elle. Il p.uoîL 
qu'elle aime la lecture, elle dessine un peu, veut apjirendre 
à jouer de la harpe. Nous avons parli' nnisique et inslru- 
mens; elle préfère ceux qui sont un peu tristes, ce qui 
dénote delà sensibilité. Je suis persuadé que cette femme 
jetée dans un certain tourbillon, développant l'esprit 
qu'elle a naturellement par des lectures nouvelles, lui 
donnant plus de ressort en étendant le cercle de ses 
idées, secouant les préjugés qui tiennent à son éducation, 
et respectant ceux qui tiennent aux principes, deviendroit 
une femme très aimable. Il faudroit encore pour sa per- 
fection que son cœur fût réveillé; et, si elle aimoit, que 
ce fût un homme d'esprit. Alors, il n'y auroit plus rien à 
faire, qu'à envier peut-être celui qui auroit termine'' cet 
ouvrage intéressant. 

Jeudi, 29. 

Après avoir entendu un Te Deum à la cathédrale, je 
suis revenu à Sarry. A souper j'étois à côté de Mme de 
Pracomtal, avec qui j'ai causé. La conversation a roulé 
sur l'éducation; elle m'a dit que les petits de Juigné 
étoient étonnans pour l'ardeur avec laquelle ils appre- 
noient. L'aîné surtout aime à réfléchir et prend ses 
récréations souvent en lecture. Je lui ai parlé de l'éduca- 
tion de Rousseau et de son style; elle ne le connoît point, 
pas même son Emile. Il paroît qu'elle craint de se livrer 
à ce genre de lectures. Elle a entendu blâmer Rousseau 
et elle a épousé cette opinion, point avec la chaleur et 
l'entêtement du préjugé, mais avec le raisonnement 
simple de la sagesse ; ce qui me confirme dans mon idée 
que Mme de Pracomtal seroit une femme très intéres- 



ANNÉE 1773. — VENDREDI, 30 JUIN. 43 

santé, si elle sortoit, de cette position engourdissante, et 
qu'elle n'est pas aussi froide que beaucoup de personnes 
le croient : elles'ennuie, j'imagine, et personne n'est jugé 
avantageusement dans cette situation d'esprit et d'âme. 
Je viens d'apprendre que nous partions décidément 
samedi matin. 

Vendredi, 30. 

Garry a été présenter à M. de Juigné le mémoire de la 
dépense de route de Paris à Chàlons, dont M. do J\iigné 
a retranché un cheval pour mon valet de chambre et 
toute la dépense de bouche. Garry m"a montré le mémoire 
raturé dans plusieurs endroits, et m'a demandé comment 
il feroit le nouveau ; je lui ai dit de retrancher un cheval 
pour moi, un pour lui, et de ne mettre que la dépense de 
M. du Rosoy. Ce mémoire n'a pas encore suffi : il a fallu 
en refaire un troisième, en ajoutant le cheval que j'avois 
fait retrancher pour moi, sans compter le cheval de mon 
valet de chambre, dont il ne payera probablement pas le 
voyage. Il me paroît que Garry, en parlant à M. de Juigné, 
lui a fait sentir la différence de ses procédés à ceux du 
marquis de Vérac; j'en suis fâché, ^quoique cette diffé- 
rence soit réelle et grande, parce que toute vérité n'est 
pas bonne à faire entendre. 

Combes est venu dîner avec ses collègues. Il a demandé 
à M. de Juigné si nous partions : rien de moins sûr pour 
demain, sa femme lui a demandé vingt-quatre heures, et 
ce retard pourroit bien se prolonger jusqu'au lundi. Il a 
prévenu M. Combes, que lui et chacun de ces messieurs 
se munissent de toile cirée et d'une corde pour leur porte- 
manteau. Cette précaution n'a pas éciiappé, et je tremble 
pour le marquis qu'il ne soit déjà jugé par ceux qui l'en- 



44 .lornxAi, i.N'ii.Mi'; dv (:iii:\ ai,ii:ii m: f;i»iti!i;iu».\. 

touioiil cl (1110 cette réputation iic lui soit pas avanta- 
geuse en Russie. Les petites choses font prévention pour 
les grandes : ce sont des indices plus sûrs quelquefois 
pour développer le caractère d'un lioiume. 

Après le dîner, j'ai causé un instant avec la princesse 
de Pignatelli (1), qui m'a dit très honnêtement (luclle 
comptoit bien nie revoir au retour de Russie; elle part 
demain de Sarry. 

Le marquis de Puységur est arrivé, il a apporté avec 
lui les Plans et statul.s de Russie; ^0, les lirai en route. 

Samedi, 1" juillet. 

Nous comptions partir aujourd'hui, mais Mme de Jui- 
gné a obtenu un jour de plus. Sa douleur fait peine à 
voir. Voilà encore une journée d'ennui qu'il faut passer. 

Mme de Pracomtal m'a encore reparlé du uianjuis de 
Juig'né, son oncle, avec intérêt et éloge. Je crois fort à la 
bonté de son âme, mais je n'ai guère de foi au reste; 
puissé-je me tromper ! 

J'ai eu une conversation avec Puységur ; il me paroît 
un fort bon garçon et j'espère que nous vivrons agréable- 
ment ensemble. 

Dimanche, 2. 

J'ai fait en me levant une lettre pour Mme de Juigné. 
C'est le jour du départ; il s'est répandu beaucoup de 
larmes. Enfin nous montons en voiture, M. de Juigné, 
M. de Puységur, M. du Rosoy et moi. Ce dernier avoit 



(1) AIphonsinc-Louise-Julie-Félicic. fille de Casimir Pignatelli d'Egmond. 
Elle avait épousé, en 1768. le prince de Pignatelli, fils aine du comte de 
Fuentès-Pignatelli. ambassadeur du roi d'Espagne en France. 



ANNEE 177o. — MERCREDI. 5 JUILLET. 4S 

demandé d'y être, et M. de Juigné m'a demandé d'arran- 
g-er cela avec M. Combes, pour que cela ne lui fît point 
de peine. Cela m'a fait voir de la part de M. de Juigné 
une grande bonté ou un peu de faiblesse pour ce du 
Rosoy, qui ne me paroit pas justifier ce sentiment de com- 
plaisance. Nous avons couru toute la nuit. 

Mardi, 4. 

Arrivés à Strasbourg, nous y avons dîné; M. de Juignc 
s'y est trouvé mal et s'est coucbé. Nous avons pendant 
ce temps-là été dans la ville, Combes, l'abbé et du Rosoy. 
Quand on est à Strasbourg, il ne faut pas manquer d'y 
voir la tour et de monter, si l'on peut, dans les derniers 
escaliers, qui sont comme de petites cages à jour en 
dehors du clocher. C'est une étourderie que j'ai faite avec 
l'abbé Desforges, et dans le moment que je l'écris, le sou- 
venir m'en fait frissonner. En revenant, nous avons 
trouvé d'Ouarville (1), qui est venu causer avec nous, 
pendant que nous soupions. Il est ici pour faire le service 
de colonel à la suite. Le lendemain nous devons aller 
dîner chez lui. 

Mercredi, 5. 

J'étois rentré clicz moi, comptant repartir pour aller 
souper cliez d'Ouarville, lorsque le marquis de Juigné, 
qui ne devoit partir que demain, m'a dit qu'il avoit 
demandé les chevaux. 11 prétend qu'il s'ennuie. Cela m'a 
étonné et j'ai pensé que la véritable raison étoit la crainte 



(I) Parent du chevalier de Corbcron. C'était le (ll.s de Pierre-Marin Tlii- 
roux, seigneur d'Ouarville, iiiaUre dos requêtes de l'iiôlel ordinaire du Roi 
en 1740, et d'une lillc de Joan-Louis Tliirou\ d'Arconvillc. 



/>(i .lOlMt.NAl. IN'Il.Mi: l)i; CIIIAAI.IKIi 1)1, C MiltKltON. 

Jl' l'aii'c; lro[i de (I(''j)(mis(!. La petite aveiiliirc (|iii osl sur- 
venue ma j»rou\('' (jue je lu; in^'lois pas tronipt''. Connue 
je me disposois il pailii", on est venu ni'apprcndie (|iie 
M. de Juiij;n«'' avoit envoyé chez le niaf^nstral de police 
pour l'aire réj^ler son mémoire de dépense. Je suis venu 
aussitôt, et j'ai trouvé M. du Rosoy se débattant avee 
l'aubergiste pour diminuer les prix. Cet homme juroit ses 
grands dieux qu'il étoit connu de la ville et de beaucoup 
d'étrangers comme un homme de probité et d'honneur, 
que jamais on ii'avoit fait de retranchemens aussi consi- 
dérables, qu'ils étoient insultans, et que comme il ne 
demandoit rien que de juste, on le paieroit tout entier sans 
qu'il en retranche ce qu'il auroit pu de lui-môme sans 
obligation. J'ai pris ce mémoire et n'y ai rien vu en effet 
de trop. Mais j'ai remarqué les notes de M. du Rosoy en 
marge, qui mutiloit un grand tiers de cet état, sans rime 
ni raison. J'ai reconnu la raison de tout ce tripotage. Du 
Rosoy est de ces gens vils et sans caractère qui ne se 
soutiennent qu'en faisant bassement leur cour. Connois- 
sant le penchant de M. de Juigné à l'économie, il a voulu 
profiter de ce foible pour s'en faire aimer; en consé- 
quence, il s'est chargé de rectifier ce mémoire, sans s'em- 
barrasser si cela feroit du tort à son maître. Je voulus 
remédier à l'inconvénient qui en pouvoit résulter, et j'allai 
dire à M. de Juigné que je croyois qu'il seroit plus court 
de payer le mémoire que d'aller le faire régler, comme 
l'aubergiste l'avoit proposé, chez le magistrat de police. 
Je voulus lui faire entendre que, comme étranger, il 
n'auroit pas gain de cause vis-à-vis d'un homme de la 
ville. Il persista à être de l'avis de son cher du Rosoy, qui 
alla honteusement porter le mémoire. Mais il revint plus 
honteusement encore, car il étoit onze heures, le magis- 
trat se trouva couché. Il fallut pourtant payer le mémoire 



ANNEE 1773. — JEUDI, 6 JUILLET. 47 

tel qu'il étoit. Pour toute vengeance, M. de Juigné ne 
voulut pas payer les filles, et nous partîmes, honnis, 
maudits, etc., parles gens de l'auberge et par une foule 
de bayeux, qui regardoient à la porte notre désastreux 
équipage, disant tout haut en allemand : a L'ambassadeur 
françois est un vilain, un ladre, etc. « Si jamais je repasse 
à Strasbourg, je n'irai pas loger au Corbeau, de crainte 
qu'on ne me reconnoisse pour avoir accompagné M. de 
Juigné; car notre histoire n'y sera pas, je crois, oubliée. 

Jeudi, 6. 

Nous avons roulé toute la nuit et le jour, et ne sommes 
arrivés que le soir à Oppenheim. Comme M. de Juigné 
avoit mangé en chemin, à Worms, et qu'il s'est fait une 
loi de ne manger qu'une fois par jour, il ne s'est pas 
soucié de souper. Puységur et moi n'en avons pas été 
dupes; nous avons mangé une mauvaise soupe et une 
fricassée dure; puis nous nous sommes couchés dans de 
mauvais lits. 

Dans le trajet depuis Strasbourg, j'ai vu de belles cam- 
pagnes, un pays riche, superbe, que M. de Turenne fut 
obligé de brûler malgré lui, lorsqu'il en reçut l'ordre de 
M. de Louvois, alors ministre. On conserve au bureau de 
la guerre la réponse qu'il fit à M. de Turenne, sur la nou- 
velle de la dévastation du Palatinat. Elle commence 
ainsi : « J'ai appris, Monsieur, avec une joie indicible, la 
nouvelle de l'incendie du Palatinat. » Ce siècle du bon 
goût, des talens et de la galanterie, n'étoit assurément 
pas celui de la philosophie et de l'humanité. 



48 JUL'H.NAL l.N'JI.Mi: 1)1' CIll.N ALILlI UK i.dllIîKHO.N 



Vrildicdl, 7. 

Nous sommes pari is. de bon malin (rOpponlioim et 
nous avons passi- le Kliin dans un forl Ijcuiu bac, loi (juc 
je n'en avois point encore vu; il est carré et entour»' «le 
balustrades. Nous soimncs iiriiv(''S à Francfort à deux 
beures après midi, après avoir traversé de jurandes forets 
de sapins (Ij. 

Jeudi, TA. — .4 Dresde. 

J'ai été réveillé par les tambours des troupes, qui des- 
ccndoicnt la parade; je me suis mis aussilùt à la fenêtre, 
et j'ai été très content <le la tournure du soldat. Je crois 
néanmoins que M. de Marbois (2), le chargé d'aflaires 
de France, m'a dit que les troupes n'y étoient pas très 
bonnes. L'Electeur en a aux environs de vingt-trois mille, 
si je me rappelle. Toute notre matinée s'est passée à 
courir sous la conduite de M. de Marbois, qui est un gar- 
çon doux et honnête. Nous avons vu la galerie^ qui est 
superbe; mais je n'y ai pas resté assez de temps pour 
l'examiner. 

Après le dîner, nous avons été voir le cabinet de por- 

(l)Cc voyage se poursuivit par les villes de Ilanau, Salmunster, 
Sciiluchlcrn, Nouliof, Fulda, Waclia, Berka, Eisenacti. Gotha, Erfiirt, 
Bultstodt, Naumburg, Leipzig, Meissen et, Dresde. Ces différentes étapes 
sont rapportées dans le Journal de Corberon, avec quelques notes des- 
criptives du pays et des réllexions de peu d'intérêt, que l'éditeur de ce 
volume a cru pouvoir omettre sans inconvénient. 

{-1) François de Barbé-MarboLs (17o4-1837). Il l'ut successivement secré- 
taire à la légation de Ratisbonne à Dresde, chargé d'affaires auprès des 
électeurs de Saxe et de liaviére, consul général de France près du Congrès 
des États-Unis, intendant à Saint-Domingue, membre du conseil des 
Anciens (1795). conseiller d'Étal (ISÛl), directeur jjuis ministre du Trésor 
public, sénateur, premier président de la Cour des comptes et ministre de 
la justice (1815). 



ANNEE ITTu. — JEUDI. 13 JUILLET. 49 

cclaines, le palais hollandois dont la vue est charmante, 
mais où l'on vous montre de bien mauvaises antiques. 
M. du Rosoy a montré, dans cette occasion, combien ses 
connoissances consistent en mots plutôt qu'en choses. Il 
a jugé d'abord ces antiques admirables; mais il a trouvé 
le moyen d'être de l'avis contraire quand il les a vu criti- 
quer. De là, nous avons été à la promenade, qui est 
entourée d'un fort beau bâtiment qui n'est rempli que 
d'histoire naturelle; c'est un morceau digne de l'atten- 
tion d'un étranger. 

Nous avons été souper chez le comte de Sacken, 
ministre des aftaires étrangères. Nous avions fort envie, 
Puységuret moi, d'y laisser aller M. de Juigné tout seul, 
parce qu'il y avoit été le matin sans nous y mener, et qu'il 
nous dit ensuite que nous ferions bien de nous y faire 
inscrire. Nous y allâmes cependant. Ce ministre a l'exté- 
rieur honnête et aisé; on m'a appris depuis que c'étoit un 
homme médiocre. J'ai été surpris de la manière dont M. de 
Juigné nous a présentés; Puységur en a été fort mécon- 
tent pour son compte. Quant à moi, il ne m'a annoncé ni 
comme son neveu (1), ni comme celui du ministre (2), ni 
comme étant attaché aux affaires étrangères. Au reste, il 

(1) Le chevalier de Corberon était seulement neveu à la mode de Bre- 
tagne du maniuis de Juigné, par les Thiroux. Voici le tableau généalo- 
gique qui le démontre : 

Lazai'c-Louis Thiroux (f 1742). 



Philibert-François ihiroux de Geiseuil l'hilibci-t Thiioux de Cli minieville. 

(f 1755). 

I I 

Jacqueline-Urstilc Thiroux do Gcrscuil, (.laiide-CharloUc I lurmix do ChainraC' 

feinme de Picrrc-Duniel Boiirrôe do Corhcron. ville, feiniiiu du iiiuiiiuis de Juigué. 

Le clicvalier de Corberon. 

(2) Neveu aussi i\ la mode de Bretagne, san.s doute. 

T . I . i 



;,o .Ktiiit.NAL i.Mi.Mi; 1)1) (;iii:v.\i.ii;i! m; (oiiitKHON, 

;i (Ml tiiir roiilriiaiicc, si peu assii [•('•(>, . si conlraiiilc, que 
j'ai hicii ciaiiil |m)iii- ce i|iii tioiis aii'i\ ci-.i dans la suili-. 
I*]ii Saxe (•oiiiiiu'- cil lNj|(^t:ii(', on se iuliro dès (ju'on a 
soupe : c'est co (]uo nous avons fail ; mais, au lieu de nous 
nictlre an lil, nous asons nionb- eu voilurt; pour conli- 
nncr noire route. 

Vi'HiIrcili 14, ji(s(jU(in 2~). 

Nous soniiiH'S partis de Dresde à iiiic Iicure, aj>rrs 
avoir refait bien des patjuets, (jui ne nous ont seivi (ju'uiie 
journée. Nous regrettions tous de n'être pas restés plus 
longtemps. II faisoit de la lune. J'étois dans la voiture 
angloise avec le marquis de Juigné; j'ai ^onln tenler uin- 
conversation politi(juc, je lui ai parlé du commerce de la 
Russie avec 1 Angleterre et de l'avantage de cette der- 
nière nation sur nous ; il m'a répondu vaguement, soit en 
hoinnie (jui n'est pas sûr de son allaire, soit en homme 
(jui ne veut pas se laisser pénétrer; peut-être ce double 
rùle étoit-ille sien. Nous avons parlé ensuite des ministres 
du lloy dans les cours étrangères, et il en est peu aux- 
quels il accorde du mérite, si ce n'est M. de Bretcuil (1) 
et le comte deMontmorin (2), qui succédera sous peu de 
lemps à M. de Noailles Ç]). 11 prétend aussi que M. de 
Bombelles restera longtemps à Uatisbonne. Je ne suis 
pas de son avis sur le compte de M. de Monlmorin ; je lui 



(1) Le baron de Rielcuil était alors ambassadeur extraordinaire prés 
rEniporoiir et riniprratrice Reine. 

(2) Armand-Marc de Monlmorin, dit le comte di' Montmorin, né en 1740, 
était alors ministre plénipotentiaire prés l'ilecleur de Trêves. H passa ii 
Madrid en 1777 et succéda à M. de Vergennes en 1788, comme ministre 
des affaires étrangères. II mourut le 3 dtcendjre 1792. 

(3) Enimanuel-Marie-Louis. marquis de Noailles, né on 1743. était ambas- 
sadeur du Roi au|irès des Ktats généraux des Frovinces-Unies. Il passa 
plus tard à LDudres et à Vienne, et mourut en 18i'2. 



ANNEE 1775. - DU 14 AU 2:i JUILLET. 51 

crois trop de sec pour réussir dans les négociations. Une 
chose assez singulière, c'est que les gens dont le marquis 
de Juigné pense le plus avantageusement, sont ceux qui 
disent le plus de mal de lui : M. de Brcteuil, qui n'a pas 
caché sa façon de penser à Vienne sur le peu de capacité 
qu'il lui trouve; et M. de Barbançon (1), qu'il m'a cité 
comme plus capable que la plupart des ambassadeurs et 
ministres, quoiqu'il ne soit pas du nombre. Il m'a dit 
ensuite que M. de Vergennes me placeroit sûrement, et 
entre autres places que je pouvois désirer, il m'a cité Gênes 
et Hambourg, qui réunissent l'avantage du commerce à 
l'agrément du port, etc. 

Depuis ce jour-cy, nous n'avons pas couché jusqu'à 
Varsovie, et notre route a été si continuelle que nons 
n'avons pu rien voir. Nous avons passé par Bunziau, où 
l'on nous a visités et plombés pour tous les États du roy 
de Prusse. Je remarquerai, en passant, qu'on n'est pas 
plus sévère dans les douanes prussiennes que dans les 
autres, et que l'argent et l'adresse y réussissent comme 
ailleurs. A Breslau, où l'on a fait raccommoder les voi- 
tures, je me suis jeté sur un lit deux heures tout habillé. 
Nous avons vu dans cette ville beaucoup de François 
prisonniers de la dernière guerre; ils regrettent tous le 
service de France, et n'attendent que le premier coup de 
tambour pour décamper. Ces malheureux font pitié, et ils 
inspirent l'amitié du patriotisme. 

De Breslau on va à Oels, Wartenberg, d'où l'on sort 
de la Prusse pour entrer en Pologne. La première station 
estKempenow; de là, on vient à Vieruszow, Narawicz. 
Nous avons passé là une nuit très fatigante. Nous étions 

(I) Le clicvalier do Corboion a sans doiite ici on vue Louis-AnLoiiie du 
Prat, comte de l5arl)an(;oi), licutriiauL i;r;n6ral des armées du Roi et inspec- 
teur de la cavalerie, gendre de Jean-Hector do Fay, marquis de Lalour- 
Maubourg, nuiréclial de France. 



tJ2 JOUKNAI. I.NTI.Mi; Dlî CllliV.M.IIiK l)i; ((tUIHilHiN. 

moiii'.s par de iiialluMireiix (:1m;v;iij.\ de juils. car lell(^s sont 
ici les postes; ces (''ti(pies animaux, sans foi'ce ni courafre, 
nous oui ()lili;j,('s à pousser à la roue conliniiellcnicnt. 
D'ailleurs, les cliomins all'rcux à travers des Itois nous 
l'orcèrenL à éclairer I(;s j)Oslillons avec* des l(ji-clies de 
sapin ou de l)ois g-ras. 11 en rZ-sultc une (laninif! claire. 
Cetl(,' illuuiiualiou, (|ue nous multipliions [)ar hesoin et 
par plaisir, l'ormoit le jilus joli coup d'o'il dans l;i ion'd, 
mais nous avons été bien fati{^ués de cette nuit allreuse. 
A la lin, nous sommes arrivés à Wielgie à quatre heures 
du matin. Nous avons passé de là à Widawa, Lourka, 
Kosniatowicz, Petcrkow, Wolborz, Luhoclmia, Czernir- 
wicz, Mczzonow, Nadarzin et Varsovie. 

Tout ce pays-là est abominable; on n'y voit que des 
sapins et du sable. Ces prétendues villes sont plutôt des 
villages; les bâtimens ne sont (jue des planches, (jue la 
fumée et la poussière noircissent entièrement, ce qui 
joint au coup d'œil de la misère celui de la malpropreté. 
Dailleurs, les habitans qui sont en plus grande partie 
juifs, achèvent le tableau; au surplus, la détresse oîi ils 
se trouvent n'imprime point sur le Iront de ces malheu- 
reux la marque du malheur. Ils sont esclaves, pauvres et 
contons. Il est vrai que l'habitude adoucit peut-être la 
rigueur de l'esclavage; mais, en même temps, elle avilit 
les hommes et leur ôtc leur caractère. Nos gens battoient 
ces pauvres diables, qui ne faisoient qu'en rire et mettre 
plus d'empressement à nous servir de toute manière; en 
même temps, ils cherchoient à nous voler s'ils pouvoient. 
Un coup de bâton ou une pièce de monnaie leur fait, de 
notre part, la même impression; ils rient du premier, se 
félicitent de la seconde, et font des révérences pour l'un 
et pour l'autre; il semble que leur àme, engourdie par la 
continuité du malheur, n'ait plus assez de ressort pour le 



ANNEE 177o — DU 14 AU â.'i JUILLET. 53 

sentir. Est-il étonnant qu'une espèce d'hommes, aussi 
déchue de ses droits, soit sans cesse gouvernée et domi- 
née par la première puissance? 

Au milieu de ces tristes remarques philosophiques, j'en 
ai fait une qui m'a serré davantag-c le cœur. Nous étions 
à Rava, petite ville qui a plus l'apparence d'un village : 
elle est avant Chrzonowicz. Nous y donnâmes un peu de 
relai à notre équipage, en y restant trois heures. Pendant 
que nous dînions, une fdle qui nous servoit cassa une 
assiette du prix de quatre ou cinq florins de Pologne, 
c'est-à-dire un écu. La maîtresse de la maison battit cette 
malheureuse et la condamna de plus à payer le meuble. Il 
faut savoir ce que c'est que les gages d'une servante polo- 
noise, pour imaginer le chagrin qu'avoit cette fdle; elle 
fondit en larmes en rentrant dans la chambre, nous étions 
navrés de sa douleur; le marquis de Juigné fut plus de 
moitié dans nos sentimens, car son premier mouvement 
fut de lui payer son assiette. L'abbé, en lui donnant ce 
qu'elle coûtoit, de la part de M. de Juigné, lui fit entendre 
son intention. Je me rappelle la révolution qui parut aus- 
sitôt sur le visage de cette pauvre fille : la joie, l'étonne- 
ment la rendirent immobile; mais cette incertitude ne fut 
pas longue, elle vint se jeter aux pieds du marquis qu'elle 
baisa avec transport, et elle se mit à dire, en joignant les 
mains et fondant en larmes : « Qu'ai-jc donc fait pour 
mériter autant de bonté de la part de ce monsieur? » Celles 
du marquis coulèrent, les miennes s'arrêtèrent par la 
réflexion qui me vint : « Cet homme étoit né bon, me 
dis-jc; sans l'avarice, il le seroit sans doute. Pour un écu 
il a donné à son âme une jouissance dont il l'auroit pri- 
vée pour un louis peut-être. » 

A peine avois-je terminé ma réflexion, qu'il entre dans 
la salle une petite députation de trois religieux des écoles 



54 .lOlJlINAi, INII.MK l»II CIIKVAI.Ililt l)i: COUHIJtON 

pins, (loiil riiii, ;i|)r(;,s un (li.sc(jiirs en iiiausais latin, jji-i'-- 
sciila à Son Ivxcrllcnrc; un panirr <!•' |)<jirrs. pr<'Mnii"os dos 
l'inits (lu coiiNcnL. Le. n)ai(|nis ne, se (ii'a pas aussi hicn ilc 
ce pas-cy ijuc do l'uulro; il Ijalhntia (jiiolijucs riioLs, leur 
lit {)lijsicurs (juostions bien sli-riles, ol aju'ès avoir manjrc- 
leurs poires devant eux et pris du café sans leur en 
ollVir. il laissa les trois serviteurs de Dieu s'en aller les 
mains vides, après être venus charges de leur petit pn- 
scnt. Cela me lit de la peine, je ne fus pas le seul ; mais 
je me ressouvins de ma réllcxion et no la trouvai que 
trop juste. 

Jeudi, 20. 

■ Nous sommes arrives à Varsovie le matin à dix heures; 
mais, comme M. de Juigné, par précaution économique, 
n'en avoit pris aucune, nous restâmes deux grandes 
heures à attendre qu'on eût trouvé un logement qui ne 
fût pas cher. A la fin, nous fûmes recueillis dans la mai- 
son (lu prince Charles (l),duc de Courlande, qui n'y étoit 
pas alors, mais dont le concierge nous loua quelques 
chambres. J'observerai que ceux qui voyagent en Pologne 
doivent se prémunir d'un logement pour leur séjour. Les 
seigneurs polonois exerçant l'hospitalité envers leurs 
amis et connoissances , les auberges y sont rares et 
chères, et l'on demanda à M. de Juigné pour lui et son 
monde cent ducats par jour. On eut beau marchander, ils 
ne voulurent rien rabattre, et nous eussions été fortement 
embarrassés sans le concierge du prince Charles. 

Le comte Oginski, grand-général de Lithuanie, ami 
du marquis de Juigné, qui compte y loger, lui envoya un 

(1) Celui qui a été détrôné par le duc de Biren. {Xole du chevalier de 
Corberon.) 



ANNEE 1773 — VENDREDI. 21 JUILLET. 55 

aide de camp, le baron Heyking-, qui vint le prier de sa 
part de venir loger chez lui; le marquis y fut. Nous 
allâmes, Puységur et moi, promener dans la ville; de là, 
au spectacle. On donnoit le Cheralier de la Vieille Roche, 
opéra bouffon, qui m'a fait grand plaisir. En rentrant, 
nous trouvâmes une invitation du comte Oginski, pour 
venir nous établir chez lui ; nous nous y rendîmes aussi- 
tôt. M. de Juigné nous y présenta avec la même incerti- 
tude et la même gaucherie dont j'avois été surpris à 
Dresde. Nous eûmes ce qui nous manquoit depuis long- 
temps : bon souper et un lit; aussi nous employâmes 
bien le temps à dormir. 

VendrecU., 21. 

Je fus visité ce matin par plusieurs personnes et entre 
autres le baron Heyking, à qui je trouvai de l'esprit et 
de la philosophie dans les idées. Le dîner vint; il y avoit 
deux femmes qui me parurent aimables, la première s'ap- 
pelle Starostime,Starostica, c'est-à-dire petite staroste, de 
l'état de son mari, qui est staroste ou gouverneur. C'est 
une jeune femme de vingt ans, de la tournure qu'on 
donne à Roxelane. Le marquis de Puységur fît le rôle de 
Soliman ou du moins le commença. La seconde s'appelle 
Poscarbina, qui veut dire petite trésorière, également de 
l'état de son mari, car j'ignore leurs noms véritables. 
Celle-ci a l'expression de la douceur et de la tendresse, 
autant que l'autre a l'air de la légèreté et de la pétulance; 
on prétend qu'elle est sage et froide. Cette seconde épi- 
tliètc en Pologne suit toujours la j)rcmièrc, car dans ce 
pays, charmant pour les femmes, elles ont le double pri- 
vilège d'être séduisantes et faciles. Il est fâcheux (jue l'or 
soit souvent le moteur principal des tendres foiblesses ; 



se .loiit.wi. iNTiMi 1)1' (:iii;\ ALii.n i)i. i:nitiii:iio.N 

.•iijssi les [i.'issioiis y soiil-cllfs aussi rares que les inlii- 
jjiirs iiiiilli|)li(''(;s. On iH', s'aime pas piiM-isr-mcnt, on s'ar- 
range. I^a Slaioslica passoit. alors pour rire la favorite du 
(•((iiilr Oi^MMsUi; niai'ire depuis deux ans ;i un starosle, 
aïKjind on I;i\()il coiil t'.Miilr di' doiunT la loi (•on|ii}_'"aIe, 
(die s'c'doiL fait S(''jiarer depuis (pndque lenips el jouissoit 
dans la plus f^randc jeunesse des [)n■roL^^ti\■es ef, de la 
lilierlé d'uuo veuve. 

Le grand-g('nt''ral a clie/. lui un seer('lair(î <pii est l"'ran- 
eois, il se nomme M. de Riant; il a travaillé un an ou 
deux avec M. Gérard de Uayneval (1; lorsqu'il éloit à 
Dantzig. Ce garçon est honnête, [mais il paroît neuf et 
simple. 

J'ai fait ce jour-là deux rencontres qui m'ont étonné : 
Francotte. (jui (;st de la musi(pie du comte Oginski, et 
Patouart, qui est attaché aujjrince Adam Czartoryski (2): 
ils s'ennuient l'un cL l'autre et soupirent après la France. 

Samedi, 22. 

J'ai été le matin voir le grand-général; c'est un homme 
aimable, se livrant par goût et par habitude aux arts 
(l'agrément. Il y a même beaucoup d'aptitude et ses con- 
noissances sont assez sûres, en musique surtout, qu'il 
aime avec passion. Il joue fort bien du violon, de la cla- 
rinette, du clavecin, dti la harpe et de l'harmonica. Il m'a 
parlé d'une harpe qu'il a imaginée avec un jeu de llûte 

(1) V. ci-dessus, page 4. noie 1. 

(i) Adam-Casimir Czartoryski (1731-1823), fds d'Augusto-Alexandre, 
palatin de la Russie rouge, fut lui-même staroste général de Podolie et 
maréchal du tribunal suprême de Lilhuanie. Il avait présidé, en 1763, la 
diète de Varsovie, chargée de donner un successeur à Frédéric- Auguste III; 
il lut encore maréchal de la diète de juin 1812, que Napoléon I'' fît réunir 
pour l'établissement d'une Confédération. Ses Mémoires ont été publiés 
récemment (Paris, l'Ion, 1887). 



ANNÉE 1775. — DIMANCHE. 23 JUILLET. a7 

adapté à cet instrument. Dans le temps que j'étois chez 
lui, il composoit un petit opéra, musique et paroles polo- 
noises, car cette langue y est favorable; j'en ai entendu 
un morceau qui m'a fait plaisir. Le caractt'TC du comte 
Oginski se peint dans toutes ses actions, moins vives que 
douces et mollement voluptueuses. Son penchant pour la 
vie privée et les arts en sont une suite. Il étoit plus fait 
pour un gouvernement monarchique que pour un État 
républicain; aussi les Confédérés n'ont-ils pas, je crois, 
autant de confiance en son appui qu'en son alentour. Son 
àme n'est pas assez forte, ni son esprit assez décidé pour 
donner une forte impulsion. Il est, à la vérité, soutenu 
par le comte de Cominski, homme fin, délié, d'un carac- 
tère entier et dominant, par le conseil duquel le grand- 
général se conduit ou se laisse conduire. Nous avons été 
faire une visite au vice-chancelier avant le dîner. Après 
le café, l'ambassadeur de Russie est venu, M. de Stae- 
kelberg (1), Je ne l'ai vu qu'un instant; mais il m'a 
semblé avoir toute la finesse et la dextérité d'usage d'un 
homme qui a beaucoup vécu et qui connoît le monde. 
Le baron Ileyking nous a proposé une promenade au 
Jardin de Saxe, qui est une assez jolie promenade; nous 
y avons été, Puységur et moi. II y avoit des femmes 
en assez grand nombre; elles ont toutes bon air, jus- 
qu'aux filles publiques qui ont plus d'attraits que celles 
des autres pays. Nous avons causé avec une (jui nous 
a amusés. 

Dimanche, 23. 
Nous sommes sortis vers midi pour aller à la Cour, oii 

(I) CVlait le comte Otiion-Magnus Stackclborg (1736-1800), qui avait 
joué un grand rôle lors du premier partage de la l'olognc. 



•18 .lOUn.NAI. INTI.Mi: DU CllliVALIlilt Dli KOltlJliKON. 

nous (levions ('Iro [iréscnlés au Koy(l)avcc M. <\r .liii^'^né. 
Ce, j)riiic,o éLoit alors <à la messe, dans sa chapcllo. ([ui 
csl, fort comnninc. Le palais en loiitii'est pasheau. Il y a 
qucîlques pièces assez grandes, une où l'on voit les por- 
traits de tous les roys de Pologne, la salie des concerts ou 
des bals, et celle où l'on allcnd le Iloy qiinnL il reviciil de 
la messe. Il y avoit btuiuconp de inonde;, ù peu prt-s 
comme à l'OEil-de-liœuf à Versailles. Dès que le Roy est 
arrive de la chapelle, nous l'avons suivi dans une pièce 
qui est à côté de celle où nous étions : c'est la salle d'au- 
dience, et c'est là où nous lui avons été présentés; elle 
est grande mais obscure. Le Roy étoit appuyé contre la 
cheminée, qui est dans une encoignure coupée à pans ; 
sa figure est noble et pleine d'agrément et de douceur, il 
est grand, d'une taille aisée, et la jambe fort belle. Il a 
reçu M. de Juigné avec beaucoup de grâce. Notre minis- 
tre avoit l'air fort embarrassé, l(;s yeux fixés en terre. 
Après quelques minutes de conversation, Sa Majesté 
avoit l'air, en nous regardant, de lui faire entendre de 
nous présenter: mais il ne l'a pas compris, et c'est le vice- 
chancelier qui s'est acquitté de cette fonction. Le Roy 
a demandé à Puységur s'il étoit parent du maréchal 
de Puységur (2), qui a écrit sur l'art de la guerre; il 
m'a demandé si je n'étois pas Breton, à cause de 
la première syllabe de mon nom. M. de Juigné auroit 
pu saisir cette occasion, pour lui dire que j'étois son 
neveu ainsi que le parent du ministre, le poste que 
je remplissois, l'état de mon père ; mais il n'en fit pas 
davantage. J'avoue que j'en fus piqué. Le Roy se retira 
* un instant après et toute sa Cour avec lui. Cotte asscm- 

(1) Stanislas II (Stanislas-Auguste Poniatowski), élu roi de Pologne 
le 7 septembre 17t)4. 

{'2) Jacques do Chastenet, marquis de Puységur et maréchal de France 
(1656-1743), était l'aïeul du compagnon du che%'aiier de Corberon. 



ANNEE 1775 — LUNDI. -'4 JUILLET. 59 

blage d'habits François et d'habits polonois est assez sin- 
gulier; ces grandes robes, avec les barbes longues et les 
tètes rasées^ ne nous plaisent point : on diroit deux siècles 
éloignés réunis; mais comme les modernes l'emportent 
pour le moment sur les anciens, les femmes et les étran- 
gers, je crois, préfèrent le costume françois, et le Roy 
l'adopte pour son usage. 

Nous avons été le soir nous promener à sa maison de 
bains, où il se tient ordinairement tout l'été ; c'est un 
endroit fort agréable. La maison est très petite et en- 
tourée d'eau, mais les jardins sont charmans et plus 
naturels que peignés. Il y a des bosquets et beaucoup 
d'ombre. 



Lundi, 24. 

Nous avons parlé politique, le baron Heyking et moi ; 
il m'a dit qu'il avoit travaillé sous son oncle, le comte de 
Sacken, ministre des affaires étrangères de l'électeur de 
Saxe. A propos de politique et d'affaires, il m'a remis 
cette note suivante, me priant d'en faire usage quand 
l'occasion s'en présenteroit : 

'Note pour le baron Heyking. 

« Quoique le prince Charles de Saxe fût obligé de 
céder les duchés de Courlando au père du duc actuelh;- 
ment régnant (1), le drossard de Heyking, mon père, 
par un double serment de fidélité au prince Charles, vou- 

(1) Biren. (Noie du chevalier de Corberon.) — C'était Pierre Bircn, fils aîné 
du duc de ce nom, associé au pouvoir de son père en 1769 et son succes- 
seur depuis 1772. 



60 joi-iiN.\i. iNTiMi; 1)1- ciiKVAF.irii \>\: r.omv.wos 

lui lui ii'.^tci' iii\ iul.ihlciiMMil. .illaclii' C(.'ll,(; con^luilc i'iil 
j)iiiiir |i;ir l.i [)i-i\ alioii de la drossanlciit; de DoiiilxMi, cl 
(les hailliaucs de Dcualdcn cl de (ioiinon. 

« CdiiiiiM' les lois de ( Iniii lande didriidcill fcs sortes de 
])ri\ alioiis. mon [lère jiorl.i ses jilaiides aux pieds du 
lr<uie, cl d(;\aiil toiile l.i iialiiui. F^e pi-oeès dura j)lijsicurs 
années, lorsfju'cnfin S.A. le |tiiiice ne|inin (I ), ainhas- 
sadeur de Iliissio. louclu' de la jiosilion inallieureiiso île 
mon [tèro, s'oniployaen sa l'aNcur el j)orla le due l^rnesl- 
•lean à lui doiuier la drossanleric ilc Windau et le bail- 
liage de Nouliauscn, pour le dédommager des pertes 
considérables qu'il avoil faites. Mon père, sûr de la pro- 
tection de Sa Majesté Impériale de Russie, alla prendre 
possession de ces biens ; mais, miné par un chagrin con- 
tinuel depuis huit ans, il mourut en arrivant en Cour- 
lande. Dès lors, le duc Ernest-Jean se crut dégagé de 
tout, reprit la drossarderic, et nous fûmes par là privés 
des avantages que la protection de Sa Majesté Impé- 
riale nous avoit fait espérer. Eloigné de ma patrie et 
trop jeune pour faire valoir mes justes prétentions , 
j'ai souffert jusqu'ici tout ce que le manque de fortune a 
de désagréable, et n'ai opposé à la rigueur de mon sort 
qu'une conduite irréprochable et une application conti- 
nuelle aux sciences. Parvenu à présent au grade de ma- 
jor, commandant un bataillon du 1" régiment d'infan- 
terie de Lithuanie, je sens que la médiocrité de mes 
appointemens ne sauroit me faire subvenir aux dépenses 
nécessaires, à moins que le duc actuellement régnant ne 
daigne m'accorder quelques secours, soit en m'assignant 
une modique pension pour quelques années, soit en me 
donnant quelque bailliage en ferme, ou bien en me fai- 

(1) Nicolas Vassiliévitch Repnine (1731-1801), général-major, puis feld- 
maréehal de Russie^ neveu de Paninc. 



ANNEE 1775. — MARDI, L':i JUILLET. 61 

sant payer une certaine somme comme un dédommage- 
ment des pertes de mon père. 

« 11 seroit facile à Son Excellence le marquis de Juigné 
d'obtenir une lettre de M. Panin (1) en ma faveur, pour 
Son Altesse le duc régnant, qui pût le porter à m'accor- 
der un des trois points cy-dessus exprimés. 

« Signé : Le baron Heyking, chambellan et major actuel 
du !"■ régiment de Lithuanie. » 

Le soir, nous avons été au spectacle dans la loge du 
comte Oginski; on donnoit un opéra italien bouffon: 
Vile d'Aleine, dont la musique est charmante. Pendant le 
souper, je me suis promené dans le jardin avec Hey- 
king et de Riant, et nous avons causé de maçonnerie. 
Heyking veut me mener demain chez le chef de la loge 
do Y Amitié à l'épreuve, dont il a reçu une lettre d'associa- 
tion pour moi. 

Mardi. 25. 



Le soir, le Roy est venu voir Mme la comtesse Oginski. 
.11 y est resté une petite demi-heure, et nous avons été 

(1) Nikita Ivanovitch, comte Panine (1718-1783), ambassadeur de Russie 
à Copenhague et Stockliolm, puis gouverneur ou grand miiitrc de la cour du 
grand-duc Paul (1760-1773), et « premier membre » du Collège des allaires 
étrangères. — Le chevalier de Corberon, (jui eut ;Lvec lui do très fréquentes 
relations, a fait de lui, le 9 avril 1778, dans une dépêche à M. de Vergennes, 
le portrait suivant, qui a été plusieurs fois cité : « Le comte Panin est le 
plus ancien ministre de cette cour. Il est foible, comme tous les individus 
d'une cour de faveur, et son crédit quelquefois inutile. Voluptueux par teui- 
pérament et paresseux par système autant que par habitude, il se dédom- 
mage ainsi du peu d'inlluence qu'il a sur l'esprit de la souveraine. » Aupa- 
ravant, Sabatier de Cabre avait dit de lui. en 1772 : « Son indolence et sa 
paresse sont au-dessus de toute expression. Il passe sa vie avec des femmes 
et des courtisans de la deuxième classe. Nulle expédition dans les allaires, 
même celles de la première importance; tous les goùls et les travers d'uu 
jeune homme efiféminé et voluptueux, peu d'instruction... » Et le ministre 
Durand : « Le sommeil, la panse, les filles étoiont ses atl'aires d'Etat, i. (Cité 
par K.. W.\LiszE\vsKi, .Autonr d'un troue. Calhcriiu' Il de itussie. p. 9.) 



62 .induNAi. iNTiMi: i)i: ciiKv \i,ii:i{ hi; (:oniîi:i((»x. 

;i\('c le Lji';iml-L':<''iii'r;il \<)ir iiiir noce dans une maison de 
la ville. Il y avoiL i)('aiir()ii|) de monde; la cérémonie ndi- 
UMciisc s'csL l'aile dans une des salles, oh l'on avoil placé 
ini anlid jioslic.lie. J(! n'ai pas reniai(jii('' nne grand»- diliV'- 
rence avee ce (pii sci j)rali(|n(' dans notre religion, excepté 
que cela est plus court. Après la bénédiction nnjdiale. on 
s'est rassemblé de nouveau, et l'on a distribué aux 
parens, aux gens de marque et aux étrangers une par- 
Cidle du l>()U(|nel et de la jarrelière de; la niarit'e: j'i-ii ai 
eu ma part. Il y a eu un grand souper, après lecjuel on a 
conduit la jeune personne au lit, et là les santés d'usage 
ont commencé; elles sont très nombreuses, mais comme 
le vin (jii'on y boit est fort bon, on se résigne, ce rpie j'ai 
fait. Nous sommes revenus, comptant partir; mais comme 
Puvségur désiioit rester, il a fait sous main contrecarrer 
les arrangemens convenus : les cbevaux ne se sont pas 
trouvés prêts, et il a fallu céder aux instances de M. et de 
Mme Oginski et passer encore cette nuit-là cliez eux. 

Mercredi 26, jusqu'au 29. 

Le matin du mercredi, je reçus plusieurs visites : 
M. Fagan, officier franrois au service de Russie, mal famé 
en Pologne; le chevalier de Sainte-Croix, ayant servi 
avec les Confédérés, pris pendant la guerre, envoyé en 
Sibérie, etc.; M. Bono, garçon d'esprit quoique un peu 
apprêté. Il a été sept ans secrétaire intime du Primat, a 
vovagé avant en Espagne, et maintenant il sollicite 
auprès de M. de Vergennes une place de secrétaire d'am- 
bassade. Tous ces adieux annonçoienl noire départ et me 
faisoient grand plaisir; j'étois si mécontent de la manière 
dont M. de Juigné m'a\ oit prt'senté, de sa réserve à mon 
égard au sujet des aliaires dont il ne m'a point parlé! J'ai 



ANNEE 1773. — SAiMEDI, l'9 JUILLET. 63 

même su par hasard qu'il avoit ('crit au comte do Ver- 
gennes, et que du Rosoy avoit fait je ne sais quelle copie, 
à laquelle le marquis a eu l'air de mettre de l'importance. 

Nous sommes partis de Varsovie à sept heures du soir. 
Il a fallu passer le bac, ce qui nous a retardés encore, 
car la Vistule est fort large et d'un beau cours. Le pays 
que nous avons parcouru pendant deux jours est plus 
beau et moins misérable qu'avant Varsovie. 

Nous sommes arrivés à huit heures du soir àBialystock 
chez la comtesse liranicka, veuve du grand-général de 
Pologne (1). MM. de Juigné et Puységur, qui étoient dans 
la voiture angloise, allèrent au château, le dernier sans 
être habillé, le marquis ne nous ayant pas prévenus. On 
m'envova chercher dans une voiture, mais j(^ ne voulus 
pas y aller dans le négligé où j'étois, pour faire sentir à 
M. de Juigné son oubli. 

Samedi., 29. 

Je me suis levé pour faire vite une toilette et me rendre 
au château di; la grande-générale. En y allant, j'ai vu la 
ville qui m'a paru jolie; les rues sont larges, tirées au 
cordeau; les maisons uniformément bâties en mansardes 
couvertes en tuiles, avec une cour et un trottoir devant 
chacune. Le palais ou château de la comtesse Branicka 
est superbe, les appartemens vastes et bien meublés. 
J'allai chez la grande-générale avec le marquis de Juigné, 
qui oublia de m'y présenter; di; sorte que je m'y présentai 



(!) Jcan-Cléiiicut Branicki (1G88-1771), grand général tV^ Pologne ot pre- 
mier séualeur du pays, chef du parti républicain, destitué de ses emplois 
par la diète de 17i)4, avait passé les dernières années de sa vie à Bialys- 
lock, dont il embellit si bien le château ()ue celui-ci lut surnommé le « Ver- 
sailles de la l'ulogne ». Sa l'cmmc était la stiiiir du Poniatowski, alors roi 
sous le nom de Stanislas II. 



64 .lorii.NAi- i.NTi.Mi; i)i: (:iii;\ ai.iiii iti; (,<iiii;i.i;(»n. 

moi-iiirmc. Elle iik* rcciiL h merveille Nous dînâmes; il 
y «ivoiL une Franroisc (jui s'aiijx'llc Muie Lhuillic'f. Après 
le cliucr, nous nous proinenânics dans les jardins (|ni sont 
agréables, sans rien d'exiraordinaiie. 

Nous sonnncs partis à scj)L heures du soir, avec des 
provisions de la grande-générale, (|ui nous (it donner 
jusqu'à une espèce de réchaud de fer au bout d'un bâton, 
(jui sert de fanal pendant la nuit (juand on voyage; on y 
met d'une sorte de bois de sapin, qu'ils appellent bois gras 
et (jui jette une fort belle flamme. Les paysans s'en 
servent dans leurs maisons pour s'éclairer en guise de 
flambeaux, dont ce bois leur tient lieu, en le coupant 
comme de fortes lattes. 

Dimanche 30, jusqu'au 31 inclusiremcnl. 

Après avoir couru la nuit et passé par Kurienica et 
d'autres villages ressemblant à ceux que nous vîmes 
avant Varsovie, nous sommes arrivés à Grodno à onze 
heures du matin. Cette ville, jolie autrefois et ricbe à ce 
qu'on m'a dit, ne ressemble plus maintenant qu'à un lieu 
dévasté par la guerre. Le Niémen coule au bas, et la ville 
s'élève en pente. M. de Juigné a trouvé à son logement 
une garde d'Iionncur, que lui avoit envoyée le comte de 
Tysenhaus, trésorier de Litliuanie, qui commande ici. 
Il est venu lui-même l'inviter à dîner cliez lui. Ce magnat 
est d'une belle figure; il y joint des connoissances et une 
imagination active. Nous avons fait chez lui un grandis- 
sime dîner fort médiocre, arrosé d'assez mauvais vin. 
Cette nombreuse assemblée, vêtue à la jiolonoisc, avoit 
un coup dœil assez imposant. En sortant de table, il nous 
a fait entendre sa musique, dont la sympbonie est fort 
bonne. Il v a eu aussi des voix el du chant italien. Le 



ANNEE 1773. — 30 ET 31 JUILLET. 65 

vrai mérite de cette musique est d'être exécutée par des 
esclaves, qu'il a fait instruire dès l'âge le plus tendre, et 
qui sont parvenus au point où peut nous porter l'étude 
des arts, sans le génie qui leur est propre. Ce n'est pas 
tout, et le maître du logis, jaloux de ses possessions, 
nous a montré ensuite des manufactures qu'il a établies 
et où l'on fabrique toiles, draps, velours, étoffes d'or et 
de toute espèce, dentelles, etc., voitures et équipages do 
toutes les façons. Il y a trois François à la tête de cet 
établissement; mais je doute que l'utilité réponde à l'in- 
tention : les fabriques ne sont pas bonnes, les frais en 
sont immenses, le rapport médiocre, et je vois que 
l'ostentation seule jouira d'un élablissement qu'elle seule 
peut-être a fondé. Pendant tout cet étalage, je riois de 
pitié de voir du Rosoy s'extasier à cliaque instant et se 
mettre en frais de mots tecbniques, dont il a, faute de 
connoissances réelles, une ample provision. On l'avoit 
appelle M. le secrétaire, ce qui l'avoit fait redresser et 
boire comme un templier; aussi disoit-on : « M. le secré- 
taire boit bien. » Cela ne iinit pas d'une manière aussi 
brillante; car il eut une querelle avec Robert de Puy- 
ségur, qui, étant ivre, l'envoya publiquement par delà 
les monts. Il en eut une autre avec l'abbé, et les specta- 
teurs polonois dirent : « M. le secrétaire, pour un Fran- 
çois, n'est guère poli. » 

Nous sommes partis de Grodno à sept heures du soir, 
avec les chevaux du comte de Tysenhaus et son écuyer 
nous accompagnant, ce qui fàchoit assez M. de Juigné, 
parce que, disoit-il, il faut donner du pourboire et l'on 
n'y gagne rien. Il y a cependant gagné, car il ne les a pas 
payés ce que la poste lui auroit coûté, et c'étoit bien le 
moins. Nous avons voyagé de nuit, suivant notre usage, 
et nous avons essuyé un orage assez violent. 

T. I. 5 



06 JOUllNAL IN'IIMI': DU CllliVAMKl! hi; roKHMUi.N 

Mfiitli I" iiinii . jusiprau s. 

NcjiJS somiiios arrivrs à imc rciriif. jadis ch.itcaM du 
comte de Tyseiihaus, sur Je l)ord du iSiriiieii. Nous y 
avons dîné. De là à Novo^^rodeck, Korelieze et Mir. I>c 
pays (jue nous avons parcouru est assez l)eau : on v voil 
de grandes plaines et de itcaux i»l(''S. Le iiiallinirciix du 
Rosoy, depuis qu'on sait ipi'il est cause de la route de 
Sniolensk au lieu de Péteishourg, (jue nous désirions 
tous, est en butte aux plaisanteries, sarcasmes, etc., de 
tout le monde. Il s'en console en faisant sa cour au mar- 
quis, auquel il plaît. J'ai eu une scène avec lui à Mir, (|ui 
s'est terminée de ma part par la douce proposition de 
quel(jues coups de canne. Je crois, sans Puységur, que le 
du Uosoy auroit été rondiné. Il vouloit me demander 
raison de ce (jue je lui disois, et je lui ai dit, en lui luon- 
trant ma canne, que c'étoit la raison que je lui donnerois. 

De Mir nous avons été à StolLze, àKodjanow, à Minsk, 
oîi il y avoit de fort jolies lillcs que j'ai fait rire, et qui 
m'ont distrait de la maussadcrie de la route. Je suis parti 
de là en kibick avec Puységur, qui n'est pas plus content 
que moi du marquis de Juigné, et qui m'en a parlé d'une 
manière non é(juivoque. L'essieu de notre voiture russe 
s'est cassé et nous a laissés en chemin; le raccommodage 
nous a retardés quelques heures dans un village. Enfin 
nous sonnnes repartis, et, en allant nuit et jour, nous 
sonnnes arrivés le à Tolotzin, première ville russe prise 
sur la Pologne. On est visité dans cette ville, mais plus 
légèrement (jue nous le comptions. En conséquence, mon 
valet de chambre (1) m'avoit piié de lui passer sur moi 

(1) Garry, qui faisait du coiuinercc. Lieu qu'il fût atlachc à la personne 
du chevalier. 



ANNEE 177o. — DU l'^'" AU 8 AOUT. 67 

de la niarchanJise qu'il avoit avec lui; je l'ai fait sans 
scrupule. Il m'a donné pour plus de cinq mille livres 
d'effets; mais cette précaution a été inutile, car on n'a 
presque pas fouillé. 

Je remarquerai à ce sujet que nous n'avons pas les 
mêmes principes, M. de Juigné et moi, vis-à-vis de nos 
gens. Le marquis pense que les siens ne doivent pas 
faire fortune avec lui; effectivement, ils en seroient sûre- 
ment fort embarrassés. Je pense au contraire que nous 
devons nous prêter le plus que nous pouvons, mais avec 
décence, à leur avantage. Ce n'est pas la seule chose oii 
nous différons de façon de penser. Plus j'étudie cet 
homme et moins je le conçois. Sa tournure me paroît 
souvent inconséquente avec elle-même; il adopte les 
principes de liberté et de propriété des économistes, et il 
désapprouve leur opposition au système des douanes et 
des entrées. Nous avons eu une grande discussion en- 
semble à Mir à ce sujet. M. de Juigné n'aime pas le dis- 
cours politique, qui est en tête de la tactique de M. Gui- 
bert (1), et il met au-dessus de tout la relation de M. de 
Rulhière (2) touchant la révolution de Russie, ouvrage 
dans lequel beaucoup de gens admirent plus l'imagina- 
tion que le savoir et la politique, et dont le comte de 
Vergennes ne pense pas, je crois, si avantageusement. Je 
pense que M. de Juigné, entier absolument dans ses 
systèmes d'économie et de guerre, sur lesquels l'expé- 
rience Ta fait réfléchir, n'a que l'opinion des autres dans 
les choses dont il ne s'est point occupé, opinion qui sou- 

(1) Jacques-AnLoine-Hippolytc, comte de Guihert (1743-1790), général 
irançais, qui, entre autres ouvrages, a publié un Essai (/ihiéral de tactique. 

(2) Cliarlcs-Carloiuan de Kulliiére (1735-1791), autour d'Anecdotes sur la 
révolution de Russie eu l'année 1702, ijui, quoique manuscrites, eurent 
un grand retentissement, au point que Catherine II cherclia à les faire 
disparaître. Elles furent pour la première fois imprimées à l'aris en 1797. 



68 .lOlIlNAL INTIMi; 1)1; CllliV.MJlilt l)i: COKIMJiO.N. 

vent t'sl on c()iitr;i<li(:lii>ii iwvc lui-iin'iin'. sans (ju'il s'en 
aj)en;oivfi. L'ouvrage do Hnlliioro n'rloil pas fait pour 
(Hrc gonto do M. do Juignô; niais Rulliièrc est tout 
d'Egniond, ot c'est la vôritahlc raison de son rnorite vis- 
à-vis de l'Excellence, qui, liôlas! est bien hornée. 

Do Tololzin, nous avons poursuivi notn; roule, on tra- 
versant le norislone ou Dnieper h un assez ^n-os i)Ourç. 
Le pays est tout aussi beau (ju<' celui que nous avons 
({uitto est vilain. On voit des plaines fertiles en toutes 
SOI les de grains; c'est un dos bons cantons de la Pologne 
et c'est celui (ju'on lui a enlevé par cette raison. 

Mardi, 8. 

Nous sommes arrivés à Smolensk à trois heures après 
midi, au bruit du canon. On avoit fait proparer un loge- 
ment pour M. do Juigné, à la porte duquel il trouva une 
gardo d'iionneur d'au moins quarante-cinq bommos. Le 
gouverneur, le major vinrent le voir, et nous leur ren- 
dîmes leur visite. M. do Juigné nous accorda ici une nuit 
de repos, mais sans autre lit que du foin, parmi lequel il 
y avoit de la vermine. Nous commençâmes par faire un 
assez mauvais repas, que la faim rendit excellent. Nous 
sortîmes ensuite, Combes, Puységur et moi, pour voir la 
ville. C'est un amas de maisons de bois et de jardins, 
entouré d'un grand fossé à sec, sur lequel est un pont 
de bois. Au milieu de cette grande villace est une place 
immense où l'on se promène. Nous y avons été, de là 
dans une rue où nous avons entendu de la musique. 
Comme nous nous y sommes arrêtés, le maître de la 
maison nous a fait entrer; nous avons trouvé un bal 
établi, où l'on nous a fait danser. J'y ai trouvé une fort 
jolie femme, avec laquelle j'ai beaucoup causé; je me 



ANNEE 1775. — DU i2 AU 20 AOUT. " fi9 

suis promis de la retrouver à Moscou ou à Pétersbourg, 

l'hiver. 

1 

Mercredi 9, jusqu'au 12. 

Nous sommes partis de Smolensk à cinq heures du 
matin au bruit du canon, honneur qui n'appartient qu'aux 
ambassadeurs, mais qui ne nuit pas aux ministres pléni- 
potentiaires. Cela nous a prouvé l'honnêteté des Smo- 
lenskoiSj et nous regardâmes leurs politesses comme un 
heureux présage pour notre séjour en Russie. 

Pendant les trois derniers jours que nous roulâmes 
sans nous arrêter, même les nuits, il ne se passa rien 
d'extraordinaire ni de remarquable. Le pays que nous 
parcourûmes me parut moins beau; on voit des parties 
de terres en friche et très peu de maisons. Le froid se 
fit sentir aussi, et nous nous aperçûmes que notre direc- 
tion tendoit vers le Nord. 

Samedi 12, jusqu'au 26. 

Nous sommes arrivés à Moscou à dix heures et demie 
du soir, après avoir fait un tour immense dans cette dia- 
blesse de ville qui ne finit pas, et qui au clair de lune me 
paroît fort laide. Je doute que le jour rembellisse. 

Notre entrée chez M. Durand a été froide : je crois qu'il 
s'est ennuyé d'attendre M. de Juigné, et comme celui-ci 
n'est ni chaud ni entrant, nos doux ministres, au bout 
d'un quart d'heure^ n'avoient déjà plus rien à se dire, 
lorsque le souper est venu au secours de leur entretien 
et de notre faim qui étoit extrême. Le souper fini, on a 
parlé de se coucher, et nous avons été bien surpris, Puy- 
ségur et moi, quand nous avons appris que notre loge- 



70 .lOlIUNAI, I.NTIMi: Di: ( .111. \ AI. II. Il lii; <;< iltltlJUt.N 

iiiciil ('loil. ;i Irois on (jnalri; verslcs; l;i voiturf; nous v a 
(toiidiiils , ainsi (]ii(', los g^ons <lr M. Durand, et nous 
sonnncs arri\ ('S dans un f^raml cahaicl. Irijxjl, ftc,., oii 
nous n'avons pas trouve'; un seul lit. (W'sl un noninM' 
Daupliini' qui tient cette manière d'aiihcrj^e, cl ijui, par 
grâce, nous fit avoir des matelas, sur un desquels je me 
suis étendu liabillé. J'étois assez accoutumé à cette 
manière de lit, mais je ne m'attcndois pas que M. de 
Juigné portât si loin l'oubli. Il eût été de l'honnêteté de 
songer aux choses (jui nous maïupioicnt, ou du moins 
de nous dire un mot là-dessus; c'est là ce que j'appelle 
de la politesse et non la simagrée de vous faire passer le 
premier dans une ])Ortc, chose à laquelle M. de .luiLnié 
ne manque pas; mais quand il est (jnestion d'avoir un 
lit, il vous répond avec finesse : « A l'armée on n'est 
pas si bien! » 

Depuis mon arrivée ici, j'ai eu peu de temps pour exa- 
miner les différentes personnes que j'ai vues. M. Durand 
est la première; il m'a paru fin observateur, du couj) 
d'œil le plus sûr, et je serois bien surpris s'il n'avoit pas 
jugé déjà le marquis de Juigné. Son secrétaire, Malveau, 
ne manque pas d'esprit; il a de la vanité sous un exté- 
rieur froid et honnête, qui voudroit aussi être fin; mais 
je n'aime point l'impression de fatuité répandue sur tout 
ce qu'il dit. Il se prétendoit secrétaire de légation, ce qui 
n'est pas. Nous avons vu à dîner un prince Adoeffski 
qui, comme la plupart des Russes, a l'air engageant et 
officieux; au fond c'est un homme léger, faux et peu 
estimé. Il est propriétaire de la maison de M. Durand, 
qui va devenir celle de M. de Juigné. 

II est venu un M. Roslin, François, gouverneur des 
pages, (juoiqu'il ne sache pas parler sa langue. C'est un 
bon homme qu'on plaisante: il est joueur et bavard. On 



ANNEE 1775. — DU 12 AU 26 AOUT. 71 

prétend qu'il est venu ici pour être cuisinier; au surplus, 
depuis trente ans qu'il y est, il paroît y avoir eu une 
bonne conduite, et la fortune qu'il a faite le prouve : sans 
être brillante, elle lui a procuré une existence douce et 
agréable. 

M. de Solms (1), envoyé de Prusse, est un des pre- 
miers ministres étrangers que j'ai vus. Il a l'air froid et 
simple, mais il a beaucoup de finesse; depuis quinze ans 
qu'il est ici il a attrapé un peu de la langue du pays, ce 
qui lui donne sans doute plus de facilité pour s'introduire 
dans les cercles diflerens. Il est décoré de l'ordre de 
l'Aigle noir de Prusse et de l'ordre de Saint-Alexandre 
de Russie. 

Un liomme charmant qui ne reste que fort peu de temps 
ici, c'est le grand-général de la Pologne, le comte Bra- 
nicki (2). Il a la plus aimable tournure; parlant filles, 
plaisirs et affaires avec toute l'aisance d'un François 
qui a l'usage du monde, c'est un de ces aimables roués 
qu'on y estime tanti Le comte Branicki est venu à cette 
Cour pour négocier quelques affaires ; j'imagine qu'il s'en 
tirera bien : c'est un homme fait pour ce pays-cy. 

Les divertissemens publics ne sont pas nombreux dans 
cette ville. Il y a un Opéra-Comique, qui ne vaut pas 
grand'chose; la salle est assez bien. J'y ai été voir Julie, 
qui n'a pas été trop bien rendue. Il y a un nommé Dugué, 
qui a du talent, ainsi que Mme Defoix, avec qui il vit; ils 



(1) Le comte Victor-Frédéric do Solms. Une partie de sa correspondance 
avec Frédéric II (1767-1772) a été publiée par la SociHé hiiprrinlc d'histoire 
de Russie, t. XXXVII. Il eut pour successeur, en 1779, le comte de Goortz. 

(2) François-Xavier Branelzki (il prit le nom de Branicki dans le dessein 
de se l'aire passer pour membre de cette ancienne famille polonaise) était 
absolument vendu à la Russie. Grand-général de la Pologne dés 1771, il 
était vinu demander le rappel de Stackelberg, ambassadeur de Ilussie à 
Varsovie. Il était soutemi par l'idemkine, qui lui fit plus tard épouser sa 
nièce, Ale.\andra Yassiiievna Kngeliiardt. 



7Ï .Htl'It.NAI- I.NTI.MI-; l»r i;ill,\ AI.ll.H 1)1. ( :nl!lll.lli iN 

oui joiu- I iiii (;l I nulle ;i r.iu.Xflirs. Iloivs ces deux ;ic leurs. 
il y a l)i('ii |tfii de I;iI(miI; c'est ce (jii On r('j>i(j(:lio ii 
Mrn(^ Piiicrm.iillf, (|iii du rcslo est grande, jeune et jolie 

Le lendemain ou le suilendemain, il y a eu Vauxliall: 
j'y ai été. (^est un grand jardin (|iii aj)j)arlieiit ;i un sei- 
j^ncur, qui le loue au projjriiU.iire du Vauxliall: ((Ile 
piorncnadc est termin(''C par un étanj^, sur lequel il y a de 
la niusi([ne. Dans plusieurs hosfjuets il y a de petits eoii- 
cei'ls, un entre autres fornrn'' par la, r('-niiion de jdusieurs 
instrumens à vent, dont chacun ne l'unniil iju Un ton. 
C'est connue un orgue d(''inend)ré, et ('ela ressemble 
assez à ceux dont les Savoyards jouent le soir dans les 
rues de Paris, avec la lanterne magique. Le jardin est 
illuminé de lampions quand le jour tombe, et Ton trouve 
de grands appartenions en haut, où Ton danse et l'on joue. 
Il en coûte un rouble pour entrer dans ce Vauxhail , 
qui dure jusqu'à deux heures du matin. 

J'ai fait connoissance avec le comte de Lascy (1), mi- 
nistre d'Espagne, homme d'esprit et d'une tournure fort 
noble. J'ai dîné chez lui dimanche 20, et nous avons été 
l'après-dîner voir manœuvrer un régiment de houzards 
commandé par M. Potemkin (2). Les chevaux de ce régi- 

(1) François-Antoine, conote de Lascy, g(jnéral et diplomate espagnol 
(1731-1792). Il avait dcjjà été ministre plénipotentiaire en Suède quand il 
arriva eu Russie. 

(2) On sait que Grégoire Alexandrovitch Potemkineou Patiomkine(1736- 
1791), créé gentilhomme de la ciiambro par Catherino II et devenu le lavori 
de rimpératrice en 1774, avait à la Cour le plus grand crédit. Il fut pn'si- 
dent du Collège de la guerre, membre du Conseil privé, leld-maréclial, 
gouverneur général de la Russie méridionale et prince de Tauride. « Il est 
d'une taille gigantesque et disproportionnée, disait M. Gunning dans une 
dépêche du 15 mars 1774, et sa physionomie est loiu d'être agréable... Il 
parait avoir une grande connaissance des hommes, et, quoiqu'il soit 
notoirement de mœurs très débauchées, il a d'étroites liaisons avec le 
clergé. » (Cité par A. Ramdaud, Recueil des instructions... Russie, t. II, 
p. 316, note 1.) Le chevalier de Corberou, qui eut, à un moment donné, 
d'incessants rapports avec lui, en fit ce portrait peu flatté, dans une 
dépêche adressée au comte de Vcrgennes. le 9 avril 1778 : « Un Potemkin 
qui, gonflé d'orgueil et d'égoïsme, joint à l'inertie russe la mollesse asia- 



ANNÉE 1775. — DU 12 AU 2(5 AOUT. 73 

ment sont de l'Ukraine : ils sont petits, mais vigoureux 
et assez vites; en général, cette troupe a bien manœuvré. 

Il y a ici un clievalier de Portalis, Provençal, qui est 
fort entrant; il est venu me voir, je n'y étois pas. 
J'ignore qui il est. 

Les petitesses de M. de Juigné se soutiennent et aug- 
mentent de plus en plus. Ses conversations sont rem- 
plies de traits qui le déclarent, et comme il n'a pas l'art 
de se cacher, tout le monde voit ses défauts. Il refuse, à 
Puységur et à moi, lits et meubles. Il est vrai qu'il ne 
doit rien au premier, mais au moins faut-il être honnête. 
Quant à moi, nous verrons quels arrangemens il me 
proposera. Il a trouvé un expédient qui l'enchante, c'est 
de faire servir un nécessaire de voiture à renfermer ses 
chiffres; c'est une armoire épargnée! Et je me souviens 
de lui avoir entendu dire comme une maxime : « Il n'y a 
point de petites économies. » Malheureusement, il n'est 
déjà que trop connu, et j'ai été bien surpris, lorsque 
Malveau m'a dit qu'il n'étoit pas fait pour réussir dans 
ce pays-cy, qu'on y savoit la cacade quil avoit faite en 
Pologne, en parlant de notre présentation au Roy et de 
la contenance qu'il avoit gardée pendant sa conversation. 
Je fus étonné de ces détails, mais je vis le mot de 
l'énigme quand j'appris ce qu'on va lire. 

Il y a ici une maison, probablement celle du comte 
Branicki ou du prince Adam Czartoryski, où l'on a dit 
que M. de Stackelberg, ambassadeur russe à Varsovie, 
avoit mandé qu'il « avoit vu dans cette ville le ministre 
de France; que c'étoit un honnne sans connoissances, en 
un mot, un imbécile et un sot ». Voilà le propos qui s'est 



tique et ùtouffo dans ses vices particuliers un esprit vif, souple et facile, 
dont il auroit pu faire un usage précieux pour son pays. » (Archives du 
ministère des affaires étrangères, A. E., Russie, vol. 101, fol. U8.) 



74 .KHItNM, I.NII.MK 1)1' Cil l,\ A Lllilt l)l'; COltiJKIUiN 

triiii .1 une l;ilil(' «le, doil/i; cdiivorls, Vdil.i I Iihiiiiih' jil'.'^t'' 
axiiiil (piil aiTi\(': sa pi't'sciicc, aiira-l-clli- lai! <-|i;iii'_'<-i" 
dOliiiiioii .' 

Depuis (jiKîhjUcs jours, nous suimmics luj^cs dans une 
niaisoii voisine do l'Iiotel de France, où le marquis de 
Juigné a loué trois cliandjres pour inie pailio de son 
monde, et que nous occupons, Puysrgur et moi, jusqu'au 
départ de M. Durand. J'ai eu dans cette maison une 
aventure assez drôle. J'y avois remarqué une jeune 
femme, amie des locataires, qui vint occuper un petit 
appartement dont l'escalier touclioit la porte de ma 
ciiainhre. Je m'avisai (ragaccr cette femme, lorsqu'elle 
monloit ou dcscendoit. Comme nous parlions chacun une 
langue que nous n'entendions pas mutuellement, il n'étoit 
pas facile de se comprendre; cependant ses yeux me 
dirent qu'elle pouvoit me deviner. En conséquence, je 
tentai l'aventure, et me trouvant sur son passage, je lui 
pris les mains que je serrai. Le geste étoit mon seul 
organe, il fallut alors le multiplier; mais j'étois entouré 
d'argus et il devenoit nécessaire de jouer l'air de la dis- 
crétion, pour acquérir plus promptement les droits du 
défaut opposé. Mon dessein ne déplut pas; deux heures 
après, je saisis une autre occasion et je donnai à ma belle 
le baiser le plus expressif; elle le comprit et s'y prêta 
avec les grâces de la Françoise la plus consommée. Je la 
suivis aussitôt dans sa chaml)rc : nouvelles end)rassades, 
et comme le jeu paroissoit plaire à ma belle, j'allai plus 
loin. Ce début étoit trop brillant pour en demeurer là; 
mais on nous alloit surprendre et la prudence nous fit 
séparer. Je crus que les entreprises de la journée étoient 
finies, et je songeois le soir, en me déshabillant, à trouver 
quelque nouvelle tournure pour le lendemain, lorsque 
j'entendis ma petite femme descendre pieds nus et se 



ANNEE 1775. — DIMANCHE, 27 AOUT. 75 

présenter devant ma porte. Je la fis entrer dans ma 
chambre, et de ma chambre dans mon lit. Cette piquante 
aventure par sa singularité dura deux jours, après les- 
quels ma nymphe partit pour la campagne et me laissa le 
repos du veuvage et l'ignorance de son nom et de sa per- 
sonne. On m'a dit depuis que c'étoit la femme d'un 
officier. 



Samedi, 26. 

Le marquis de Juigné a été présenté à l'Impératrice 
dans son cabinet (1), et comme elle n'a vu personne 
après, nous n'avons pu l'être ce jour-là. L'après-midi 
nous avons été à la maison des Enfans-Trouvés (2), en 
nous promenant, Puységur, Combes et moi. L'ordre qui 
règne dans ce lieu, la politesse des enfans, etc., m'ont 
fait grand plaisir. Je me propose de revoir cette maison 
en détail. 



Dimanche j> 27. 

« 

Le marquis de Juigné m'a donné une dépêche à chif- 
frer, c'est la dernière de M. Durand : elle est datée du 28. 



(1) Il produisit une bonne impression sur Catherine II, qui, le 16 de ce 
mois (v. st.), écrivit à son souffre-douleur Grimm : « Votre M. de Juigné 
est arrivé. Je l'ai vu hier. Sli-là n'a pas l'air d'un étourdi. Je prie Dieu 
qu'il lui élève l'esprit au-dessus des rêvos creux, des fièvres chaudes, des 
grosses et lourdes calomnies, des bêtises et des transports au cerveau 
politiques de ses prédécesseurs, et surtout qu'il le préserve du radotage 
sur toutes les matières du dernier [M. Durand] et du fiel, bile et hypo- 
chondrie noire et atrabilaire de la petite canaille ministérielle qui les a 
devancés tous les deux. » (Cité par A. R.vmuaih, op. cit., t. II, p. 308.) 

(2) Cette maison (Vospilalelnyl dom) avait ilé fondée en 176:5 p;ir Betzki, 
familier de l'Impératrice. On y recevait des petites (illes orphelines ou 
abandonnées qui, à leur sortie, avaient le droit 'd'anVanchir les serfs 
qu'elles épousaient. 



76 .lOI'K.NAL I.NTIMi; DU (:ili;\ A l.ll.li l)i; CulUtKHON 

Le soii', j'ai t'l('' iiir jiroiiiciirr ;ui j.inliii public; il ost 
assez joli. La principale allée est la seule où l'on se pro- 
mène, elle n'est pas lar^'-c; le terrain domine une pièce 
d'eau qui est à gauche et où l'on descend par un escalier. 
Cette partie basse est un [leu à l'angloise; la variété en 
lait l'agrément. Le chevalier <le Portalis m'a entretenu 
tout le temps que je m'y suis promené; il m'a dit qu'il 
espéroit que M. le comte de Vergennes écriroit en sa 
faveur à M. de Juigné. J'ai découvert le motif de son 
voyage ici. M. de Portalis ayant servi comme sous-lieu- 
tenant dans le régiment de Touraine, l'a quitté pour avoir 
une compagnie dans le régiment des colonies, que lui 
promeltoit M. <le Boynes. Cependant ses affaires l'appe- 
lant à la Martinique ou à Saint-Domingue pour ses biens, 
il est parti pour ce pays-là, et a pris en arrivant un brevet 
de capitaine à la suite du régiment des colonies. De 
retour en France, au mois d'août 1774, M. de Boynes 
n'étant plus en place, ses espérances ont été un peu éloi- 
gnées; cependant, il a sollicité son successeur, M. de 
Sartine; mais, malheureusement pour ses affaires, il a 
rencontré Mme Ivan Czernichef (1), dont il est devenu 
amoureux. Au bout de cinq mois, il a vu partir sa beauté 
pour la Russie, et tout aussitôt il l'a suivie, en allongeant 
toutefois son voyage par la Hollande et divers autres 
endroits, où il s'est arrêté. Arrivé ici il y a six semaines 
et n'ayant point de lettres pour M. Durand, il ne l'a vu 
qu'une fois et a été mécontent de sa froideur. Il désire- 
roi t être plus chaudement avec M. de Juigné, par qui il 
désireroit être présenté à l'Impératrice. Je doute qu'il y 
réussisse promptement. 

(1) Sur Ivan Czernichef. voir la note 2 do la page 14. 



ANNÉE 1775. — JEUDI, 31 AOUT. 77 



Mercredi, 30. 

M. de Juigné m'a donné une dépêche à chiffrer. C'est 
la première, quoiqu'elle soit n" 2, parce qu'il a écrit à 
M. de Vergennes une lettre simple par M. de Malveau, 
pour lui annoncer son arrivée ici. Il m'a dit qu'il lui avoit 
demandé s'il mettroitau haut de ses lettres Monseigneur, 
comme M. Durand. Je lui ai représenté que la position de 
M. Durand étoit si différente de la sienne, qu'il n'y avoit 
aucun rapport entre eux deux; que, d'ailleurs, aucun 
ministre n'étoit dans l'usage de donner du Monseigneur, 
que M. de Vérac n'en avoit jamais donné au duc d'Aiguil- 
lon (1). Il m'a dit qu'il y avoit un règlement d'après 
lequel les ambassadeurs seuls, et non les ministres pléni- 
potentiaires, avoient le droit de ne point donner le Mon- 
seigneur. Je n'ai point répliqué, mais je crains bien que 
M. de Juigné ne se donne un ridicule dans les bureaux et 
vis-à-vis de ses confrères et vis-à-vis de tous ceux qui le 
sauront. 

Jeudi, 31. 

J'ai écri't des lettres pour le départ de M. Durand, qui 
s'en va cette nuit. J'en avois envoyé déjà par son secré- 
taire Malveau au président de Vergennes et sa femme, 
ainsi qu'au comte, son frère. J'en ai écrit une à ma mère 
par la poste, pour la prévenir de prendre des arrange- 
mens pour mes ports de lettres, qui depuis quinze jours 
me coûtent quatre-vingts francs. Par M. Durand, j'ai écrit 
à mon père, à ma mère, à mon frère (n" 4), en lui 

(1) Aruîaad Vigncrot-Duplesiin-Ui. Iioliou, duc d'Aiguillon (1720-1798), 
prédécesseur de M. de Vcryeanes au ministère des atl'aires étrangùres. 



78 .l(»IIKN.M> IN'I'IMK Itl) CllliVAUi;!! 1)1, Cf MUlKltON. 

envoyant un «liillrc; à l'aMir, à mes sriiurs, à M. IJiiplix, 
à (rOuarville, à M. Thiroux, à mon oncle de Corheion, à 
mu belle-scnur, .'i Montdésir, à M. le eomte (Je Verf^ennes, 
:iii li.iioii (I ilcyUin^S an conilc iJollo. au cIicn aliec ilc Vcr- 
genncs, à M. Deiion, à Mme de .liii^ni'', au roiwU) d'Eg- 
mond, à Mme Benoît. 

M. Durand est venu me voir un instant ce malin ; nous 
avons causé. Il m'a dit (|u'avec le goût (jue je montrois 
pour m'instruire, je ne manquerois pas de piofiter, et il a 
ajouté qu'il diroit à M. de Vergennes l'impression que je 
lui avois faite. 

Samedi, 2 seplembre. 

Le chevalier de Portalis ma prévenu que l'on s étoil 
plaint dans un souper des gens de M. de Juigné, qu'ils 
avoient battu des gens de police et donné retraite à un 
homme qu'ils avoient aiTÔté pour dettes. Je l'en prévien- 
drai. Le nouveau consul de France a été tourné aussi en 
ridicule dans ce même souper : c'est un M. de Lesseps (1), 
qui a été à Hambourg et qui, faute d'esprit, prête au ridi- 
cule, qu'on a le talent de saisir ici avec malignité. 

Dimanche, 3. 

J'ai été dîner chez le prince Stéphane Kourakin au 
camp. Il nous a reçus avec grâce et simplicité. C'est un 

(1) Martin de Lesseps, commissaire de marine et agent consulaire de 
France à Hambourg d'abord, puis à Pétersbourg. Un de ses fils, Jean- 
Bapliste-Bartiiélemy, baron de Lesseps, fut nommé consul de France à 
Cronstadt en 1783; c'était l'aïeul du créateur do l'isthme de Suez. — Le 
chevalier de Gorbcron eut assez do relations avec ce Martin de Lesseps. 
sans cependant apprécier beaucoup ses talents : « Ce pauvre Lesseps, 
écrivait-il le 16 mai 1781, est et sera toujours le même : un composé de 
bêtise, de finesse, de soupçons et de contiance mal digérée. C'est un bon 



ANNKE 1775. ~ SAiMKDI, 9 SEPTEMBRIv 79 

talent que les Russes possèdent singulièrement, et c'est la 
nation qui nous imite davantage pour les manières. En 
revenant, nous avons passé au Jardin, où il y a\oit de 
jolies femmes, entre autres une demoiselle de Korssakof, 
dont la physionomie m'a frappé. Puységur m'a laissé 
pour se promener avec Mme de Cliouvalof (1), et je 
suis rentré avec Portails. 

Lundis 4. 

Il est venu me voir ce matin ; je lui ai conseillé de faire 
sa confession au marquis de Juigné : il le trouve trop 
froid pour risquer cette confidence. Je voudrois mettre à 
profit l'amitié qu'il me témoigne, pour m'en faire une 
créature et savoir ce qui se passe. 

Samedi, 9. 

Nous avons été à la Cour avec M. de Juigné, par l'em- 
pressement de Puységur et contre mon avis; car je vou- 
lois que nous fussions bien informés auparavant. Nous 
aurions bien fait, puisque, arrivés à la Cour, nous avons 
été remis à demain. 

Le chevalier de Portails ne me quitte plus; il voudroit 
que j'obtienne du marquis de Juigné qu'il le présentât à 
l'Impératrice ; mais celui-ci ne le veut pas, et ses raisons 
sont prudentes. 11 y a plusieurs marchands dont Portalis 
se recommande, qui sont venus demander à M. de Juigné 



Israélite au fond, mais c'est tout. >- (Manuscrit 3059 de la Bibliothèque 
d'Avignon, p. 487.) 

(1) C'était la l'emnic d'André Pétrovitcli Cliouvalof, chambellan de l'Im- 
pératrice, membre du conseil de l'iMuiiire et .sénateur. 11 s'intéressait 
beaucoup à la lit'éralurc française et fut l'auteur d'une Ejnlre â VuUaire. 
Il mourut en 1789. 



80 .KilltNAL INTI.Mi; l)l' Cil i;\ AlJllIt liL COIinilItON. 

qui étoit M. de Portalis. iiujuiels do ce qu'il Itiir doit. 
tandis fjuo Portalis prétond cjii'il 1113 doit rien ri ijii il 
tient tout du (tiédit de M. (îiolin, iiéj^ociant. 

Dimanche. 10. 

Nous avons ('lé j)r(''S(Mil(''S à Sa Majeslc Injjjcrialc a 
midi, Puységur et moi. par M. le vice-chancelier, le 
comte Ostermann (i), cl nous axons l)ais('' la main. Klle 
revenoit de l'église, où s'est faite la cérémonie de l'ordi-e 
de Saint-Alexandre-Newski, Cette princesse a le plus 
grand air, et sur sa physionomie on voit la noblesse 
jointe à l'amabilité (2). 

Le palais actuel, qui a été fait nouvellement, est com- 
posé de la réunion de plusieurs maisons de bois et de 
pierre de plusieurs particuliers, reunies avec beaucoup 
d'art. L'cnlr(''c extérieure est décorée de colonnes; après 
le vestibule, il y a une très grande pièce, suivie d'une 
autre aussi grande, où Sa Majesté Impériale reçoit les 
hommages de tous les ministres étrangers, qui lui baisent 



(1) Ivan Andrééviich Ostermann (1725-1811), fils du chancelier de 
riuîpératiico Anne. Il avait remplacé, eu 1775, le prince Alexandre- 
Mililiaïlovitch Galitsyiie comme vice-chancelier; il était sous les ordres de 
Panine, qui était à la tête du Collège des affaires étrangères. Quand 
Panine mourut, en 1783, la première place revint à Ostermann, mais la 
direction des affaires appartint en réalité à Bezborodko. 

(2) Plus tard, quand le chevalier de Gorberon connaîtra mieux l'Iinpé- 
ratricc, il tracera d'elle l'esquisse suivante : « Catherine II, plus femme 
d'esprit peut-être que grande souveraine, a saisi, je crois, l'essence propre 
à la nation qu'elle gouverne. Cette princesse étonnante, législatrice et 
guerrière successivement, mai» toujours femme, offre l'assemblage inouï 
et inconséquent du courage et de la foiblesse, des connoissances et de 
l'incapacité, de la fermeté el de l'irrésolution. Passant tour à tour par les 
extrêmes les plus opposés, elle présente mille surfaces diverses à l'obser- 
vateur attentif, qui veut la saisir on vain sous son vrai point de vue et 
qui, rebuté par ses calculs inutiles, finit, dans son incertitude, par la 
mettre au rang des premières comédiennes, ne pouvant lui trouver une 
place parmi les grandes souveraines. » (Dépêche adressée, le 9 avril 1778, 
au comte de Vergennes, déjà citée.) 



ANNÉE ITTo. — DIMANCHE, 10 SEPTEiMBRE. 81 

la main. Plus loin, est une pièce plus grande que les 
autres; elle est de toute la largeur du bâtiment qui est 
double, et séparée au milieu seulement par des colonnes, 
ce qui la partage en deux parties : la première est celle 
où l'Impératrice joue, la seconde sert de salle de bal. 

M. do Juigné nous a présentés à Mme la comtesse de 
Romanzof (1), mère du maréchal victorieux (2), et qui 
jouit à quatre-vingts ans, avec la plus belle vieillesse, 
des honneurs de son fds et de son petit-lîls (3). Nous 
avons été présentés également à la comtesse Ivan Gzer- 
nichef, à la maréchale Zacliar Czernichef, à son mari (4), 
et après à toutes les frêles (5). Nous avons vu le dîner des 
chevaliers avec l'Impératrice, tous et elle aussi en habits 
de l'ordre, dans la salle du Trône. Cette cérémonie est 
fort noble; il y a de la musique pendant le repas. J'y ai 
entendu un castrat, qui chante agréablement. 

Nous avons diné chez le comte de Lascy. Dè3 que je 
suis entré, il m'a pris à part pour me dire qu'il avoit reçu 
une lettre de M. de Vergennes, dans laquelle ce ministre 
lui parle de moi avec intérêt. Là-dessus, il m'a dit que je 
n'avois qu'à disposer de sa maison comme de la mienne, 

( I ) Ancienne maîtresse de Pierre le Grand, que celui-ci maria à Alexandre 
Ivanovitch Romanzof ou Roumiantsof (1677-174o), qui avait d'abord iHù 
soldat aux gardes, avait accompagné le tsar en Hollande et avait été 
chargé de ramener de Naples à Moscou le prince Alexis. Il était devenu 
ensuite général et ambassadeur. Sa veuve vécut à Pétersbourg jus- 
qu'en 1788 et conserva jusqu'à la fin toute la vivacité de son intelligence. 

(2) Pierre Alexandrovitch Romanzof ou Roumiantsof, surnommé Zadou- 
naïski (1725-1796), feld-maréchal , signataire du traité de Koulciiouk- 
Kainardji (21 juillet 1774), après les victoires remportées par lui, qui lui 
valurent les plus grands honneurs de la part de Catherine II. 

(3) Nicolas Pétrovitch Romanzof ou Roumiantsof (1754-1826). Il était 
alors chambellan. 11 fut, eu 1779, nommé ministre plénipotentiaire à 
Francfort, et devint ministre du commerce (1802) et des atlaires étran- 
gères (1807). Il est l'auteur de plusieurs ouvrages scientifiques et histo- 
riques. 

(4) Cf. suprà. p. 14, note 2. 

(5) Demoiselles d'iionneur de l'Impératrice. Ce mot vient de l'allemand 
Fruulein. 

T. I. 6 



82 .lOI'liNAI- LN'CIMK DV (;ili:\'ALIi;it F)F. COrtnEROX 

et qu'il 1110 rcinlioil Ions les sers ic('S (|iii (li'iiciniroiciil de 
lai. (^olii m'a fail grand plaisir; c'est le iiiiriislro rjiic jr 
(lésirois lo plus cullivor, c'ost bien (-c, qu'il y a de niiciix 
dans le corps diploinatifjue. Il a iiiif IniiiiHiic iinidc, spi- 
liluclh^ de la grâce dans ce cpi'il dit et de l'aisance dans 
la inanicTC d'être. L'Impératrice l'aime beaucoup. 

L'après-midi, nous avons été présentés au grand- 
duc (1) et à la grande-duche.sse (2). Le grand-duc est 
petit et mince, d'une assez jolie figure. Sa tournure est 
enfantine, et il a encore l'apprèt d'un jeune homme qui 
veut bien se tenir d'après le conseil de son maître à dan- 
ser. On ne vovoil j)oiiil la grande-ducluîsse. elle avoit t'-té 
saignée par préNcaution : elle est grosse. Le bal a com- 
mencé lorsque l'Impératrice est arrivée ; c'est le grand- 
duc qui l'ouvre. 

Sa Majesté Impériale y a assisté un instant, après quon 
a eu tiré pour sa partie ; elle y a fait les fiançailles de 
Mlle Volkonski (3) avec un Galytzin. Cette cérémonie 
consiste à changer les bagues des deux futurs, que l'Im- 
pératrice ôte et remet elle-même à leurs doigts. J'ai dansé 
avec Mlles Bibikof (4) et Boutourlin, frêles de la Cour fort 
jolies. Elles sont au nombre de douze ou quinze élevées 
à la Cour et logées dans un endroit séparé, où Ton ne 
peut plus les voir, depuis qu'un ministre d'Angleterre a 
fait un enfant à une. Leurs appointemens sont de deux 
njillc roubles, et, lorsqu'elles HQ^arient, l'Impératrice 

(1) Celui qui fut plus tard le tsar Paul I"". Né le 4=' octobre 17a4, il 
mourut le 1::i mars dSOl. Voir sur sa situation à cette (''poque le volunn' 
rrcent de M. Dimitri Kobeko, Lu jeuiicssi' d'un tsar, Paul l" et (lalhcrinc II. 

(!') Natalie Alexiovna, princesse Wilhelmine de Hesse-Daruistadt. Le 
roi de Prusse Frédéric II avait négocié son mariage, qui avait eu lieu 
le 10 octobre 1773. 

(3) Fille du gouverneur de Moscou. 

(4) Sans doute la fille ou la parente d'Alexandre Bibikof, qui. en 17fi6, 
avait été nommé maréchal ou président de la grande commission pour le 
code. 



ANNEE 1773. — LUNDI. 11 SEPTEMBRE. 83 

leur en donne vingt mille de dot. Il y a un égal nombre 
de dames d'honneur; celles-là sont mariées, elles portent 
sur la poitrine le portrait de l'Impératrice, et les frêles le 
chiffre. Ces marques distinctives se conservent toute la vie. 

Lundi, il. 

Jour de dépêche; j'en ai chiffré une. Le marquis de 
Juigné a dîné chez le comte de Lascy. Le comte Ivan 
Czernichef devoit y être, mais l'Impératrice l'a emmené 
dîner avec elle. Sa faveur s'établit, et l'on croit qu'il pour- 
roit bien succéder à M. Panin. Nous avons eu à dîner 
M. Martin, devant qui du Rosoy a fait une scène, en ne 
se prêtant pas aux plaisanteries de MM. Saint-Paul et 
Fortin. J'ai oublié de parler d'eux; ils sont en général 
doux et honnêtes. Fortin est un peu étourdi. Saint-Paul 
a été secrétaire du chevalier d'Aigremont (1) en Alle- 
magne, et le comte de Vergennes l'a recommandé à M. de 
Juigné. 

L'après-midi, nous avons été faire des visites : chez 
M. Potemkin, la comtesse Romanzof, etc. Do là, MM. de 
Juigné et Puységur ont été au Vauxhall, et je suis rentré 
chez moi. Je me suis mis au lit, et j'ai lu avec plaisir les 
lettres de Clément (2) sur Voltaire. Comme je me cou- 
cliois, j'ai entendu du Rosoy rire et chanter avec ces mes- 
sieurs qui l'ont turlupiné le matin; cet homme est vil 
et me confirme de plus en plus dans mon opinion sur son 
caractère jésuitique. 

(1) Ministre plénipotentiaire près rùlecleur de Trêves et près le land- 
grave de Hosse-Cassel. 

(2) Jean-Marie-Bernard Cliquent (1742-1812), littérateur, qui depuis 1773 
avait commencé la publication de dix lettres contre Voltaire. 



84 JOimNAL INTIMF', HIT CITEV M.IIR DK r.ORrJF.nnN 

M(tnll. 12. 

Jour (le sct'iics cl <1(! c.risos. J'ai ('h' Ii' malin v\\v/. M. <!<• 
Jui^nc'', pour lui parler d(! la maladie do poitrine (ju'oii 
suj)pose à mon valet de ehambrc, auquel, en conséquenc».-, 
on a lait défendre la porte de l'office; et du chap-rin cjue 
cela lui dorinoit, [)ar la rt-piitalion d(; pestiféré (juil alloil 
avoir. Il m'a répondu qu'il avoit cirectivement de la répu- 
g^nance à le voir, dans cette idée, que M. du Rosoy l'avoit 
conlirmé dans cette opinion. J'ai profité de la citation 
pour lui dire que c'étoit la vt-rilahle cause du mal \)v('- 
tendu de mon valet de chambre, (pie du Rosoy, par esprit 
de vengeance, cherchoit à décrier, suivant la confidence 
qu'il avoit faite au maître d'hôtel de M. Durand de se 
venger de ses compagnons de route. J'ai prié ensuite 
M. de Juigné, afin de lui dire devant lui ce que je pen- 
sois, de faire venir du Rosoy; il n'a pas voulu, et j'ai 
continué à lui faire le portrait de cet homme comme 
espion, faux, bas, sans caractère, sans connoissances que 
quelques mots techniques dont il se sert dans la conver- 
sation à chaque instant, etc. Cette longue énumération, 
accompagnée d'exemples et de preuves, n'a point amusé 
le marquis. Il m'a écouté avec embarras, et je suis sorti 
en lui disant que je souhaitois qu'il retirât de la satisfac- 
tion de cet homme, mais que je craignois bien le contraire 
et que je voyois avec douleur qu'un homme généralement 
méprisé passât pour avoir sa confiance. Au milieu de 
cette conversation, du Rosoy est arrivé ; mais le marquis 
l'a renvoyé, malgré mes instances pour qu'il restât. En 
sortant, je l'ai trouvé dans le salon; je lui ai dit que je 
l'avois désiré et demandé, pour être témoin de ma conver- 
sation avec M. le marquis de Juigné, que je le priois de 



ANNEE 1775. — MERCREDI, 13 SEPTEMBRE. 85 

croire que tout ce qui avoit été dit sur son compte ne l'avoit 
pas été en son absence par dessein, et que je ne désa- 
vouerois rien de ce qu'on pourroit lui rendre à ce sujet. 

Deux lieures après, il a eu une prise avec Fortin, qu'il 
a pris à la gorge et qu'il auroit étranglé de fureur, si l'on 
ne fût venu à son secours. Ils sont sortis à l'issue du dîner 
comme pour se battre; mais du Rosoy, qui joint la pol- 
ti'onnerie à tous ses vices, a gagné de vitesse. 

J'ai été voir l'après-midi M. Martin avec Combes. C'est 
un galant bommc, mais il y a peu de ressources à en 
attendre; néanmoins, comme il connoît ce pays-cy depuis 
longtemps, je le cultiverai. 

Fortin a porté des plaintes à M. de Juigné contre du 
Rosoy; Saint-Paul et l'abbé ont été appelés en témoignage 
et, après de longs débats et de plus longues accusations, 
il a été décidé que MM. Fortin et du Rosoy seroient ren- 
voyés. Le marquis de Juigné m'a dit cela après le souper. 
J'ai plaint le sort du petit Fortin, mais j'ai approuvé 
l'expulsion de l'autre. 

Mercredi, 13. 

J'ai fait quelques visites avec M. de Juigné, entre 
autres chez le prince Troubetzkoï, dont le fds part pour 
la France. Le marquis voudroit profiter de cette occasion 
pour Fortin. Après le dîner, nous avons été chez le vice- 
ciiancelier, et de là à la Comédie. Pendant la première 
pièce, j'ai beaucoup parlé du théâtre anglois avec le prince 
de Darmstadt (1), qui paroît le goûter. J'ai entendu l'Ile 
des fous, qu'on donnoit avec Les deux Chasseurs, dans la 
loge de la comtesse Ivan Czernichef, avec laquelle j'ai 

(1) Georges-Guillaume, prince de Hesse-Darmstadt, frère du landgrave, 
né le 11 juillet 1722. 



«0 .lorit.NAi, i.NiiMi; i)i; (;iii;\ ai.ii.ii iii; cohijkmon 

l)e;uic()ii|» caijsr. Puysrgiir iii'v a. Iai.ss('' et est allf se iikjh- 
lirr. Je i'('iiiar(|ii<' «If |)lii.s en |iliis (jn'il a de peliles pn'-- 
(.(Milioiis. 

En icnUaiit, on ma roinis une l(;LLrc de mon fit'ic 
dans laquelle il y a quatre vers charmans de l'ahiié de 
Maucroix, vieillard de qualre-viiij^l-dix-sepl ans (1;. 
Ils suni d(; la [jliilosojiliic la plus douce; les voici : 

Cliaquc jour est un hioii que du ciel je reçois, 
Je jouis aujourd'hui de relui qu'il me donne. 
Jl ii'a|iparlient pas plus aux jeunes gens qu'à moi. 
Et celui de demain n'appartient à personne. 

L'Impératrice a fait présent au maréchal de Romanzof 
d'un village de quarante à cinquante mille roubles, qu'il 
avoit envie d'acheter; mais elle a exigé qu'il seroit sub- 
stitué à ses enfans. C'est avec raison qu'elle veut établir 
ce système intéressant, pour soutenir les grandes familles. 
Elle a donné à ce village le nom de... (2). 

Vendredi, 15. 

J'ai été ce matin chez le prince de Darmstadt avec Por- 
tails; de là chez les comédiens, où j'ai reconnu Lamerie 
pour le même acteur que j'ai vu à Lyon il y a quelques 
années, lequel fit une mauvaise petite pièce intitulée le 
Vingt et un. Nous avons ensuite été dîner chez le baron 
de Nolkem (3), où étoit le prince d'Anhalt (4j. On m'y a 



(1) François de Maucroix (1619-1708), littérateur, ami de Boileau, Racine 
et la Fontaine. Les vers qui sont ici transcrits, il les composa la veille 
de sa mort, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans et non pas de quatre-vingt- 
dix-sept. 

(2) Le nom est blanc dans l'original. 

(;>) Ministre de Suède auprès de l'impératrice do Russie. 

(4) Victor- Amêdéc. prince d'Anhalt-Bernbonrg-Schaumbourg. né le 
21 mai 1744, lils du prince Victoi-.\niùdce-.\doiiilie et de Hedwige-Sophie, 
comtesse d'Henckel de Donnesmarck. 



ANNÉE ITTo. — DIMANCHE, 17 SEPTEMBRE. 87 

fait lire une pièce de vers de la Harpe, qui a remport('' le 
prix. Ce sont des conseils à un jeune poète : il y a de 
jolies choses. 

Dimanche, 17. 

Nous avons été à la Cour; le comte Alexis Orlof (1) y 
étoit, celui qui a conquis la Crimée. C'est un très bel 
homme, il a l'air du dieu Mars, et sa physionomie est 
agréable autant que noble. 

Nous avons été à notre ordinaire dîner chez le comte 
de Lascy. J'y ai vu M. de Normandez (2), secrétaire de 
légation, qui est revenu avant-hier au soir de Pétcrsbourg; 
c'est un honnête garçon, qui a l'air simple et uni. Il nous 
a parlé de l'accident de Falconet (3), qui a manqué, le 4 de 
ce mois, la fonte de la statue de Pierre I". Il n'a pas voula 
en laisser le soin à un fondeur strasbourgeois, et a per- 
suadé à l'Impératrice qu'il la feroit bien lui-même. Quoi- 
qu'il y eût quatre mille livres de fonte de plus que le 
nécessaire, elle n'a pas été suffisante pour remplir le 

(1) Alexis Grigoriéviteh Orlof. le Bahilré (1733-1S07), friTO du fameux 
Grégoire, d'Ivan, de Vladimir et de Théodore, était amiral et venait de 
s'illustrer par la dcstructiou de la ilotte turque à Tcliesmé (1770). d'uù 
son nom de Tchesmenski. 11 avait pris une grande part à la révolution 
de 1762 et avait été un des amants de Catiierine II, dont il eut un fils 
naturel. Ivan fut comte et sénateur; Vladimir, directeur de l'Académie des 
sciences; et Théodore ou Fédor, un des lieutooants de son frère Alexis. 

(i') Normandez fut plus tard représentant de l'Espagne à la cour de 
Russie. En 1788, il devint fou et fut remplacé par le chevalier de Galvez. 
On verra plus loin que c'est lui qui introduisit le ciievalier de Corboron 
dans la maison des Behmcr. 

(3) Etienne-Maurice Faiconnt (1716-1731), sculpteur fran(;ais, memijre de 
l'Académie des beaux-arts de l*aris, avait été appelé (^n 1706 par Catho- 
rine II, pour faire la statue équestre de Pierre le Grand à Pétcrsbourg. Les 
Italiens Rastrclli et Marteili, chargés d'abord de ce travail, avaient pré- 
senté des ébauches qui n'avaient pas élé acceptées. Falconet mit douze 
ans à l'achèvement de son œuvre. La statue du tsar a 3'",66 de hauteiu"; 
son cheval en a5'",60.Lc groupe entier pèse 18,000 kilogrammes. Découragé 
par les critiques et les inimitiés, Falconet quitta la Russie (1778) avant 
l'inauguration de son monument. 



88 .lOlJltNAI, INIIMI' DU CIII-VAI. Il.lt lii. COitliKItO.N. 

Iiioillc, l'I l;i trie 11 a [loilil, ('le- l'aile. ()ii dit (luiiii ili'taiit. 
(junii n'a poiiil apcrrii dans rcnlomioii". a lail pi-rdic la 
li(|ii(Mic. l'iilconcl a «'Lé lilossô l('';j^èroiM<'iiL aiii.si (jur jilii- 
siciirs jiorsonncs, et il s'est trouva; mal de saisissernonl cl 
do clia^riii sans doute. On prc-tend, iK-aninoiiis, <jut' la 
tète pourra se refondre sur le lione; d'autres disent (iiic 
non seulement la tête de Pierre 1", mais encore celle du 
cheval n'est pas remplie : c'est ce que l'on ne peut savoir 
dans le moment. 

Mercredi, 20. 

Portalis est venu nie prendre c(; matin pour nous {jro- 
mener; nous sommes sortis à huit heures un quart, et 
nous avons été du côté de la Cour, jusqu'à un monastère 
hors la ville. Il faisoit le plus beau temps du monde, un 
froid sec mais modéré, tel que dans le commencement 
de novembre en France. Nous avons causé pendant la 
promenade de la société d'ici. Portalis prétend, avec rai- 
son, qu'elle n'est point sûre, mais d'une sujétion gênante; 
il m'a cité la maison des Chouvalof, oi^i il faut être conti- 
nuellement ou se brouiller. Il m'a entretenu ensuite de 
ses amours et de ses histoires en Amérique avec le comte 
Hamilton et avec un nommé Callières de la Tour, qui 
vendoit des marchandises en portant l'uniforme; il s'est 
battu avec les deux, et il en est fait mention dans les 
gazettes étrangères de 1774, mois de janvier. Il m'a parlé 
aussi d'un nommé Soboliski, médecin russe et bon natu- 
raliste, qu'il a connu à Lubeck. 

Portalis prétend qu'il y a ici une femme ou fille qui 
veut se faire entretenir par M. de Juigné. Il m'y mènera 
ainsi que chez d'autres, de préférence, à ce qu'il dit, à 
Puységur, à qui il trouve l'air froid. 



ANNEE 1775. — MARDI, 3 OCTOBRE. 89 

Le reste de la journée n'a rien eu d'intéressant; le 
baron de Nolkem est venu souper avec nous. 

Dimanche 24, jusqu'au 29. 

Nous sommes partis à trois heures et demie du soir 
pour laroslaw, qui est à deux cent quatre-vingts verstes 
de Moscou. Je ne donnerai aucun détail de ce voyage, 
dont j'ai fait le journal (1). 

Dimanche, 1" octobre. 

C'est grand jour de Cour. Il y a eu un gala à cause de 
l'anniversaire de Mgr le grand-duc. L'Impératrice n'a 
point paru, elle étoit incommodée. Le soir il y a eu 
bal; je n'y ai pas dansé. Je me suis même retiré avant 
la fin. 

Le comte de Lascy, chez qui j'ai dîné, m'a fait ressou- 
venir du journal de laroslaw. J'en ai parlé en riant au 
baron de Nolkem, qui m'a dit en plaisantant de l'y 
oublier. Je lui ai répondu qu'il en seroit au contraire 
l'ornement. 

Mardi, 3. 

Jour du couronnement <lc l'Inipéraliice. 11 v a eu grand 
gala; mais elle ne s'y est point Imuvt'c, clic a toujours 
un pou de fièvres 

Nous avons été dîner chez le comte Ostcrmaun, vice- 
chancelier. Le soir, il y a eu bal, jeu de la grande- 
duchesse, dont a été M. de Juigné, et souper. On tire 

(i) Malheureusement, le manuscrit semble en être perdu. Cette relation 
était en vers et en ]>rose. 



90 .|(»i;i;n.\i, i.mimi: du f;iii;v,\i,ii.i! ni; coniii.iioN. 

dos umiicros siif iiii |il;it,; en AlIcmiiL'^nc, c'csl (laii> iiii 



Vendredi^ 0. 

M. (le Juigné a montô à cheval avec M. de Lascy cl il 
a dîné chez lui. Il est revenu me dire que mon journal de 
laroslaw avoit parfaitement réussi, excepté de la part du 
baron de Nolkem, qui, tout en en faisant l'éloge, a ajouté 
qu'il auroit beaucoup mieux' aimé qu'on n'eût pas fait 
mention de lui. Personne n'y a rien trouvé cependant qui 
dût blesser. 

Le marquis de Juigné m'a conseillé d'aller voir le 
comte de Lascy; j'y ai été aussitôt. Il m'a reçu à mer- 
veille^ a beaucoup ri du journal et du désespoir du baron 
de Nolkem, auquel il ne veut pas que je parle de rien, 
jusqu'à ce qu'il l'ait fait revenir de sa prévention. Cela 
m'a véritablement fâché; il est tout à fait désagréable 
qu'une plaisanterie prenne un tour aussi sérieux et puisse 
vous faire soupçonner d'épigramme. Cela a servi à me 
faire juger M. de Nolkem, qui est foible, minutieux, sus- 
ceptible, et dont le caractère n'a pas plus de tenue. Je 
l'avois vu ainsi dans la route, mais ce petit incident a 
décidé mon opinion sur son compte. 

Dimanche, 8. 

Il y a eu Cour ce matin, et j'ai été baiser la main de 
l'Impératrice. Saint-Paul m'a remis les copies de deux 
pièces de vers de la Harpe (1), qui ont remporté le prix 



(1) On sait que la Harpe était le correspondant littéraire du grand-duc 
Paul et qu'il vint plus tanl (1783) en Russie en qualité de précepteur des 
Srands-ducs Alexandre et Constantin. 



ANNEE 1775. — MERCREDI. 11 OCTOBRE. 91 

et l'accessit. Le soir, il y a eu jeu à la Cour et musique. 
M. de Juigné a fait la partie de l'Impératrice. 

Puységur craint, à ce qu'il prétend, de devenir amou- 
reux de la petite Nélédinski, la femme du chambellan, 
et cela, par ménagement pour le comte André Razou- 
mofski (1), qui en est amoureux comme un fou. Ce mé- 
iiag-ement généreux est une fatuité; aussi l'en ai-je fort 
plaisanté, car je m'aperçois que le petit bonhomme four- 
mille de prétentions. 

Lundi, 9. 

Le marquis de Juigné est parti ce matin avec le comte 
de Lascy et le comte de Solms pour Hiéropolis, terre du 
maréchal Czernichef (2j, qui y reçoit le grand-duc. Il y 
aura spectacle, etc. 

Mercredi, il. 

M. Martin a dîné avec nous. Il m'a appris sous le secret 
que le prince Michel Dolgorouki (3) étoit amoureux et 
amant de la maréchale Czernichef. Il m'a ajouté qu'il 
étoit inquiet depuis quelque temps; j'imagine que c'est à 
cause du comte de Lascy, qui l'a, je crois, supplanté. J'ai 
montré à Martin mon journal de laroslaw, qu'il a trouvé 



(1) André Razoumofski (1752-1836), comte, puis prince, fils du comte 
Cyrille, hetman des Cosaques, fut plus tard ministre plénipotentiaire de 
Russie à Naples (voir plus loin, à la dato du 12 janvier 1777), Vienne, 
Stockholm, etc. Il était encore à Vienne au moment du Congrès de 1815, 
et c'est dans cette ville qu'il mourut, après s'ètro converti au catholicisme. 
Sur ce iiersonnage et S( s rehiLions avec le grand-duc et la graiuli'-duchesse, 
cf. le livre déjà cité de M. D. Kobeko. p. 71. — Un de ses frères était le 
comte Alexis, le ministre do l'instruction publique auquel le comte de 
Maistre a adressé ses Lettres aur l'éducation. 

(2) Zachar Czernichef. (Cf. note 2 de la page 14.) 

(3) Chambellan de l'Impératrice. 



92 .Mtl ItNAI- l.MI.MI. DU CllliVALIKH DK <;0nHF<:H0N. 

Irrs joli ; il \ ;i iccoiiiiii les rinriiis <| il |iii|rii(| ijuc 
riiii|ii ralrico Je liroit avcr, plaisir, si rlh; (;ii (îiilciuNtil 
j);irlf'r. Nous avons ciisnihi caiisi' (rallaircs. Il ma parlt- 
<l«' ses pi'ojcls (l(; rcprcMidrc jr \ icc-coiisiilal ; il m'a mon- 
irr à (H' siijcl, iiiKî hîllrc de IN'InsKoiii'i;, par' larpicllc on 
lui iiiaiiiic (|iir. |)(»iii' peu (|iril le dt-slro, M. <lc Lcsseps. 
consul j^i'iK'ral, sera l'orL aiso de 1 avoir pour adjudant h 
Moscou. Mais il voiidroit ohLcnir des appointomens de la 
Cour, et il demande 2,000 roubles. M. Durand, qui juire 
un vice-consul nécessaire <à Moscou, doit montrer à .M. le 
comte de Vergennes un mémoire qu'a fait Martin à ce 
sujet, et le marquis de Juignc'", cpii m'en a fait un pelil 
mystère, se propose aussi d'écrire au ministre pour 
appuyer sa demande. 

Portalis est venu ce soir; il m'a montre une lettre qu'il 
a écrite à sa belle, mais elle ne vaut rien, et il désire que 
je lui en fasse une. Il ma donné l'épigrammc suivante 
faite sur l'académicien Suard (1). 

ÉPIGRAMME. 

Auprès d'Arnaud (2), le gazetier Suard 
Prcnoit hier place à l'Académie. 
. Certain Anglois, s'y trouvant par hasard, 
A son voisin dit : « Monsieur, je vous prie. 
Qu'a, s'il vous plaît, produit ce bel esprit? 
— Il a, monsieur, depuis quatre ans écrit 
Notre gazette. — Ah! peste. — En outre, 
Il a traduit avec beaucoup de goût 
Le Robertxon. — Ah! diable. — Ce n'est tout : 
Tenez, voyez, c'est là sa femme. — Ah! f > 

(1) Joan-naplisto-Antoinc Suard (1733-1817), élu à l'Académie française 
une preniirrc fois en 1772, et une sei'onde fois, après l'annulation de la 
prcniioiv nomination, en 1774. Sa traduction de l'Histoire île Cluirle^'-Quint 
de RoKEUTsoN avait paru en 1771. 11 écrivait dans un grand nombre de 
journaux et de gazettes. 

(2) L'abbé François Arnaud (1721-1784), littérateur et publiciste, colla- 
borateur de Suard. 



ANNÉE 1775. - DIMANCHE, 15 OCTOBRE. 93 



Dimanche, 15. 

Je me suis amusé ce malin à faire Je la musique. M. de 
Juigné est arrivé cette nuit, fort content de son voyage. 
Il m'a parlé du grand-duc et de la grande-duchesse. Le 
grand-duc^ dit-il, n'a pas le caractère formé, et cela n'est 
pas difficile à voir; la grande-ducliesse l'a bien davan- 
tage, mais tous deux n'aiment pas les Russes et ne le 
cachent pas assez, ce qui a diminué un peu à leur égard 
la faveur publique. M. de Juigné m'a dit encore qu'il ne 
croyoit pas la comtesse Ivan si bien prévenue pour le 
chevalier de Portalis, et je crois qu'il se trompe. Il pré- 
tend que l'intrigue du prince Michel Dolgorouki avec la 
maréchale Czernichef n'est pas entièrement vraie, non 
plus que celle du comte de Lascy, qui, dit-on, l'auroit rem- 
placé auprès de cette femme. Notre ministre a peu de foi 
en ce genre; il juge d'après lui. 

Comme j'étois chez moi, l'abbé est venu me dire d'un 
air efïrayé si j'avois entendu le coup de canon après celui 
du coucher du soleil. Je lui ai répondu que j'avois entendu 
quelque chose, sans savoir ce que c'étoit. Il m'a dit alors 
que cela ressembloit à un signal. Nous avons causé 
là-dessus. Il prétend qu'il y a beaucoup de fermentation 
dans le peuple contre l'Impératrice et M. Potemkin, que 
les voleurs qu'on arrête tous les jours sont des suites de 
la révolte de Pougatchef (1), et cela paroi! vrai; mais ce 
qu'il ne peut me persuader, c'est que Pougatchef n'ait pas 
été pris. On a dit à l'abbé que c'étoit un de ses partisans, 
qu'on avoit fait passer pour lui etqu'on afail moiii-ir. On lui 

(1) Le fameux Cosaque Kiuélian l'ougatcliof {lTi'6-1775), qui, en 1773, 
s'était fait passer pour Pierre III, le mari do Caliicrini' II. cl avait soulevé 
toute la Hussie orientalo. Pris en 1774, il avait été drcapilV' à Moscou 
lo 10 janvier 1775. 



94 .lOUMNAL INTIMI". DU CIIKVALIIJl l)i: COllIlIlItMN 

H Miirli'" aussi de jirojt'ls de ;jii(TI'(' de; la pari de la Hiissic; 
coiilrc, Vit'iiiic cl, Sloc.Uliolm. .I<î n'y ai pas plus de foi (jii'à 
1 iultr»' nom t'Ilc. L'Iiiipi'i-ahicc ost assoz vairic pour jalou- 
ser la rcini; de Nourrie (Ij, mais Irop lii-re cl lro[) ('■«dairt'-c 
j»()urs(! brouiller av(!(' elle d.uis les circouslaucos [>i('S(uilcs. 

Lundi, 10. 

Je me suis habilh" des le matin pour aller chez le baron 
de Nolkcm, éclaircir la bouderie (pi'il eonserve toujours 
de mon journal di; laroslaw, déterminé à fondre la cloche 
tout à fait, el même .à me battre s'ilTavoilsouliaiti'. J'c-lois 
prêt à tout. Notre explication, (jue j'ai commencée, a j)ris 
une tournure froide; ce n'est pas ce que je voulois. Enliii. 
voyant qu'il i)attoit la campagne, je lui ai dit que j'aurois 
désiré qu'il m'en eût parlé, soit en riant, soit sérieuse- 
ment, parce que j'étois prêt à lui donner toutes les satis- 
factions possibles. Je ne sais s'il a compris ma phrase, 
mais cela s'est terminé là. J'ai passé chez le comte de 
Lascv, à qui j'ai rendu compte de ma visite, et je lui ai 
demandé le journal en question, pour l'envoyer brûler à 
M. de Nolkem. Il m'a dit qu'il ne vouloit pas le rendre. 
Je ne sais ce que cela deviendra. 

J'ai eu une dépèche à chiffrer. M. de Juigné m'a dit 
(juil y avoit quelque chose en l'air (ju'il ne pouvoit 
découvrir; il a été dans une maison oii sa présence a 
paru gêner. Il y est resté néanmoins près d'une heure, 
mais sans être plus avancé. 

(1) Marie-Thérèse d'AuLriche, impératrice et reine de Hongrie et de 
Bohême (1717-1780). 



ANNÉE 1773. — JEUDI. 19 OCTOBRE. 95 

Mardi, 17. 

Il V a eu du monde à dîner : c'est le jour que M. de 
Juigné a pris, ainsi que le jeudi. 

Mercredi, 18. 

J'ai été voir ce matin, avec MM. de Juig-né et Puységur, 
la maison de l'ambassadeur turc, qui est celle de la com- 
tesse Boutourlin (1). Elle est belle et meublée suivant la 
coutume orientale, c'est-à-dire avec des carreaux sur 
une banquette qui règne autour de chaque chambre. De 
là nous avons été dans la maison d'un M. Zagraski, pour 
voir l'entrée de l'ambassadeur. Il étoit à cheval et entouré 
de plusieurs personnes. Ce qu'il y a eu seulement à remar- 
quer, ce sont des chevaux de main pour les présens. En 
tout, rien de moins magnifique; le nombre des personnes 
pouvoit se monter à cinq cens, plus ou moins. 

Jeudi, 19. 

Nous avons été, Puységur et moi, voir l'audience de 
l'ambassadeur turc chez M. Panin. Les voitures de la 
Cour l'y ont amené. Il y avoit chez le ministre une garde 
assez considérable de houzards. L'ambassadeur est entré 
chez M. Panin, soutenu dessous les bras par deux Turcs. 
La livrée du ministre des affaires étrangères garnissoit 
l'escalier et les antichambres. Le premier salon l'étoit 
également par les valets de chambre; le second, par le 



(1) Maria Romanovna Voronzof, comtcsso Boutoiirline, célèbre par sa 
beauté et son esprit, sœur de l'ancienne maîtresse do l'ierre III, de la 
princesse Dachkof, du grand-chancelier Alexandre Voronzot, etc. 



Of! .lOlMtNAL INTI.MK DU CIIIAAI.II.H f)!' rOIlIîKHO.N. 

(lollr^c (les nir.iircs rlr.-iiiiji'ics. cl M, I*iiiii/i (Hoit s«Hil 
(l;iiis son (•.iliiiicldii swloii. son cliapcaii sur sa lôle, (ju'il 
n'a |i()inl (~)l<'', à cansc du Inilt.ni quOn n tMc pas non jtliis. 
Il y a\()il, dans le lund (l<^ ((die jiircc deux lanlcuils, sni 
l('.s(|n('ls ils s(^ sont assis lous dcn.x. L'entrclifMi s'est passe 
l'url lionntHcnn'iil de, part et d'autre. Le Turc, qui peut avoir 
soixante ans, a dit des choses fort iionn»He8 cl mônme sjti- 
rituelles; on lui a servi une collation de fruits et de coidi- 
tui'es, et il s'est retiré après avoir remis à M. Panin deux 
lettres du grand-visir, une pour l'Impératrice, l'autre pour 
le ministre, et deux mouchoirs de présent pour les deux 
mômes personnes, llmpératiicc et M. Panin. 

Nous avons eu du monde à dîner. Le soir, j'ai été chez 
les comédiens et, de là, au cluh, on je me suis ermuyé 
jusqu'à onze heures. Il y a eu aujourd'luii une dépèche 
pour M. de Lesseps. Je n'ai pas pu la chiffrer, allant 
chez M. Panin ; M. de Combes s'en est chargé. 

Le prince Michel Dolgorouki a dit à Portalis que M. de 
Juigné passoit pour une héte et que M. de Puységur 
avoit bien peu de considération pour lui; on ne le 
croit pas non plus un aigle. M. de Juigné a fait aujour- 
d'hui une chose dont il s'applaudit; c'est d'avoir mar- 
chandé du poisson le matin au marché, en se promenant. 
C'est un ridicule de plus, mais celui-là est malheureuse- 
ment très conséquent à son caractère. 

Samedi^ 21. 

Je suis sorti à dix heures et demie du matin, pour aller 
à la Cour, pour l'audience de l'ambassadeur turc. Nous 
avons attendu fort longtemps. C'étoit dans la salle aux 
Piliers du Kremlin. On avoit dressé dans le coin un trône; 
l'Impératrice est venue s'y placer à une heure et demie; 



ANNEE lT7o. — SAMEDI, 21 OCTOBRE. 97 

les grands officiers de la couronne étoient près d'elle. 
L'ambassadeur est arrivé, précédé de M. le comte de 
Bruce (1) faisant les fonctions d'introducteur. Lorsque 
Son Excellence Turque est arrivée, Abdul-Kerim-EfTendi 
Béglerbi de Romélie, il a fait une révérence à six pas de 
Sa Majesté Impériale, une seconde plus près, et quand il 
a été près du trône il a fait une harangue d'un demi- 
quart d'heure, que l'interprète a traduite en russe. L'Impé- 
ratrice y a répondu avec noblesse et grâce, et l'on a vu 
apporter les présens, qui consistoient en mouchoirs, 
essences, baumes, etc. On les a posés sur une table, 
devant laquelle étoit debout le comte Ostermann, vice- 
chancelier, à la droite du trône; à la gauche étoit dans la 
même posture le grand échanson, M. de Narychkin (2). 
M. Potemkin étoit plus loin, et l'Impératrice lui sourioit 
de temps en temps, comme à son favori. 

De là, nous avons été chez Mme Solof (3), mais on 
avoit dîné : la cérémonie avoit duré jusqu'à quatre heures. 

J'ai oublié de dire qu'à l'audience du Turc, les dames 
d'honneur et les frêles étoient debout, à la droite du 
trône, et les ministres étrangers à côté d'elles près de Sa. 
Majesté Impériale. L'archevêque de Moscou, M. Platon, 
et d'autres ecclésiastiques étoient à la gauche. Mgr le 
grand-duc et Mme la grande-duchesse étoient à une 
fenêtre intérieure de la salle en haut, pour voir ce céré- 
monial comme dans une loge. 



(1) Le comte Jacques Alexaadrovitcli Bruce (17:2'J-1791), général en chef, 
sénateur, gouverneur de Moscou en 1784, membre du Conseil en 1787. Sa 
femme était la sœur du feld-niarécbal Romanzoi'; elle l'ut la maîtresse de 
Korssakof, favori de l'Impératrice, et dut à cette circonstance d'être relé- 
guée à Moscou en 1780. 

{'2} Alcvandre Alexandrovitcli Narychkine (1726-17'J5), grand échanson 
de Pierre 111, puis de Catherine II. 

(3) Mlle Brelan, maîtresse du russe Solof, dont on lui donnait le nom. 
Elle était Française. 

ï. I. 7 



jôijRNAF. iNTiMi; DU ciiiiVAi.ii:!; i)i: (;oi!i{i;noN. 



Dimanche, 22. 

Je n'ai j)as vAv h lufloiir le malin; j'avois à cliillicr mit' 
dépéclio. Le soir, j'y ai él(''; il y avoit l)al, el comme 
l'ambassadeur turc y étoit et que les femmes éloicnl 
habillées à la russe, par conséquent sans paniers, on a 
dansé des contredanses. Le bal étoit commencé quand 
nous sommes arrivés; cependant, malgré la foule consi- 
dérable,, nous avons pénétré jusqu'aux danseuses. Je me 
suis trouvé près de la jeune Narycbkin (1), la dernière 
des frôles, qui est fort jolie et a cet air de candeur de la 
première jeunesse. Elle m'a demandé si je danserois; je 
lui ai répondu oui, pourvu que ce fût avec elle ; ce qu'elle 
m'a promis. Pendant le tem[)S qu'a duré la danse, j'ai 
remarqué ou cru voir que les soins très modestes que je 
lui rendois ne lui ont pas déplu, et j'ai senti naître une 
sorte d'intérêt qui ressembleroit à de l'amour, si cela se 
soutenoit. D'ailleurs, mon imagination s'est montée sur 
les éloges que M. de' Juigné et le marquis de Puységur 
ont donnés à cette jeune personne en m'en parlant. Ce 
n'est pas tout : je me suis rappelé que le jour que j'ai été 
présenté à l'Impératrice et à toutes les frêles, celle-ci a 
eu l'air de me regarder avec une espèce d'attention qui 
me surprit; et le premier ou le deuxième jour de bal, elle 
m'a fait inviter à danser avec elle par le prince Alexandre 
Kourakin (2). J'avoue que cela m'a fait désirer de lier 
une intrigue avec elle, et cette idée a répandu la gaité 
dans mon àme triste et pesante pour ainsi dire depuis 

(1) Natalio Narychkine, fille du grand écuyer de Catherine II. 

(2) Alexandre Borissovitch Kourakiuc (1752-1818), gentiliiomme do la 
chambre, compagnon d'études et le meilleur ami du grand-duc Paul, qui, 
arrivé au trône, le nomma vice-chancelier. Il fut plus tard ambassadeur 
a Viûune (1806) et à Taris (1808-1812). 



ANNEE 1773. — MERCREDI, i>5 OCTOBRE. 99 

mon départ. Elle a un besoin réel de s'attacher, et je 
crois que les femmes sont nécessaires à mon existence. 
La Préférée ne sera cependant pas oubliée; jamais ce que 
j'ai aimé si tendrement ne sortira de mon cœuri 

Lundis 23. 

Nous avons parlé, Combes et moi, de Portalis et de son 
amour pour la comtesse de Czernichef. Il veut que je lui 
fasse une lettre, et là-dessus il m'est venu dans l'idée de- 
là lui faire tenir par mon valet de chambre. C'est un ser- 
vice que je rends à cette femme, en lui épargnant peut- 
être quelque étourderie de Portalis; car un amoureux est 
souvent indiscret par maladresse et par trop d'amour. 

Mardi, 24, 

Visite le matin chez le prince Stéphane Kourakin et 
chez Ismaélof. J'ai fait part à Portalis, avec qui j'étois, de 
mes projets relativement à ses amours. Il en a été trans- 
porté de joie et m'a promis de me faire présenter chez le 
comte Narychkin (1), père de la jolie frêle et grand écuyer. 

Mercredi, 25. 

Nous avons été voir le matin le trésor du Kremlin. Il y 
a beaucoup de richesses en vases, ornemcns brodés en 
perles et pierreries. Nous avons vu un fort beau calice, 
que l'impératrice Catherine lia mis elle-même sur l'autel, 
en forme d'offrande, pour les réjouissances de la paix. II 
est d'or, et la coupe, d'une forme écrasée grecque, est 

(1) Lo comlo Léon Alexandrovilch Narychkino (1733-1799), d'abord 
chambellan à la Cour, puis yrand ôciiycr de Calberino 11. 



100 JOl'H.NAL I.NTIMI': DC CIIKV.M.Ii;!! 1)1. COItliliitO.N. 

soutenue par trois eariatides (jni rorinciit h; maiidie. VAUt 
est garnie de pierreries et surtout dn rubis. Il y a un livre 
d'évangih^s sujX'rlierncrit enrichi de diainans. Ce qui m'a 
surpris, e'estla collection des anciennes armes : (dlcs sont 
brodées, quant aux barnois, selles et étricrs, dans toutes 
leurs parties, en perles et en pieireries; c'est la magni- 
ficence orientale. Il y a aussi un double trône d'argent 
qu'on voit dans une de ses salles; il a servi, en 1082, au.x 
deux frères Pierre et Jean Alexiévitch (1), qui ont régné 
ensemble. On remarque derrière ce trône une lorgnette, 
que l'on fit pour la princesse Sophie, leur sœur, ambi- 
tieuse et jalouse du gouvernement. C'est là, dit-on, 
qu'elle venoit pendant les audiences souffler aux deux 
empereurs ses conseils (2), 

Nous avons dîné cliez le comte de Solms, le ministre 
de Prusse. Le baron de Nolkem m'a demandé la solution 
d'une tournure françoise : il s'agit d'une relation en vers 
et prose, qu'il a faite de son voyage d'Hiéropolis, qui sera, 
j'espère, l'occasion de notre raccommodement, comme 
celle de laroslaw a été le sujet de notre brouillerie. C'est 
à l'instar de cette plaisanterie qu'il a fait sa relation, à ce 
qu'on m'a raconté ; et il m'a dit qu'il me la liroit, à con- 
dition que j'y ferois les corrections que j'yjugerois néces- 
saires. J'irai en conséquence dîner demain chez lui. 

L'ambassadeur turc étoit au spectacle. Il nous a 
empestés de fumée de tabac. 

(1) Pierre I" Alexiévitch, ijui fut plus tard Pierre le Grand, Gis do 
Natalie Narychkinc, et son frère Ivan, fils de Maria Miloslavski, avaient 
étù proclamés tsars le 3 juillet 1682. Leur sœur Sophie exerça la régence 
de 1682 à 1689. 

(2) Ce trône est encore conservé au Musée de Moscou; dans le dossier 
est pratiquée une ouverture dissimulée par un voile de soie. 



ANNEE ITTo. — VENDREDI, 27 OCTOBRE. 101 

Jeudi, 26. ' 

J'ai été dîner chez le baron de Noikem ; il m'a lu sa 
relation d'Hiéropolis, qui est fort jolie pour un étranger. 
J'y ai fait de petites corrections, et j"ai vu avec plaisir 
que notre brouillerie avoit expiré à cette occasion. 

J'ai été faire une visite au comte de Chouvalof et à sa 
femme; on m'a reçu à merveille, et le comte m'a lu un 
impromptu de Voltaire de cent vers et le conte du Camal- 
dule en prose, qui m'a fait grand plaisir. On a voulu me 
retenir à souper, mais le club m'a empêché de rester. J'ai 
été danser jusqu'à une heure du matin. 

Vendredi, 27. 

J'ai été au spectacle; on donnoit Zéniir et Azor, pièce 
qui a été médiocrement jouée. 

Le marquis de Juigné avoit été dîner chez le comte 
Orlof (1), pour voir Souharas. Il est revenu à sept heures 
du soir et est entré dans la loge de la comtesse Ivan, 
comme j'y étois dans l'intention de lui parler de mon valet 
de chambre; mais sa présence m'en aempêché. J'ai trouvé 
cependant le moyen de lui donner le bras pour sortir de sa 
loge, et alors je lui ai dit que je lui demandois sa protec- 
tion pour mon valet de chambre, qui avoit quelques mar- 
chandises et que je lui envcrrois; elle m'a romorcié, sans 
me dire ni oui ni non. Je suis rentré et j'ai dit au chevalier 
que demain je lui enverrois Garry , qui feroit en sorte, en lui 
montrant les blondes, de lui remettre une brochure (hms 
laquelle seroit sa lettre, et que j'en joindrois une de moi. 

(1) Alexis Orlof. 



H)-2 .lOI'UNAI, INTIMK l)!I ClIKVAMI.It OK COltltlJtO.N. 

Le iii;ii(|iiis (l<; JuiL^iit'- m ;i r;iil <l('m.iri(ler ; nous avons 
cause cnscnfil)lc, «M, il m'a ilil (juil (h'-siroil '|M(; je fisse la 
connoissancc de M. Aubry, ceFranrois alLaclK- au <l<'[)ai- 
loinonl (le M. Pniiin, dont je lui avois déjà parlé. 

Samedi, 28. 

J'ai été déjeuner ce malin chez le prince Alexandre (1), 
(jui se laisoit peindre. Il m'a reçu avec beaucoup d'amitié. 
Avant de partir, j'ai envoyé mon valet de chambre chez 
la comtesse ïvan, avec un roman en brochure cacheté, 
qui conlenoit deux lettres de moi : l'une que j'avois faite 
pour le chevalier de Portalis à sa belle; l'autre que j'écri- 
vois à la comtesse, pour rendre plausible la démarche 
singulière que je hasarde vis-à-vis d'elle. 

La comtesse montoit en voiture, lorsque mon valet de 
chambre lui a parlé; elle l'a renvoyé à un autre jour pour 
ses marchandises, mais il lui a remis la brochure, qui l'a 
étonnée. Cependant elle l'a prise, et il lui a vu lire les 
lettres dans sa voiture. 

J'ai été dîner chez le comte Panin et j'ai beaucoup 
causé avec le prince Basile Dolgorouki (2), à côté de qui 
j'étois à table. Après le dîner, j'ai accosté M. Aubry, en 
lui parlant de Duplix; mais j'ai aiïecté la plus grande 
circonspection, en lui disant que je désirois beaucoup le 
connoître d'après tout ce qu'on m'avoit dit. 

Dimanche, 20. 
J'ai été le matin à la Cour. L'Impératrice n'y a point 



(1) Le prince Alexandre Bori.^.sovilch Kourakine. 

(2) Vassili Dolgorouki, qui avait conquis la Crimée en quinze jours (1771) 
et reçu d(3 l'Impératrice le surnom de Krimskoï. 



ANNÉE 177b. — JEUDI, 2 NOVEMBRE. 40S 

paru; il y avoit fort peu de monde. La petite Narychkin 
y otoit; je mo suis approché d'elle et j'ai causé jusqu'à 
l'arrivée du grand-duc. Elle m'a reçu très honnêtement, 
et m'a dit le nom de la personne dans la loge de laquelle 
elle va. Je n'ai pu le retenir, mais je sais que c'est le 
directeur des spectacles (1) ; c'est comme en France le 
gentilhomme de la chambre. J'ai été l'après-midi avec 
Puységur chez le comte Chérémétief (2^); j'y ai trouvé 
M. Aubry, qui y va souvent, à ce que l'on m'a dit. Je lui ai 
parlé de la prévention qu'on a ici pour les Anglois et j'en 
ai marqué de l'étonnement; il m'a répondu que c'étoit 
une affaire d'habitude (3). Le marquis de Juigné désireroit 
bien tirer des lumières de cet homme. 

Jeudi, 2 novembre. 

Jour de club. J'ai été auparavant faire une visite à la 
comtesse Pierre, et de là danser. J'ai fait connoissance 
au bal avec Mlle Narychkin, promise au prince Alexandre 
Kourakin, parente de la frêle dont j'ai parlé plus haut. 
Portails m'a appris que celte dernière étoit aimée d'Is- 
maélof, jeune homme d'une jolie figure, officier dans les 
gardes à cheval. Il m'a prévenu qu'il étoit fort jaloux de 
moi et qu'il avoit remarqué que j'avois dansé avec elle. 
Ismaélof m'a en effet parlé le soir des beautés de Moscou, 
en me demandant sur laquelle s'adressoit ma préférence. 
Je lui ai répondu vaguement, mais il a eu l'air de la 
tristesse toute la soirée. Je n'aime cependant point cette 



(1) C'est Ivan Perfiliovitch Yôlaguine (1725-1796), directeur des théâtres 
impériaux et l'un des amis personnels de Catlierine II. 

(2) Comte Pierre Borissovitch Chérémétief, grand cliambelhm de l'Impé- 
ratrice. 

(3) Sans doute à cause des relations commerciales qui étaient extrême- 
ment plus fréquentes avec les Anglais qu'avec les Français. 



101 .loritxAL i.N'iiMi': 1)11 f;iii;vAiJi;it dk conitiiitoN. 

ri\alilt', et ju crains hicii (ju'ellc no nuise à mes prélcn- 
tions. 



Vendredi, 3. 

Je suis sorti ce matin avec Portalîs ; nous avons ren- 
contré la conntesse Ivan. Nous devions voir un exercice 
de rarlillerie, mais il a été contremandé. 

J'ai été au spectacle. On donnoit le Tableau parlant, avec 
AnnetteetLubin. Je suis resté le temps de la première pièce, 
qui a été aussi bien jouée de la part de Mme Defoix qu'on 
peut le désirer, dans la loge de la comtesse Ivan; elle m"a 
reçu très froidement et je suis descendu dans la salle pour 
y voir la deuxième pièce, qui a été mal rendue. Mme Defoix 
a aussi peu de naïveté que de sentiment, mais beaucoup de 
finesse dans le jeu. Le chevalier de Portalis étoit fort in- 
quiet; cependant la comtesse a regardé beaucoup de son 
côté, après que je suis sorti de sa loge, et là-dessus de 
nouvelles conjectures et un reste d'espérance. 

Samedi, 4. 

Nous avons été dîner chez les comédiens, Portalis et 
moi. Dugué lui a tiré les cartes et lui a prédit beaucoup 
de malheur, s'il reste dans ce pays-cy; à moi. les choses 
les plus heureuses, les plus brillantes dans ce qui doit 
m'arriver, mais du côté de l'ambition seulement. 

Je suis revenu travailler à déchiffrer une énorme dépêche 
de Versailles, et j'ai été un instant au concert des amateurs. 

Dimanche, 5. 
J'ai été le matin à la Cour. Je n"ai pu parler à la frêle 



ANNEE 177;;. — iMARDI. 7 NOVEMBRE. 105 

Narychkin. qui ctoit de service et suivoit Sa Majesté 
Impériale. 

Nous avons été dîner, MM. de Juigné, Puységur et 
moi, chez le comte de Lascy. Le baron Nolkem m'a prié 
de recorriger sévèrement sa relation d'Hiéropolis et de la 
lire chez les Ghouvalof moi-même; ce que je lui ai promis. 

Le soir, j'ai été à la Cour; la petite Narychkin étoit 
derrière l'Impératrice et je n'ai pu lui parler, mais je 
me suis posté de manière à être vu. Ismaélof est de plus 
en plus amoureux. On l'a salué; d'ailleurs, il va dans la 
maison. Voilà bien des avantages contre moi. J'ai été 
souper chez Mme Ghouvalof, avec le comte André Razou- 
mofski. On a parlé comédie, tragédie, et nous avons 
engagé Mme Ghouvalof à la jouer. Je ne crois pas cepen- 
dant que sa timidité extrême le lui permette. En atten- 
dant, nous devons répéter quelques scènes de Mahomet, 
et j'apprendrai le rôle de Zopire. 

Mardi, 7. 

Nous avons eu du monde à dîner. L'amiral Barbai y 
est venu pour la première fois. Les princes Michel Dol- 
gorouki et Alexandre Kourakin dévoient en être, mais 
ils ne s'y sont pas trouvés ; le dernier est venu après le 
dîner. Le comte Ghouvalof y étoit, il m'a fait beaucoup 
de reproches de m'être enfui la veille avant le souper; il 
m'a fait de nouvelles offres de sa maison, etc. C'est un 
homme assez extraordinaire ; son caractère est si singu- 
lier, qu'il rend peu sûr le commerce de son amitié. 
Aujourd'hui son ami, demain vous lui devenez étranger. 
Sa femme est vraiment aimable, d'un caractère doux, 
facile, et douée d'une àme sensible. 



lOG JOUHNAL INTIME DV CIIKVALIKU UE CORBIiRON. 

Jeudi, i). 

Nous avons et»' dîner chez le comte Potemkin. Il nous 
a montré des ouvrages d'acier de Toula d'une grande 
beauté, pour le bleu d'acier, la dorure et la finesse des 
ornemens. Le hasard m'a placé à table à côté du grand 
écuyer Narychkin, que je ne connoissois point, mais vis- 
à-vis duquel je me suis mis en frais, lorsque j'ai appris 
que c'étoit le père de la frêle que je trouve si jolie. Cela 
m'a réussi; il m'a fait mille amitiés et m'a offert sa mai- 
son, dont je compte bien profiter. 

Nous avons été voir l'exercice d'artillerie, qui s'est 
fort bien exécuté malgré la neige qui tomboit. On a fait 
l'épreuve de la vivacité du service d'une pièce en particu- 
lier, qui a tiré vingt-neuf coups en une minute, montre 
à la main, malgré le mauvais temps qui a un peu retardé. 

Dimanche, 12. 

J'ai été à la Cour, comptant y voir Mlle Narychkin, 
mais elle n'y.étoit pas. J'avois été faire une visite à son 
père samedi matin; je ne l'ai pas trouvé. Il n'y a point eu 
de cercle le soir; nous avons seulement baisé la main de 
l'Impératrice le matin, et fait notre cour à la grande- 
duchesse, qui m'a parlé avec bonté et grâce. 

J'ai été dîner chez le comte de Lascy; le comte de 
Briihl (1), le prince d'Anhalt et le prince Adoeffski m'ont 
parlé Maçonnerie. Ce dernier m'a dit qu'il y avoit à 
Avignon une loge particulière, dans laquelle résidoit le 



(1) Cliarles-Adolphe, comte de Briihl. Le chevalier de Corberon conserva 
avec lui des relations épistolaires après son départ de Russie. Il l'entre- 
tenait surtout de sciences pliysiques et liermétiques. 



ANNÉE 177:;. — JEUDI. 10 NOVEMBRE. 107 

secret des maçons. Il a su tout cela par les papiers du 
baron do Steen, tué au siège de Bender. Il prétend 
expliquer les hiéroglyphes et me montrera plusieurs 
choses dans ce genre. 

Mardi, 14. 

J'ai été déjeuner chez Ismaélof. Il m'a dit, à propos de 
Maçonnerie, qu'il devoit être reçu Écossois. Je lui ai 
laissé voir que j'étois fort avancé, que j'avois le pouvoir 
de communiquer mes connoissances et de faire maçon 
qui je voudrois, comme de fait. Je veux me servir de ce 
moyen pour m'en faire un ami, l'empêcher de prendre 
quelques préventions contre moi; d'ailleurs, cette répu- 
tation de merveilleux percera, et c'est un avantage auprès 
des femmes. 

J'ai reçu une invitation pour une loge d'Écossois. Je m'y 
suis rendu avec le prince AdoelTski, le prince d'Anhalt et 
le comte de Bridil. J'en ai été peu content; mais j'ai vu 
faire une réception pour la première fois, n'avant eu ce 
grade que par communication. Notre mot de passe étoit 
Alpha et Oméga. Le comte de Bruhl m'a reparlé du grand 
œuvre ; il y croit réellement. 

Jeudi, 16. 

J'ai été le matin chez le prince Adoolfski ; nous avons 
parlé Maçonnerie. Il m'a communiqué un grade qu'il 
tient du baron de Steen. Il m'a montré aussi h' bijou 
qu'il portoit toujours sur sa poitrine, et qu'on li'ouva 
quand il fut tué. Il m'a permis d'en prendre le modèle, 
afin d'en fain; faire un pareil. Il m'a encore reparlé 
d'Avignon; ce nom est au bas du grade <|n"il m'a commu- 



d(),s .loiJii.NAi. i.NTi.Mr; i)i: ciiiivamkh I)!: (;onii]:it(t.\. 

niqui'. A ce siijcl, il m'a dil plusieurs choses que je irieLtrai 
au bas de la copie que j'ai faite pour moi. 

Il y a eu club; j'en suis sorti à neuf heures pour aller 
souper chez la comtesse Chouvalof. Son mari a déclamé 
fort bien plusieurs morceaux tragiques, mais toujours 
avec prétention. Nous sommes convenus d'apprendre la 
Mort de César; je ferai le rôle d'Antoine. 

Samedi, 18. 

Je n'avois pas remarque sans raison que Puységur 
avoit changé de tournure. Il m'a avoué aujourd'hui qu'il 
avoit du chagrin et des vapeurs. Je ne sais quelle en est 
la cause; mais j'imagine qu'il est amoureux de la petite 
Narychkin, d'autant qu'il y aura demain un mois qu'il en 
fit un grand éloge à la Cour, où il y avoit bal, et le 
dimanche d'après il eut l'air embarrassé devant elle, pen- 
dant que je lui faisois ma cour. 

J'ai été souper chez la comtesse Chouvalof; il y avoit 
Mme la comtesse Pouchkin (1), qui est aimable et a dû 
être fort jolie. Le prince Galitzin y étoit ; il nous a raconté 
un bon mot du ministre de Danemark à Naples, jadis 
à Paris. On jouoit devant lui une sonate de violon d'un 
genre peu agréable, et quelqu'un lui dit pour louer le 
musicien : « Voilà une sonate bien difficile. — Oui, dit le 
ministre danois, mais je voudrois qu'elle fût impossible. » 

Dimanche, 19. 
J'ai été à la Cour le matin. L'Impératrice étoit à la 



(1) Fommedu comte Valenlin Platonovitch Moussine-Pouchkine, général 
qui devint plus tard l'eld-maréchal. En 1783, il succéda au prince Nicolas 
Ivanovitch Soltykof comme grand maître de la Cour du tsarévitch Paul. 



ANNEE ITTo. - JEUDI. 23 NOVEiMBRE. 109 

messe à l'église et non à la chapelle, à cause tle la Saint- 
Martin. La petite Narychkin étoit de service, je l'ai 
saluée et elle m'a rendu mon salut. 

Il y a eu bal le soir à la Cour ; j'ai affecté de n'y pas 
danser, et me suis placé en face de la table de l'Impéra- 
trice, derrière laquelle étoit la Narychkin. Son père m'a 
parlé et m'a demandé pourquoi je ne dansois pas; je lui 
ai donne une raison telle quelle. La Narychkin a bien 
remarqué que je la regardois; elle m'a fixé plusieurs fois 
et a dit au prince Michel que je me moquois de quelqu'un, 
parce que je riois avec Portalis. 

Après la Cour, le comte Ivan m'a présenté au maré- 
chal Razoumofski (1), qui m'a prié à souper. J'y ai été; 
j'y ai vu la Narychkin^ à mon grand étonnement et avec 
grand plaisir. Elle m'a demandé si j'avois dansé, je lui ai 
dit que non et, en même temps, elle m'a fait asseoir près 
d'elle. Le prince d'Anhalt lui a fait la cour très assidû- 
ment; on a parlé de danse, il a beaucoup dansé avec 
elle, et elle m'a dit de prendre sa sceur, ce que j'ai fait. 
A souper, le prince d'Anhalt s'est mis à côté d'elle; j'en 
ai plaisanté et ne me suis pas mis à table, pour me réserver 
la liberté de venir auprès d'elle; le prince l'a remarqué et 
l'a dit à la Narychkin. On a plaisanté, je lui ai recom- 
mandé de ne pas me noyer pendant que je m'en allois. 

Jeudi, 23. 
Jour de club. J'y ai rencontré un original, qui est l'aide 



(1) Cyrille Grigorlùvilch Riizouinofski (1728-1803), dernier Jictman des 
Cosatiues du Duiépcr. Frère d'Alexis Razouiiiolski, favori et rpoux secret 
de l'iiiiix ratrice i^lisabelh, il avait été feid-maréclial à 1 ïigc de vingt-deux 
ans cl avait épousé Catherine Karyclikino, (-ousine de l'impératrice Elisa- 
beth. C'était le père du conito André Razouuioi'ski, dont il est ici sou- 
vent iiuestion. 



110 JOURNAL INTIiMK DU CIH'VAI.IKlt l)i; COItliKKON. 

de camp du marcclial do C/.ciiiii ln'f. C'est un homme 
gorillr d"aiiiour-propr(i, riKM-iuiriL jjar air, riK'di.saiit [)ar 
hal)itud(', et ii'aiiiiaiit [lursoiine jtarcc (ju'il s'aime beau- 
coup trop lui-nièmc. Il m'a dit du mal de tout le monde, 
même des gens chez qui il est, excepté du maréchal dont 
il a vanté la honte, de manière à faire croire qu'il est 
bête cl qu'il en fait ce qu'il veut. Ce personnage s'ap- 
pelle le chevalier de Mézières. 

Vendredi, 24. 

J'ai été dîner chez le comte de Lascy, et j'ai fait le soir 
une visite au prin(;e Volkonski, le père de la promise du 
prince Galitzin, qui a été tué par un nommé Lavrof et 
qui sera enterré demain. C'est une histoire fort compli- 
quée et fort singulière. Il y a quelque temps que le prince 
Galitzin donna des coups de canne dans le rang à un 
nommé Chépélof, officier. Cet homme n'en lira point ven- 
geance; mais je ne sais combien de mois après, il quitte 
le régiment où il servoit, et va trouver M. le prince Gali- 
tzin à Moscou, dans sa maison, pour lui demander raison 
de l'insulte qu'il en a reçue, et aussitôt il lui donne un souf- 
flet. Le prince le fait mettre dehors, et l'affaire en reste 
là. Tout le monde est surpris que le prince Gahtzin ne 
tire pas satisfaction en se battant, mais il dit qu'il n'est 
point fait pour se battre contre un subalterne. Il y a à ce 
sujet un jugement par lequel le Chépélof est obhgé de 
quitter la Cour, et en même temps le prince Galitzin a 
ordre de prendre son congé et de se retirer du service. 
Là-dessus, il répand dans le pubHc qu'il aura affaire à 
M. Lavrof, qui, dit-il, a excité l'autre à se porter à 
l'extrémité où il en est venu. Ce Lavrof est venu lui 
demander pourquoi il tenoit des propos sur son compte. 



ANNEE 1775. — DIMANCHE, 20 NOVEMBRE. 111 

le prince lui a répondu avec vivacité et a provoqué le 
combat, qui devoit être au pistolet; mais celui qui les a 
chargés sur le champ de bataille a traîné en longueur. 
Lavrof, pendant ce temps, a voulu se disculper et a nié 
tout ce dont l'accusoit le prince Galitzin, qui, impatienté 
du retard des armes à feu, a tombé sur son adversaire 
l'épée à la main; il a reçu lui-même deux coups d'épée, 
dont il est mort quelque temps après. 

Le prince d'Anhalt, qui me parloit de cet événement, 
a remarqué avec justice que l'inégalité prodigieuse qui 
existoit dans la société russe, à raison du gouvernement, 
étouffoit toute idée de point d'honneur, et que le prince 
Galitzin, homme ayant bien fait à l'armée, ne l'a point 
connu vis-à-vis de M. Chépélof, de moindre naissance que 
lui, mais offlcier. Cela m'a rappelé le trait du grand 
Condé, qui, ayant maltraité un officier, n'a point refusé 
do lui faire raison. 

Dimanche, 26. 

Il y a eu bal masqué à la Cour; le coup d'œil étoit 
superbe. Il y avoit un quadrille turc, dont étoient l'Impéra- 
trice et Potemkin, qui avoit l'air de la volupté et de la 
mollesse. La Narychkin y étoit et j'ai vu ce soir-là que 
j'étois amoureux : j'ai pris une humeur effroyable, parce 
qu'elle ne me reconnoissoit pas sous le masque. Cepen- 
dant, quand j'eus ôté mon masque, elle m'a regardé et 
salué, et, comme amoureux, j'ai été aussi content que 
j'avois été de mauvaise humeur. Ce (jui m'a fait plus de 
plaisir encore, c'est que Combes a remarqué que la petite 
Narychkin s'est promenée avec une jeune personne 
comme si elle cherchoit, et lorsqu'elle a été vis-à-vis de 
moi, elle s'est arrêtée comme pour se faire apercevoir; 



Ml' .loUli.NAL l.NTI.MK DU CIIKVAfJKM l)K COHBKKON. 

ensuite clic a donné nn coup <1(î niaiii ;i sa compagne, 
pour lui l'aire signe de s'en aller, et elles sont reparties. 
Cet air d'intelligence pouvoit signifier quel([ue chose. 
Elle s'est apcnrue de son côté que le chevalier de Porta- 
ils étoit mon confident, parce (jii'il m'a pouss('' d.itis un 
instant qu'elle a passé à côté de moi, et cela Ta fait rire. 

Vendredi, 1" décembre, à 2 heures du matin. 

Je vais partir pour Toula avec le niar(|uis de Jaigné et 
j'attends l'instant de monter en voiturcî. 

Samedi, 2. 

Nous sommes arrivés à onze heures et demie à Toula. 
Nous avons logé chez un gros marchand, le plus honnête 
homme du monde. Le marquis de Juigné a eu un lit; j'ai 
couché sur un canapé. 

Nous sommes sortis à neuf heures du matin, pour 
aller voir le gouverneur ou commandant de la ville : c'est 
un gros Russe qui ne parle point le françois, mais qui a la 
gaîté et l'air de franchise des anciennes mœurs. Nous 
sommes sortis ensemble pour voir les ateliers; l'empla- 
cement est assez considérable au bord de la rivière de 
rOpa, à ce qu'on m'a dit, qui fait mouvoir les marteaux 
de forge. Cette manufacture est assez jolie et imite passa- 
blement les ouvrages anglois pour la grâce; mais l'acier 
est moins dur et son poli à l'examen n'est pas aussi par- 
fait. Le magasin n'étoit pas alors bien fourni en choses 
délicates, mais on nous a fait voir une épée com- 
^ mencée pour le comte Ivan Czernichef, charmante pour 
la délicatesse de l'ouvrage. Il y avoit des ordres de 
M. Polcmkin de faire présent à M. de Juigné de ce qu'il 



ANrs'KE illli. — LUNDI, 4 DECEMBRE. 113 

Irouveroit le plus à son gré; il a accepté une carabine. 

Nous avons été, en sortant des ateliers, à l'église, qui 
est fort belle et très ornée dans son genre; on y chanta 
le TeDeum pour l'anniversaire de l'inoculation de l'Impé- 
ratrice (i). On a tiré le canon, etc. 

Nous avons dîné chez le gouverneur; il y avoit beau- 
coup du monde. Il est venu se joindre à nos convives 
provinciaux un évêque, qui a bénit en entrant chacun des 
individus de la société, et auquel on a baisé la main, 
même deux femmes qui étoient là. 

Le maître du logis est un bon réjoui, qui ressemble à 
nos vieux gentilshommes quant à la gaîté, mais j'ai 
remarqué dans ses manières plus de recherche et l'air de 
luxe qui appartient à la natiqn russe particulièrement, la 
seule peut-être où les paysannes mettent du blanc et du 
rouge. Notre dîner s'est passé à l'ancienne mode, c'est- 
à-dire qu'on a bu les santés de l'Impératrice et de 
Leurs Altesses Impériales. Il y avoit, à la suite de cet 
évêque, un archimandrite ou abbé commendataire de 
moines, qui n'a pas dit un mot, mais n'a pas manqué une 
santé. 

A cinq heures, nous avons regagné notre logis, dans 
lequel le commandant est venu nous visiter. Cela n'a pas 
heureusement été long, et nous sommes repartis à six 
heures pour revenir à Moscou. 

Lundi, 4. 

Nous avons été, Porlalis et moi, nous promener le 
matin, puis dîner chez les Italiens Mocenigo et Mari. Le 
premier est au service de Russie je ne sais comment, 

(1) Elle s'élail l'ail inoculer (et non vacciner) imi moine leinpsquo le grand- 
duc Paul et Grégoire Orlof, par le médecin anglais Diuisdale, en 1768. 

T. I. 8 



114 .lOlIlINAL liNTIMI'! DU CllliVA l.l lill Di: COHIiKItON 

mais sa iM'piiLalioii n'est pas cxcollcnlc; il (;sl, au rr-stc, 
parent du doge do Venisi; (ï). L'autre est un ^'■areon 
aimable, rempli de connoissances et voya^reant en philo- 
sophe pour son plaisir. Une raison m'a fort engagé à les 
voir, c'est qu'ils sont connus du grand écuyer. 

Jeudi, 7. 

11 y avoit gala à la ('our pour la Saint-Georges. L'Im- 
pératrice a créé un ordre militaire de C(3 nom à l'instar 
des chevaliers de Saint-Louis. Je ne sais quel en est le 
nombre, mais il n'y a que quatre grand-rroi.x. Elle a dîné 
avec tous en cérémonie. Le prince d Anlialta été compris 
dans la promotion qui s'est faite, et cette récompense est 
au-dessous de ce qu'il mérite. 

Je n"ai été (juc tard le soir à la Cour, à cause du 
courrier. 

Vendredi, 8. 

Nous avons eu bal masqué à la Cour; j'y ai été avec 
Portalis. 11 a causé avec sa comtesse, et moi j'ai dansé 
avec la Narycbkin, qui m'en a prié. Elle s'est aperçue 
(]ue je ne la perdois pas de vue dans le bal. Une demi- 
heure avant de partir, j'ai causé avec le petit prince 
Volkonski, qui n'étoit pas loin d'elle. Lorsque je suis 
arrivé, Combes a remarqué qu'elle a fait signe à une per- 
sonne avec (|ui eHe causoil, et (pii aussitôt a jeté les yeux 
sur moi; alors elles ont causé en souriant. 

Mon rival Ismaélof a bien remarqué, je crois, mon 

(1) 11 y a eu ])liisieurs doges de Venise du nom do Mocenigo. Celui qui 
était alors en fonction s'appelait Alvisio (I701-I7T8) ; il fut élevé au dogat 
le l'J avri 1703 et conserva cette dignité jusqu'au 14 janvier 1779. 



ANNEE 177a. — LUNDI, 11 DECEMBRE. 115 

attention à regarder la Narychkin, Nous avons causé 
ensemble, et vers la fin du bal, il m'a dit qu'il avoit du 
chagrin et l'a répété plusieurs fois avec affectation. 

Samedi, 9. 

Ce matin, je suis sorti avec Portails, pour aller chez le 
prince Michel Dolgorouki, à qui j'ai conté l'histoire de 
ma connoissance avec Portails et de ses amours avec la 
comtesse. Il a été bien surpris des lettres envoyées, etc. 
Le chevalier est venu nous rejoindre, et Dolgorouki lui a 
conseillé de prendre le service de mer et de solliciter 
par moi le comte André. J'ai été chez celui-cy le soir, pas 
encore pour lui parler, mais pour l'amener à mes fins. Nous 
nous sommes fait mutuellement beaucoup d'amitiés ; il 
m'a parlé d'un projet qu'il avoit de faire des vers et d'y 
peindre les deux manières d'aimer, de dix-huit ans et de 
vingt-quatre. 

J'ai été faire une visite à la comtesse Pierre, et comme 
ma voiture m'y a laissé, comptant que j'y souperois, j'ai 
été obligé de m'en aller chez la comtesse Chouvalof en 
traîneau. Le prince d'Anhalt yétoit, jel'ai trouvé rêveur; 
il m'a demandé à qui je donnois la préférence de Zaïre ou 
(ÏAhire; je lui ai dit Al: ire h la lecture, et Zaïre à la 
représentation et surtout comme maîtresse. Cela lui a 
fait grand plaisir, et il m'a dit que c'étoitson opinion. 

Lundi, il. 

Il y a eu gala à la Cour pour la Saint-André. J'y ai été 
h* matin. La Naryclikin étoit de service, à ce (pie j'ai cru. 
Le soir, jai dansé avec elle un menuet; je lui ai dit que 
je le trouvois fort court. Elle m'en a fait ensuite danser 



tu; .KK'ItNAI. I.NTI.Mi; liL' ( ;il I A A l.l l.lt l)i; ( :< pHI'.KUOX. 

un il (jiialiT L'I III a iliL de iloiiiicr la iiiaiii a Mlle K(;i\s.sal\oi. 
J"ai piaisaiiU'' avec le coiiilc Aiidrc- sur le jour de sa 1V;1(î. cl 
lui ai <liL(|uc, si je l'avois su, je lui auroiscuNOyi' des vers. 

Mardi, 12. 

Après le dîner, j'ai causé avec le comte de Bruhl, qui 
m'a parlé de la société de ce pays-cy et de la difficulté 
d'y former des intrigues agréables. Les demoiselles vous 
parlent promptement de mariage, à ce qu'il m'a dit, et 
pensent toujours qu'on veut les épouser^ dès qu'on leur 
dit un mot d'honnêteté. Il m'a parlé de la sensibilité du 
prince d'Anhalt, de ses sentimcns pour Mlle Pléchef, qui 
est la plus belle fille de Moscou et la plus vertueuse. Un 
jour qu'ils se trouvèrent ensemble chez le maréchal 
Razoumofski, on chanta le trio du tableau magique de 
Zémir et Azor; le prince d'Anhalt devint rêveur, distrait 
et chagrin. Le comte de Bruhl, qui s'en aperçut, lui fit 
un signe qui lui rappcllaMlle Pléchef; aussitôt le prince se 
réveilla avec surprise et le pria avec une sorte de confu- 
sion de l'épargner. Cette marque de timidité et d'em- 
barras mefit juger de la sensibilité et du cœur de ce prince, 
pour lequel j'ai conçu une véritable amitié. 

Mercredi, 13. 

La matinée s'est passée vaguement; le soir, j'ai été chez le 
comte André, qui me fait de jour en jour plus d'amitiés. Nous 
avons été souper chez la comtesse Chouvalof, et, chemin 
'faisant, je l'ai sollicité pour Portails. 11 m'a répondu avec 
honnêteté et franchise et m'a promis d'avoir égard à l'inté- 
rêt que je mettois à cette cause; mais il m'a prévenu de la né- 
cessité de p arler au comte Ivan, comme ministre de la ma- 



ANNÉE 177S. - SAMI-lDl, Ki DECEMBRE. H7 

rine, puisque Portalis veut être employé dans cette partie. 

Arrivés chez la coiiitesse Chouvalof, nous v avons trouvé 
le prince d'Anhalt. Chouvalof m'a récité quelques vers 
d'une épître qu'il fait, adressée à un homme appelé aux 
affaires du sein de la retraite. 11 y a de la facilité et de 
beaux vers. Il m'a remandé mon journal de laroslaw. 

A table, je me suis trouvé à côté du prince d'Anhalt. 
Nous avons parlé sentimens et sur l'amitié des femmes. 
A ce propos, il m'a dit un trait de celle qui règne entre la 
Pléchef et une autre jeune personne. Il y avoit un 
incendie chez l'une d'elles; aussitôt elle se lève précipi- 
tamment et se jette sur un coffre qui renfermoit leurs 
lettres, sans s'embarrasser d'autre chose ; l'amie apprenant 
la nouvelle du feu, descend de son appartement dans un 
désordre contraire à sa pudeur délicate, et alloit s'informer 
de son amie, lorsque quelqu'un l'a empêchée de sortir. 

Samedi, 16. 

Je suis resté chez moi toute la matinée et j'y ai dîné. 
L'après-midi, j'ai eu la visite du petit prince Dolgorouki. 
Portalis est venu ensuite : j'ai causé avec lui de la com- 
tesse, j'étois fort gai, je lui ai fait quelques plaisanteries; 
il a repris sa revanche en m'apprenant que Puységur 
étoit amoureux de la Narychkin, suivant ce que lui avoit 
dit Chérémétief. Cela m'a fait changer d'humeur, je suis 
devenu chagrin, sombre; pour surcroît de déplaisance, 
Puységur m'a demandé de faire avec lui une visite au 
général Soltikof (1). Pendant le chemin, j'ai chercbé à lui 

(1) Nicolas Jvanovitch Soltykof (1736-1816), général en chef depuis 1773, 
grand maîlio de la cour du grand-duc Paul. Il quitta cette dernière fonc- 
tion en 178;^ pour devenir gouvernoui' des grands-ducs Alexandre et Con- 
stantin. Feld-marcchal en 17'J(i, président du Conseil d'Étal et des minis- 
tres on 1812, prince en 1811. 



11« .lOlIUNAL I.N'II.MI-; 1)1' CIIKVALIKIt l)l': (!( iHIJKUON. 

l'.iiic (liiT, s'il s'cji iroil ;iii |ii-iiil('iiij)S, pour' on tirer des con- 
séquences; mais je n'ai pu en venir ;i !)Out. Je crois m'-an- 
moins (|ij'il aime la N<''l(Mlinski, suivant les remarques 
que j'ai laiLcs de sa conduite et de ses assiduités. 

Dimanche, 17. 

Le soir, il y a eu comédie : L'erreur d'un moment et 
Ninetteà la cour. Portalis n'a rien dit à sa comtesse, quoi- 
qu'il se fût bien promis de lui parler pour la dernière 
occasion à Moscou. En sortant du spectacle, il a été 
apostrophé parla comtesse Zachar Czernichef, qu'il avoit 
un peu poussée dans la foule, et qui lui a parlé du ton 
d'une harengère. C'est la plus méchante créature qu'on 
puisse voir, et qui souvent a le Ion le plus insolent. C'est 
de ces femmes-hommes dont parle Diderot, et cela feroit 
un homme fort maussade. 

Lundi. 18. 

Je suis sorti à huit heures du matin pour voir le comte 
André, qui part aujourd'hui avec le grand- duc pour 
Pétersbourg. Nous nous sommes promis mutuellement 
de nous écrire, et nous nous sommes quittés fort amica- 
lement. 

Le prince d'Anhalt est venu me voir à dix heures; 
il m'a demandé les vers que j'ai faits au comte André (1), 
de la part d'une femme à laquelle le prince Adoefï'ski les 
a lus. Je crois que c'est l'amie de Mlle Pléchef. Il m'a 
parlé du prince Lohkowitz (2), ministre de l'Empereur, 

(1) Pour le jour de sa fête. 

(2) Joseph-Marie, prince de Lobkowitz (i7-'D-1802) . ambassadeur de 
Marie-Tlirrèse d'Autriche et de Josepl) II, nommé feld-maréchal en 1785. 



ANNÉE ITTii. — LUNDI. 18 DECEMBRE. 119 

qui a été en rivalité avec le comte de Lascy, dont la hau- 
teur ne pouvait supporter la prééminence de l'autre. Cela 
m'a fait songer à la position de M. de Juigné, qui s'étant 
laissé dominer un peu par le fier Espagnol, va se trouver 
entre deux feux. Je tâcherai qu'il reprenne le dessus, et 
il le peut par sa fortune et l'état qu'il est à môme de tenir. 

Le prince d'Anhalt m'a proposé de venir dîner chez le 
comte Panin avec la princesse Dachkof (1). J'en ai parlé 
à M. de Juigné, qui m'a paru sensihle à cette attention; 
nous y avons été ensemble. J'ai remarqué avec attention 
cette femme, célèbre par le rôle qu'elle a joué dans la 
Révolution, par son caractère et l'ambition qu'elle a 
montrée, qui a été cause de sa brouillerie avec l'Impé- 
ratrice qui la craignoit. Elle a peu parlé à dîner, peut- 
être à cause de nous, car elle ne peut souffrir les Fran- 
çois. Elle aime, au contraire, beaucoup les Anglois. 
Elle part incessamment pour l'Irlande, où elle restera 
quelque temps avec son fils, dont elle confie l'éducation à 
M. Hume (2). J'étois à table à côté du prince d'Anhalt, et 
tout en parlant du goût de la princesse Dachkof pour les 
ouvrages anglois, nous nous sommes mis sur le chapitre 
du Voyage sentimental d'Yorick, qu'elle aime beaucoup. 
Le prince m'a promis à ce sujet un journal allemand, 
dont il me traduira quelques pages. 

J'ai été souper chez la Nélédinski; j'y ai beaucoup 
causé avec une princesse Volkonski, qui m'a très bien 
accueilli, et avec qui j'ai dansé au club il y a quelques 
jours. C'est une des connoissances du prince Adoellski 
et, je crois, de ces femmes qu'on adore. 

(1) Catherine Romanovna Voronzof, princesse Dachkof (1743-1810). Ello 
avait pris une très grande pari à la révolution do 17G:2. Ello fut plus tard 
présidente de l'Académie dos sciences et do la nouvelle Académie russe, 
institué» sur le modèle de l'Académie française. 

(2) David Ilumc (1711-1776), le célèbre philosophe et historien anglais. 



i:l{) .lOlIt.NAL I.NTI.Mi: Dlî ClIliVAIJIlK \)l: COKDIJtON 

Manlù 10. 

Portails est vomi; il m'a ilil (|U il avoil <''((; clioz le comte 
Chérémélief. Ils ont beaucoup causé d'amour et se sont 
fait de uuituclles confidences. (Ihérémétief s'est attendri 
au {)oint de verser des larmes; cette sensibilité lui fait 
bomieur et remplace bien à mon gré ce qui lui manque 
du coté (le l'esprit. A propos de sentiment, ils ont parlé 
des amours de Puységur, et Chérémétief croit mainte- 
nant qu'ils ont pour but la Nélédinski. Ce qu'il y a de 
sûr, c'est que Puységur compte partir avant nous. Il a 
voulu me faire entendre que c'étoit à cause de remèdes 
dont il a, besoin, mais j't'U doute. JNous en avons reparlé 
le soir ensemble, et il m'a dit qu'il n'en étoit point amou- 
reux, mais foiblemcnt. Je lui ai reparlé de la route, et 
comme il devoit partir le même jour que Mme Nélédinski, 
je lui ai l'ait observer, aliii de d('-cou\rir son intention, 
qu'il seroit mieux de la devancer ou de la suivre d'un 
jour. Il n'a rien dit, mais cela a paru lui plaire. 

Le marquis de Juigné, avec qui je suis toujours assez 
bien, est venu causer un quart d'iieure clicz moi ; il a été 
souper cbez la comtesse Pierre. Je n'étois pas habillé, je 
suis resté au coin de mon feu. 

Mercredi, 20. 

Le prince d'Anhalt et le comte de Brùhl m'ont écrit un 

mot pour nous demander à dîner; ils sont venus. Le 

prince m'a parlé de ses amours avec un enchantement 

'toujours égal; il y (1 j a passé la journée entière avecle comte 

(1) Auprès de Mlle Pléchef. 



ANNIlE 1775. — JEUDI, il DECEMBRE. 121 

de Brulil hier, on y a lu mon épître au comte André, et elle 
a fourni à la conversation. Ce qui m'a lait plaisir dans 
tout cela, c'est l'intimité qui règne entre le prince et moi. 
On a parlé à table de différens usages, celui en 
Russie de boire la choie avant le repas, c'est-à-dire un 
verre de liqueur, et de manger le dessert dans le salon 
quand on est hors de table ; ce dessert consiste en quel- 
ques plats de confitures, dont on prend avec la même 
cuiller dans tous, après avoir mangé sans l'essuyer. Les 
santés se boivent aussi les jours de fête, les uns après les 
autres dans le même gobelet; la politesse vous engage 
seulement à laisser dans le verre qui fait la ronde un peu 
de vin, qu'on jette dans celui qui est devant soi, avant 
de le passer à son voisin. Le prince d'Anhalt m'a dit 
qu'en Pologne il y avoit certaines maisons oii l'on vous 
annonçoit quand vous sortiez ainsi que lorsque vous 
entriez, et que, après cet avertissement d'un ou de plu- 
sieurs valets de chambre, il falloit essuyer une bordée de 
complimens. 

Jeudi, 21. 

Il y a eu feu d'artifice pour le Turc. Nous y avons été, 
le marquis de Juigné et moi, dans une maison de l'Impé- 
ratrice, où les ministres étrangers reçurent invitation 
pour s'y rendre. J'y ai trouvé le grand écuycr Narychkin, 
qui m'a abordé en m'embrassant et me renouvellant la 
promesse que je lui ai faite, m'a-t-il dit, de le venir voir 
à Pétersbourg. Je ne sais à quoi tendent toutes ces poli- 
tesses, mais j'en profiterai avec grand plaisir pour aller 
chez lui. Quant au feu d'artifice, que j'ai assez mal vu, j'y 
ai remarqué un arbre en feu vert de la plus belle couleur, 
ainsi que la caisse qui étoit en feu lilas. Cet art est très 



li-' .loi'iiNAh i.N'Ti.Mi; 1)1' (:iii;v \iji:ii m; coiuskuon. 

pci IrclioiiiK'' (!ii Russie, et ce sont les niern!)res de r,ii- 
tillrric ([iii s'en occiipenl. 

De l;i, nous avons été au clul); j'y ai vu Poj^^^genpol (\), 
qui m'a fait beaucoup de caresses et m'a demandé avec 
instance de nous voir plus souvent à Pétersbourg. Je ne 
sais s'il se doute de mon inclination pour la Narychkin, 
mais il m'a fait quelques plaisanteries indirectes. 

Il y a un ministre plénipotentiaire russe nommé pour 
Constantinople : il se nomme Stackief ; c'est une grande 
fortune pour lui, on lui donne quarante mille roubles 
d'appointemens. 

Vendredi, 22. 

J'ai étc^ ce matin, voir l'ambassadeur turc avec M. de 
Juigné. Il m'a demandé si j'étois François. M. de Juig-né 
lui a dit que j'étois avec lui et nommé par le Roy; il 
auroit pu ajouter que j'étois son neveu, mais il ne l'a 
point fait. Au bout d'un quart d'iieure de conversation, 
on nous a apporté des confitures, et les esclaves qui nous 
les ont présentées à genoux, après nous avoir donné des 
mouchoirs de soie en guise de serviettes, nous ont apporté 
du café très bon dans la même posture. A la fin de la 
visite, on nous a présenté du sorbet, qui est une espèce 
d'hydromel fort agréable, ensuite de l'eau de rose pour 
nous laver les mains, puis des parfums brûlés et toujours 
dans la même posture. Cela s'est terminé par un présent 
qu'il nous a fait : à M. de Juigné, d'un mouchoir et 
d'une cravate de mousseline à bordure brodée en soie 
et or, que l'ambassadeur lui a donnée pour sa femme, 
et à Puységur et moi d'une cravate: c'est une marque 

(I) Négociant établi en Russie. 



AlNNÉE 177a. — SAMEDI, 23 DÉCEMBRE. 423 

d'amitié, nous a-t-on dit, d'usago chez les Orientaux. 

Nous avons été l'après-midi aux Enfans-Trouvés; il y 
avoit un ballet exécuté par les enfans mâles et femelles 
de cette maison. Cela a été aussi bien rendu que cela 
pouvoit l'être. On demandera peut-être à quelle inten- 
tion de pauvres orphelins sont dressés à l'art de la danse, 
et c'est une question que je me suis faite. Je n'ai point 
trouvé de réponse; mais pour excuse j'ai pensé que le 
luxe, qui domine dans tous les États de l'Europe, avoit 
donné lieu à l'ostentation de créer dans un établissement 
moderne des élèves pour toutes les sciences, tous les arts 
et tous les métiers. Il s'agit de savoir quels en peuvent 
être les résultats. Après avoir examiné les différens ate- 
liers de cette jeunesse, nous avons été à la Comédie. 
Je n'oublierai pas la figure originale d'un M. Demidof, 
que nous avons vu aux Enfans-Trouvés, qui ressemble 
fort à Arlequin, baron suisse. Cet être, singulier par sa 
tournure, a un mérite réel, c'est d'être fort riche, et un 
plus grand encore, qui est de faire un usage utile de sa 
fortune ; il a donné aux Enfans-Trouvés cent mille rou- 
bles, cest-à-dire cinq cent mille francs. 

On a donné au spectacle le Faux savant et un ballet 
médiocre. Les figurantes sont fort bonnes, mais les 
danses seules n'ont rien de remarquable. 

Samedi, 23. 

Puységur est parti à quatre heures du soir pour Pé- 
tersbourg avec son nouveau petit domestique, qu'on 
dit être une fille. Il m'a dit en partant qu'on lui 
avoit volé vingt-sept roubles, la veille, dans sa cliam- 
bre. Cela nous a fait faire de tristes réflexions, à cause 
des soupçons que cela a fait naître dans notre esprit. 



124 joiîiiNAi, i.NTi.Mi'; 1)11 (;iii;v.\Mi:i! i)i: rionuKitox. 

Diinanrlic, 24. 

J'ai passé une j)artic de la joiirnco à faire quelques 
arrangcmens pour mon départ. Nous avons l'U', M. il»- 
Jnig'né et moi, chez le prince Volkonski, gouverneur de 
Moscou, chez le maréchal de Romanzof, etc. Chemin fai- 
sant, nous avons causé. M. de Juigné m'a dit qu'il étoil 
fiudieux qu'en déiruisant la religion chez le peuple, on ne 
l'eût pas remplacée, et que c'étoit la cause pour laquelle il 
y avoit si peu de probité parmi les gens du commun. Il 
est vrai que Pierre I", en abaissant le clergé qu'il crai- 
gnoit, a changé sa composition; il n'y a plus eu dès lors 
que des gens médiocres dans cet ordre, plus d'émulation, 
moins de connoissanccs encore, et de là le défaut total 
d'instruction pour le peuple. Tel est son raisonnement, 
qui peut être vrai à bien des égards; cependant, il s'agit 
de savoir si les principes de morale ont beaucoup d'empire 
sur des gens grossiers, qui ne croient qu'aux sens, et sur 
lesquels l'idée des peines et des récompenses est la seule 
impression qui les touche et le seul motif qui les conduit. 
Il est cependant vrai que la probité n'est pas universelle- 
ment connue, puisqu'on ne se cache point d'avoir le sys- 
tème contraire. Un officier demandoil il y a quelque temps 
à son commandant de solliciter pour lui la croix de Saint- 
Georges, et parmi les raisons dont il appuyoit sa demande, 
il en cita une plus forte pour son avantage. « Non, dit le 
commandant, je ne parlerai point de cette raison en faveur 
de votre demande, parce qu'elle me doit servir pour un tel. » 
Cette franchise prouve le peu d'idée qu'avoit cet homme 
des lois de l'honneur et de la justice. J'aimerois mieux 
qu'il eût été faux, et qu'il n'eût pas avoué par honte un 
arrangement qui blesse la probité, que de la méconnoître. 



ANNKK 177:; — DU 20 AU 30 DECEMBRE. 12'^ 

J'en conclurai que celle nalion-cy, comme les autres, 
se conduit par l'intérêt personnel; et comme il n'y a pas 
assez de lien et de consistance dans la socicHé des Russes, 
que le peuple ne jouit d'aucune considération, qu'on le 
dégrade continuellement, cet esprit de corps établi sur 
les lois de l'honneur n'existe point, et la probité qui 
n'emporte avec elle aucun avantage est inconnue aux 
cens du comnmn. 



& 



Mardi 26. jusqu'au samedi 30. 

J'ai été faire mes adieux à plusieurs personnes de 
Moscou, et peut-être pour jamais à cette ville que je ne 
re verrai probablement pas. 

Nous sommes partis à quatre heures et demie de Moscou 
et nous avons toujours roulé, sans nous arrêter, jusqu'à 
Pétersbourg-, qu'une heure ou deux toutes les vingt-quatre 
pour manger. Il ne s'est rien passé d'intéressant dans 
notre roule, qui est de 735 verstes. Il en faut un peu plus 
de quatre pour faire une lieue de France. Cliaque verste 
est marquée par un poteau planté sur le chemin , avec le 
numéro de la verste. 

La meilleure manière de voyager en Russie est d'aller 
nuit et jour, parce qu'il n'y a point de gile comme en 
France; on n'y trouve point de lits, et les maisons dans 
lesquelles vous vous arrêtez pour manger li>s provisions 
que vous avez avec vous, ne peuvent vous donner que le 
couvert. Cette incommodité vient de la manière dont 
voyagent les seigneurs russes; ils emmènent avec eux 
toute leur maison, lits, cuisine, etc. Les aubergistes 
deviennent alors inutiles. Vous trouvez cependant, sur 
la route de Moscou à Pétersbourg, deux auberges assez 
bonnes, lune à Twcr, laulrc à Novogorod. Au sur- 



126 .lOlIKNAL INTIMI'; DU CIIKVALIlili Di: CDIUlIillON. 

plus, les paysans sont iinliirclNiiiiciil. Iiospilalicrs, ils vou,^ 
rcroivoiil chaz eux, (iiiaiid vous voulez vous arrêter ; 
vous leur donnez ec (ju'il vous plaîl, ils sont toujours 
contens. 

Lorsque l'Impératrice va à Moscou, il y a de distam «■ 
en distance des maisons préparées pour la Cour, où l'on 
peut s'arrêter avec plus d'agrément que chez le villa- 
geois, dont l'habitation n'est pas supportable pour un 
François, à cause de la chaleur excessive qui y règne. On 
trouve alors abondamment des chevaux sur la route : ils 
se paient un kopeck ou ini sou cha(ju(^ cheval par verstc 
jusqu'à Novogorod; là, on paie double, ce qui est encore 
bon marché, et on donne aux guides ce qu'on veut 
depuis cinq sous, et c'est ce qui décide la vitesse de votre 
allure. 



ANNEE 177G 



Lundi, 1" janvier 1776. — A Mlle de Bressolles. 

C'est de cinq cens lieues, ma chère et tendre amie, que 
je veux vous offrir le premier jour d'une année, qui ne 
s'écoulera peut-être pas tout entière en votre absence. 
Hélas 1 je le désire et ne puis l'espérer! Dans la carrière 
que j'ai entreprise, suis-je certain des lieux où je dois 
être? Puis-je calculer l'instant où je reverrai ma famille, 
mes amis, cequej'aimeetce que j'ai quitté? Je n'appuierai 
pas sur une idée aussi affligeante; j'ai besoin de tout mon 
courage, et cette réflexion le diminueroit. Dans l'espèce 
de solitude où se trouve mon cœur, je veux du moins, 
mon amie, me rappeler ce qui lui est cher, en jouir comme 
d'un songe agréable mais évanoui, y joindre l'espérance 
de voir renaître pour moi ces momens délicieux où j'étois 
près de vous, où mes regards vous exprimèrent mille fois 
l'aveu tacite de mon cœur, aveu qui resta sur mes lèvres 
et que vous sûtes deviner! Pourquoi ne sont-ils plus ces 
instans, (jui eussent assuré mon bonheur, si j'avois pu 
choisir ce qui l'auroit décidé ? 

C'est k pareil jour, il y a un an, mon amie, que je vous 
vis chez votre so'ur Berlhinva] ; c'est là que, sous le pré- 
tc.xlc d un coiMphriieiit d usage, je donnai à 1 amitié mi 
baiser (jiic m inspira I aiiioui'. Il auroit du répauthe plus 



■128 .lOlIli.NAI. INTI.Mi; DU (;ilKVAIJi;ii 1)1'. CnltlililtuN, 

<l(î hoiilicui- sur une aiuice qui s'ouvroil ;i moi sous 
l'aspccl, lo 1)1 us séduisant... Mais c'est ainsi quf; les appa- 
rences nous abusent et rendent quelquefois l'avenir bien 
difrércut de ce qui le précède. Peut-être, dans un an, ne 
serai-je plus éloigné de ce que j'aime; peut-être ne me 
rappellcrai-je alors cette distance qui nous sépare main- 
tenant, que pour jouir avec plus de délices du moment 
où je vous reverrai, où je presserai mes lèvres sur votre 
main charmante, et où toutes mes peines seront ou- 
bliées. 

Maintenant que vous manquez à mon existence, et pen- 
dant l'exil qu'il me faut subir, je ne me contenterai pas 
de penser à vous, je vous ferai hommage de toutes les 
sensations de mon cœur : vous y avez des droits si grands, 
si réels! El jo ne saurois les restreindre. Vous serez pré- 
sente à mes actions, à ma conduite; j'imaginerai quel- 
quefois (jue vous blâmerez mes fautes ; quelquefois aussi 
j'oserai croire que votre sourire m'applaudira; mais 
j'aurai constamment pour objet celle à qui je veux plaire 
et dt)nt j'ambitionne l'estime. 

Ce n'est que depuis deux jours, mon amie, que j'habite 
une des plus belles villes de l'Europe, suivant les voya- 
geurs et les géographes. Je ne puis encore vous dire ce 
que j'en pense et joindre mon opinion à celles de tant de 
gens : j'arrive, mais j'aurai mon tour, et comme chacun 
a sa manière de voir, il me sera permis d'avoir la mienne. 
Bonne ou mauvaise, qu'importe'.' Pourvu qu'elle soit à 
moi, elle me sera plus utile que celle du meilleur obser- 
vateur dont je lirai les rcmarciues. Vous, par exemple, 
mon amie, Voltaire auroit beau faire votre portrait, il n'y 
mettroit point ce que j'ai aperçu, tout ce que j'ai senti et 
ce qu'on ne peut rendre qu'à soi-même. 



ANNEE 1776. — MARDI, 2 JANVIER. 129 



Mardi, 2. — A mon frère. 

Tu sais, mon ami, le besoin que j'ai de me confier à 
quelqu'un ({ui m'entende, et je n'avois rien à désirer à 
cet égard, (juand nous vivions ensemble. Nous n'avons 
plus cette ressource mutuelle, depuis que nous sommes 
séparés; mais mon imagination me reporte à ces temps 
que je regrette, et, seul, je crois souvent te parler, 
t'instruire de ce que je fais et jouir de ton amitié en pro- 
fitant de tes conseils. Tu connois mon penchant à former 
de nouveaux projets, c'est le goût de tous les hommes; il 
tient peut-être à cette in({uiétude naturelle (|uc nous avons, 
au désir (}ue chacun a de changer sa position pour la 
rendre meilleure. Chez moi, c'est le projet d'acquérir. 
Quand je fais mon examen, je ne suis pas content et 
je crois sentir qu'il ne tient qu'à moi de me perfec- 
tionner. 

Le séjour que j'ai fait à Moscou ne m'a pas été aussi 
avantageux que je le désirois. Je devois apprendre l'ita- 
lien, l'allemand, et je n'ai rien accompli de mes projets. 
Le seul bien que j'ai acquis, c'est (juelques connoissances 
dont je te parlerai plus en détail, et qui peuvent servir à 
mon utilité comme à mon agrément. J'aime les con- 
noissances particulières et je leur sacrifie trop la néces- 
sité de voir le monde; c'est ce dont je dois me corriger. 
Arrivé à Pétersbourg, j'ai résolu de m'y conduire diffé- 
renmient; je veux voir du monde, sans perdre de vue 
mes occupations. Je me suis imposé une loi de lire, 
sans y mancpier, cent pages chaque jour, et de faire le soir 
mes remarques sur ce (jue j'aurai vu dans la société. Je 
viens de; commencer le Ministère du chevalier de Wal- 

T. 1. u 



d.iO .JOlIltNAL INTLMK DU CIIKVALIKIl I)i: CORDKRON. 

pôle (i) clic compte en faire l'extrait. J'imagine réduire 
ainsi en extraits l'ouvrage de l'ahlié Millot (2) sui- l'his- 
toire, etc. Je l'exécuterai sous la forme de hîttres pour en 
ôler la sécheresse. 

Voilcà, mon ami. les premières occupations (|uo )'<• nie 
propose; je t'en entretiendrai de temps en temjts,etce sera 
un aiguillon pour ma paresse... Passons aux occupations 
du monde. 

J'ai fait un (h'iiei' fort agréable chez le baron de Noikem. 
Nous étions huit ou dix; il y avait entre autres le fameux 
Koslin (1^), très bon peintre de portraits, et le comle de 
Steinbo('U, capitaine des gardes achevai, qui joue parfai- 
tement du clavecin et paroît d'une société douce. J'étois 
à table à côté de Roslin; il a la simplicité et la modestie 
du vrai talent. C'est en effet un grand artiste et un de nos 
meilleurs peintres de l'Académie. Il m"a appris que les 
paysages on Suède étoient de la plus grande beauté, tant 
à l'égard des sites pittoresques que de la couleur, (jui est 
plus vive à cause de la pureté de l'air. Je serois fort 
curieux d'en juger par moi-même, et j'espère bien, en (juit- 
tant ce pays-cy, aller passer quelques jours à Stockholm ; 
alors je te rendrai compte de ce que jaurai vu. 

Adieu, mon ami; voilà une journée dont je suis con- 
tent, car j'ai fnit deux connoissances agréables. 

Mercredi, 3. — An même. 
Chaque jour, mon ami, amène nouveau visage. Je com- 

(1) L'Hixtoire du ministère du clu'valicr di' Wdipole avait été publiée à 
Amsterdam, en 1755. 

(2) Glaude-Frauçois-Xav^iei' Millot (1726-178o). autear d'ouvrages histo- 
riques sui- la Frauce. l'AiigleteiTe. etc.. très estimés au siècle dernier. 

(3) AliiXiiudre Roslin. né à Maliuoë (Suéde) eu 1718. mort à Paris 
le 5 juHlet 179,3. 11 exposa au Salon de 1779. à Paris, les portraits du 
prince et de la princesse Orlof et du comte Panine. 



ANNI:E 17T(i. — JKUDI. '. JANVIKR d31 

mence par M. de Lesscps, consul de France, arrivé de Ham- 
bourg ici. au mois de juillet. Cet homme m'a paru foi't hon- 
nête, un peu parleur et peut-être sans beaucoup d'esprit. 
Sa ligure est agréable. Ces deux points réunis ont fait 
(ju'avec des prétentions il s'est attiré quehjues ennemis. Je 
crois qu'il finira par se concilier ceux (|ui le connoitront, 
parce qu'il est ])on homme; du moins m'a-t-il paru tel (1). 
J'ai vu, dans la même matinée, deux négocians fran- 
çois, MM. Raind)ert et Michel. Le premier a été vice- 
consul; il a des connoissances, de l'esprit et de 1 activité; 
c'est d'ailleurs un économiste. Je n'ai pas trouvé M. de 
Juigné prévenu en sa faveur. Pour Michel (2), il fait plus 
le monsieur; il est riche à la vérité, mais je préfère la 
tournure de l'autre. Adieu. 

Jeudi, 4. — A Mlle de Bressolles. 

Vous aimez la peinture, mon aimable amie; pourquoi 
n'étiez-vous pas ce matin dans l'atelier du fameux Roslin, 
que j'ai été voir? Vous auriez été enchantée des morceaux 
qui y sont. J'y ai admiré les portraits du prince et de la 
princesse Galitzin (3); le maréchal surtout est frappant. 
Il y a une ondjre qui exprime un vide entre son cordon 
bleu et son habit : c'est à y mettre la main. Ce Uoslin est 
un habile artiste, il ne néglige i-ien dans ses tableaux, et 
les détails sont d'une perfection qui ajoute beaucoup à la 
vraisemblance. J'ai été bien content d'avoir vu ces beaux 
morceaux; mais je cherchois encore dans la salle (|u<'hiue 



(1) Voir la note de la page 78. 

(2) Peut-être un des lils de rancieu ngent dipioniatitjne de Louis .\V 
auprès de l'inipéiatrice Elisal)etli, négoeiant IVanrais étahli en Hnssio. 

(3) Le prince Alexandre Milvliaïiovitcli G:ilitzine(17-3-1807),l'eld-niari''clial 
et vice-chancelier, de 1702 à 1775, du Collège des atlaires itrangères. 11 
avait épousé, en 1747, IJarie. filli; du prince Alexis Malwéévilcii Gagarinc. 



i;j_" joritNAL i.NTi.Mi: 1)1' (;iii;\ Ai.iiJt di. ciihi-.i.imln. 

clioS(!, cl, je iik; suis ;i|)crrii. iikjii ;imif. au hoiil de ma 
(lisli aclion. i|ii(! c «'loil noIic [mil rail. S'il y eût élé, l'ori- 
uiiial uLiroiL cncoi'cî iiiaii([ii('' à ma salisfactiorï . et c'osl 
ainsi ({u'oii ne peut jamais Otru heureux loin de ce (jui esl 
m'cessaire à notre cœur. 

,1 ai |)ass('' imc |»arli(' tic la jourm'c à boire; et à mang^er 
comme au cabaret, h^irectivemeiil nous y étions. Vous 
saurez, mon aimable amie, qu'un des plaisirs de ce pays, 
où on ne les connoît guère, c'est de faire des pique- 
niques. On y va en traîneau, on revient de même et l'on 
croit s'y être amusé. Il y a, à deux verstes de Pétersbourg-, 
une île formée parla Neva, qui est du plus joli aspect; 
elle s'appelle Kaminiostrof (1); le grand-duc, à qui elle 
appartient, compte y faire bâtir. Un Iraîteur françois, (jui 
se nonune Gauthier, a la permission d'y tenir auberge, 
et vous êtes bien chez lui. Notre dîner nous a coûté qua- 
tre roubles trois quarts (c'est près d'un louis de France): 
il étoit bon, mais il faisoit froid, nous avions 19 degrés. 
Ce qui m'a fait le plus de plaisir dans cette partie, c'est le 
passage sur la glace de la Neva. Cette belle rivière a 
deux fois au moins la largeur de la Seine, et son cours 
end^ellit la capitale de l'empire russien. Au retour, j'ai 
été prendre du thé chez le ministre de Suède; nous avons 
causé ensemble jusqu'au soir, c'est-à-dire trois heures. 
J'en ai été très flatté, parce (jue j"ai vu de sa part un pen- 
chant à l'amitié, auquel je suis toujours sensible. Le baron 
de Nolkem est aimable, il joint aux qualités de l'esprit 
celles du cœur; mais il est fort susceptible, la moindre 
chose le blesse. 11 faut le connoître et lui passer ses petites 
foiblesses; elles tiennent chez lui à un physique délicat. 
■ Vous savez, mon aimable amie, comment une plaisanterie 

(1) Ou Kamcnni Ostrof. L'Impératrice en avait fait présent à son fils 
en 1763. 



ANNEE 1776 — SAMEDI, (i JANVIER. 133 

nous a broiiill(''s; c'étoit une petite relation d'une course 
que j'ai faite à laroslaw, en vers et prose. Il m'en a 
boudé pendant quelque temps, et j'avoue que la confiance 
et l'amitié, qu'il me témoigne depuis peu, m'étonnent en 
me flattant; j'y cherche un motif dans l'intérêt, parce 
que tous les hommes en sont susceptibles, d'une manière 
plus ou moins délicate. Son motif, je crois, est d'avoir 
quelqu'un à qui il puisse conter ses peines et ses plaisirs, et 
ce choix flatte mon cœur; d'ailleurs mon intérêt s'v trouve 
joint. Je pourrai, mon amie, lui parler aussi de vous. 

Il m'a montré une lettre qu'il a écrite au roy de 
Suède (i), alors prince royal, on il lui dit des choses fortes 
pour son avantage; cette lettre est bien écrite et fait 
honneur à tous les deux. Le roy a pour lui la plus tendre 
amitié. Si jamais le baron de Nolkem va en France, je 
veux lui procurer l'avantage de vous connoitre. 

Adieu, mon amie, voilà une lettre énorme; mais je ne 
puis finir, quand je vous adresse quelques lignes. 

Samedi^ 6. — A mon frère. 

Je ne t'ai pas encore parlé, mon ami, de M. de Nor- 
mandez, secrétaire de légation d'Espagne. C'est un digne 
et honnête garçon, qui a beaucoup de sens; il paroît me 
rechercher et sa liaison me flatte. Sa santé, (jui malheu- 
reusement n'est pas bonne, le rend un peu mélancolique; 
mais je tâcherai de le guérir par mes soins et la dissipa- 
tion. Il est si agréable d'obliger un galant homme! 

Il est venu me voir ce matin et nous avons été ensemble 
faire quelques visites et dîner chez Michel, qui nous a bien 
traités et fait boire du vin de Calabre, (pii csl (N'Hcicux. 

(1) Gustave III (1746-179:2). II avait succédù, on 1771, à son porc, Atlolpho- 
Frédéric. 



i:m .ioi'ii.nan i.n'iimi; di: (;iii:v.\ij|'.h di: i;oiti!i;iu».\ 

Le soir, jiii ('IV' nw.c lui cJm;/, M. Slacliiiii. s(;crél;uro de 
rAca<l(''tiii(;, pour leijuel j';i\ois un lixic du dcjclcur 
(lilicliii ( I I. Cet lioiimic, dont je m'<''loi.s loi'im'' iiiic idf'c 
sublime, est iiiic manière d'original, doril les e(jnnois- 
sancos sont un jieu confuses; du reste, ^rand parleur et 
honnête. Les bavards sont toujours bonnes gens. 

On m'a appris la nomination du chambellan Narydikin 
là un gouvernement de la Russie blanche ; l'Impératrice, 
en arrivant aujourd'hui à PcHei'sboury, a signt'' (-(îtte nomi- 
nation. On m'a parlé aussi de la mort de l'abbé de Voise- 
non (2) et de l'agonie de Voltaire (3). Les nouvelles qu'on 
m'a dites de France m'intéressent davantage ; la révocation 
surtout de la révocation de l'édit de Nantes m'a fait un 
grand plaisir. C'est du moins une preuve que le clergé ne 
domine pas, et que l'esprit de philosophie qui règne dans 
le ministère produira de bons effets pour l'humanité. M. de 
Juigné n'est pas de mon avis, et j'ai vu avec peine qu'il 
étoit le seul, au milieu d'étrangers et de François, qui ne 
participât point à la joie qu'a causée cette nouvelle. 

Dimanche. 7. — Au même. 

J'ai été ce matin à la Cour, mon ami, baiser la main de 
Sa Majesté Impériale. Le palais qu'elle a à Pétersbourg 
est considérable; l'extérieur annonce moins de goût que 
de magnificence. Il y a une grande place devant. Ce qui 
m'a étonné, c'est qu'il faut monter fort haut; au surplus, 
je t'en rendrai compte d'une manière plus satisfaisante 
la première fois. 
\ J'ai fait encore une nouvelle connoissance par le moyen 

(1) .Jacques Gibelin (1744-18:28), médecin aixois, qui habita tour à tour 
Paris, l'Angleterre et sa ville natale, 
j (2) Il était mort le 22 novembre 1775. 

(3) Il devait vivre encore jusqu'au 30 mai 1778. 



ANNEE 1776 — DIMANCHE. 7 JANVIER. IS.'i 

de Norniaiulez, qui me témoigne beaucoup d'amitié. 11 
m'a mené chez M. de Behmer (1), président de commerce 
pour la nation allemande. Ce bon Germain a une femme 
qui est fort honnête et trois filles qui sont aimables ; je 
n'en ai vu que deux. Il y en a une qui a, dit-on, l'anglo- 
manie, mais elle n'a pas la taciturnité de la nation britan- 
ni(iue. L'autre (2) est plus jolie et je lui ai trouvé de la 
ressemblance avec Mlle de Gournay. C'est une maison 
agréable, suivant ce que m'a dit Normandez, et nous 
irons v passer des soirées. J'ai été de là chez le comte 
André (3), qui m'avoit mandé le matin qu'il avoit pris mé- 
decine et qu'il me prioit de venir lui tenir compagnie. Il a 
de plus en plus l'air de l'amitié vis-à-vis de moi. J'y suis 
resté jusqu'à onze heures et demie. Le comte André, mon 
ami, est réellement sensible ; la vie qu'il mène s'oppose 



(1) « La famille Behmer... est une famille originairement noble de Pomé- 
ranie. En 1393, ils vinrent à Nûrenberg... Une branche s'est retirée en 
Poméranie... et de cette branche... est descendu Jean-Ehrenreich Behmer, 
secrétaire privé d'Etat à Berlin, marié à Iledwige Barsch de Oelscliliiger. 
fille du fameux chancelier de ce nom. De ce mariage naquit Frédéric- 
Elirenreich Beiimer, conseiller privé au tribunal suprême des appels à 
Berlin, directeur en chef du Collège de revision et de celui des bâtimens, 
directeur en chef de la commission royale immédiate pour l'examen 
des aspirans aux suprêmes judicatures et juge de toutes les loteries 
royales de Prusse. Ayant été l'un des cinq membres de la commission 
établie on 1745 pour la réforme de la justice... il fut appelle à Pétcrsbourg 
pour ce même but, en 1770. Il accepta cette vocation et sollicita la permis- 
sion du Roi; mais ne l'ayant obtenue qu'en 177i', sur la demande (ju'en fit 
directement l'impératrice de Russie, il s'y transporta et fut nommé à son 
arrivée vice-président et chef du Collège do justice pour los provinces 
allemandes. 11 y est mort en 1776 [âgé de ciniiuantc-cinq ans] et a laissé, 
de sou mariage avec CiiarloUe-Élisabelii Mcnzel, fille du conseiller de cour 
Charles Menzel, doux fils et trois filles.» De M. Belimer, Catlierinell avait 
dit: « Voilà le seul iiomme qui ait refusé de marchander avec moi, et il 
ne s'en repentira pas. « A sa mort, son fils aîné, resté à Berlin, fut appelé 
à Pétcrsbourg, où ii allait entrer dans h^ Collège des allaires étrangères, 
quand il mourut lui-même en 1780. (Bibliothèque d'Avignon, ms. oOolî, 
fol. 90-93.) — Les trois filles, dont il sera ici souvent question, sont : Caro- 
line, décédée en 179o; Charlotte-Marie-Christiane, qui épousa le chevalier 
de Corbcron; et Albertinc. 

(i) Charlotte. 

(3) Razoumofski. 



iiid .Kti'ii.NAi. i.NTiMi. 1)1 (;iii:vALii:u i)i: conni-nu.x 

.'111 (It'-N ('loiiiiciiiciil (le crllc (|ii,ilil('! clic/ lui. (iiai> i-ljc 
r('|);ir<»il dans I iiil iiiiilt'î, cl ses amis en jouisseiil. Nous 
avons cause de nos amours ol, il a ('■coûté a\«;c iriLt-rcl le 
r«'cil, (le plusieurs do mes avonlures. En v('i-il('. je crfds 
«|ne je trouverai en lui un (h'dommagemenl a la [)ii\alion 
(|n(> In me causes; mais lu ne seras pas remj)lac('', car lu 
ne peux r(''tre dans mon cieur. Adieu. 

Lundi, 8. — Au même. 

J'ai vu ce matin un homme, mon ami, dont la tour- 
nure (;st assez singulière: c'est le baron de Sacken, mi- 
nistre de Saxe à cette Cour. Il v a six mois que je le 
\'ois sans le connaHre, et (juehpies notions (jue j'ai eues 
de son caract('re m'ont d()nn('' envie de l'ajiprofondir. Son 
premier abord est simple, froid et lionn(jte; il est d'une 
taille assez haute, mais sa figure qui est bien, et surtout 
sa manii'Te de parler décéleroit l'Allemand aux yeux d'un 
Fran(;ois qui ne le connaîtroit pas et seroit tenté aussitcU, 
de le contrefaire. Sa conversation n'a rien de piquant ; il 
semble préférer la retraite à la société, peut-être que c'est 
parce qu'il ennuie les autres. J'avoue qu'en jeune homme, 
j'ai prononcé à part moi ce jugement; mais quand j'ai re- 
marqué que cet homme affectoit àPétersbourg, ainsi qu'à 
Moscou, d'avoir une maison plus aux champs qu'à la ville, 
qu'il rég-noit dans son logement le goût des arts et qu'on ne 
pou voit pas l'accuser d'y mettre de la prétention, j'avoue 
que cela m'a donné une idée toute différente de lui. On 
m'a dit, d'ailleurs, qu'il connoît parfaitement le caractf're 
des gens en place et qu'il étoit assez bon observateur. Je 
veux cultiver cet homme, et voir si les premiers indices 
de son caractère ne m'ont pas trompé sur le reste. 

Je suis sorti à (juatre heures de chez le baron de Nol- 



ANNKK 1776. — iMARDI. !) JAiWIKH. 437 

kem, poiii- laire (|iielquos visites. J'ai tHé chez Falcoiicl, 
oïl J'ai causé deux heures. 11 ui'a parlé de sa traduction 
de Pline (l), (|ui a été fort critiquée; il y a répondu avec 
fermeté, et en même temps s'est corrigée de plusieurs 
choses qu'on lui reproche. C'est un exemplaire retouché 
de sa propre main qu'il m'a prêté pour le lire: je crois 
qu'il en fera faire une nouvelle édition. Je le dirai ce que 
je pense de cet ouvrage. 

Mardi, 9. — Au même. 

J'ai passé, mon ami, une partie de la journée à écrire. 
Tu recevras d'aujourd'hui mon n" 7. Il y a aussi une let- 
tre pour ma mère, une pour Mme (h" Juigné, et une pour 
Moscou, au prince Dolg-orouki, chambellan de l'Impéra- 
trice; c'est un dig'ne et honnête garçon, dont j'ai reçu 
toutes sortes de bons traitemens. Son caractère est doux 
et honnête, car il est amoureux! Et tu sais, mon ami, que 
c'est une preuve admissible pour moi. La comtesse 
Zachar Czernichef est l'objet de sa flamme, et je ne lui 
envie nullement cette conquête, qui n'est pas jolie et 
encore moins bonne. 

Après avoir fait toutes mes ('-critures, j'ai été passer la 
soirée chez le comte de Lascy. J'v ai trouvé le comte Sa- 
cromoso, qui m'a dit la nouvelle de la mort du grand 
maître de Malte, remplacé par le bailli (h^ Mouen cl). La 
nouvelle n'est pas sûre. 

Tu te souviens, mon ami, de la fameuse jjierre amonc'O 



(1) Il avait traduit les trois livres de Pijne sur les arts (xvxiv", xxxv% 

XXXVl'). 

(2) François-Xiniénès de Texada, ^M'and maître de l'ordre de M;ilte, 
nommé le L*8 janvier 177o, était mort le 'J novembre 1775; il avait été rem- 
placé, le d2 du même mois, par Jean-Emmanuel dr ilolian-l'olduc, ([ui 
décéda lui-niênic le 9 juillet 1797. 



138 .loiMtN.VL i.Nri.Mi; i)C Cil KVA M i:i: m; i;<>iti!i;iio.\ 

;i J'i'lcrshoiirtzdii loiid de l;i riiiLiiiilc Cr l'ix'lici' ('■iioniic. 
(iQsliné à faire le |)i(''(|cst;il de; la staluc de l*icn-c, I", 
ne dcvoil pas être taill*'; Falconct, (|iii l'a trouvé troj) 
gros |)Our la statue, l'a fait diininiicr, et eela lui a oeea- 
sionné uue (jucrellc. On a prétendu qu'il a craint que la 
singularité de ee piédestal n'attirât troj) l'attcîution des 
spectateurs (U ne i'it tort à son ouM'age ; je ni; le crois jias 
capable de pareille petitesse. 

Après le souper, Norniandez m'a parlé de ses amours : 
ils ont pour objet Mlle Cbarlotte de lîcbmcr. 11 ppétend qu'i I 
veut s'en détacber, parce (|u'elle est cocjuette ; cependant il 
ne se soucieroit pas, j'imagine, qu'on allât sur ses brisées. 
Cette jeune personne est celle que j'ai vue l'autre jour, et 
à qui je trouve de la ressemblance avec Mlle de (lournay. 
Noi-mandcz est jaloux, à ce ([uil m'a dit, et il l'est de la 
personne en question; il est vrai qu'il a donné lieu à des 
reprocbes de la même espèce, en en contant à la sœur 
que je ne connois pas et qu'il me recommande fort. 
Voilà, mon cber ami, matière à aventures; mais tu sais 
mes projets de Moscou, et il faut voir ce <}u"ils devien- 
dront, avant de m'engager d'un autre côté. Au surplus, 
je ne veux point d'affaire sérieuse et la Préférée le sera 
toujours. Adieu. 

Mercredis 10. — Au uiriuc. 

Je reviens de cbez Lesseps, oii j'ai soupe. Ce sont 
de fort bonnes gens; nous avions le ton un peu bour- 
geois, on a (dianté à table, mais on étoit gai et c'est le 
principal. Il y avoit un jeune bomme espagnol, qui m'a 
dit que Norniandez alloit tous les jours cbez les Behmer, 
et je n'ai pas mal jugé de le croire amoureux. 

J'ai eu ce matin la visite d'un petit monsieur, gros. 



AXM-:i': ITTO. - JEUDI, H JANVIKU. 139 

court, vieux, vif et grand bavard. Ce Franrois, car il on 
pleut ici, s'appelle le chevalier Duniénil; il est outchitel 
chez le prince Troubetzkoï, a beaucoup voyagé et se pré- 
tend des connoissances immenses sur l'art de se guérir. 



Jeudi, 11. — .4 Mlle de Bressolles. 

Vous serez ma confidente, mon amie, et c'est vous que 
je veux instruire de deux connoissances que j'ai faites 
aujourd'hui. La première est Mlle Petit, fdle d'une gou- 
vernante françoise, attachée au comte Steinbock; elle 
est venue dîner aujourd'hui chez le baron de Nolkem, 
oii j'ai dîné. Cette jeune personne est fraîche, assez ai- 
mable, et j'ai un si grand besoin, mon amie, de m'at- 
tacher, que j'ai cherché à lui plaire; je compte aller 
chez elle pour lui porter quelques dessins, car elle s'en 
occupe. 

Après quelques visites, j'ai été passer une assez jolie 
soirée chez les Behmer. J'y ai vu la troisième fille, mais 
c'est toujours la deuxième à qui je donne la préférence. 
Elle a chanté des ariettes italiennes, et sa physionomie 
en est devenue plus agréable. Une jolie voix a bien des 
charmes ! On a été assez gai ; il y avoit du monde d'un 
côté, nous faisions de la musique de l'autre, et j'ai trouvé 
le moment, en prenant une bougie, de baiser une main 
qu'on m'a laissée. Si j'avois été amoureux, je n'aurois pas 
été si hardi ! 

Adieu, ma chère et tendre amie, c'est aujourd'hui le 
dernier de l'an russe, et j'espère que le dernier jour de 
76 ne me verra pas aussi éloigné de vous. Dites de même, 
mon amie, et je serai content. 



140 .Miiit.NAi, i.Mi.Mi: DU (:iii;v.\Mi:i« di: coiujkhon. 

Vûiidrcili. /•?. — A la manjuisc de lirélifin. 

Vous ('-les SMiis doiilc ciiriciisc. M.idîiiiir. de (•(tiiimilro 
l;i sil ii.'ilioii (le mon CM'iir. vous (jiii en ;i\t'/. t'It' l;i coiili- 
(l('iiU\ N'oiis la serez encore acliicllrnient : c'est ^ous 
prouver (|iie je ne criiins j);is re.xaineii. Vous savez. Ma- 
dame, combien j"ai soiillert de la séparalion douloureuse 
de ce (jue j'aime; j'en ai conçu une sorte de mélancolie 
qui m'a duré lout mon vovage, ou pour mieux dire le 
séjour entier que j'ai l'ait à Moscou. 

On a voulu me secouer, m'ollVir dans la dissipation 
un remède à mon état de langueur. Sans ami, sans maî- 
tresse, commiMit pouxoir y l'éussir? Ces deux ressources 
se présentèrent, et je vous avoue (|ue je m'y prêtai 
comme par instinct. La jeune Narychkin et le comte 
André m'ont fait entrevoir la consolation quon peut 
espérer de l'amour et de l'amitié; mais la première ne 
donnoit de pâture qu'à mon imagination, ne pouvant rien 
fonder sur des conjectures incertaines. C'est ainsi que se 
trouvoit mon cœur, quand j'arrivai à Pétersbourg. Au- 
jourd'hui, j'ai vu à la Cour la jeune personne en ques- 
tion ; il y avoit gala pour le premier jour do l'an, qui est 
suivant l'ancien stvle. On dansa le soir et je lui parlai 
alors. L'on n'avoit pas encore pris congé de l'Impératrice, 
(juc je sortis avant les autres pour aller voir M. Staehlin, 
secrétaire de l'Académie. Je trouvai chez lui la S(pur de 
la frêle Narychkin, avec Mlle Némir, la gouvernante, et 
un original qui se nomme le chevalier de Minvillers, qui 
demeure chez le grand écuyer . Cette soirée pouvoit 
m'étre avantageuse; vous verrez ce que la suite amènera 
de nouveau. 



ANNEE 177G. — LUNDI, Ib JANVIER. 141 

Sanu'di, 13. — A la même. 

Nous avons eu aujourdhui, Madame, un spectacle fort 
agréable au Couvent des jeunes demoiselles (1). Elles ont 
représenté riiulisciet, de M. de Voltaire, le Sorcier et le 
Coq du village. Ces trois pièces, ainsi que le ballet qui a 
terminé le tout, ont été très bien rendues. La dernière 
surtout a vir très piquante, par les petites filles do cinq, 
six ou sept ans qui en étoient acteurs et actrices. Je suis 
fâché seulement que l'intelligence de cette tendre jeu- 
nesse soit aussi mal employée ; le goût des plaisirs et les 
talens qui y mènent sont plus nuisibles que propres au 
bonheur des jeunes personnes qui n'ont point de fortune. 
Mais je fus édifié et attendri de l'air de bonté de l'Impé- 
ratrice et de contentement des jeunes personnes. Il me 
sembloit voir une famille bien unie et la mère la plus 
tendre caressée par ses enfans. Cette idée vous fera 
plaisir. 

Lundi, 15. — A la même. 

J'ai vu ce matin, Madame, ce fameux morceau de 
Pierre I", en statue équestre, de Falconet. C'est la plus 
belle statue que je connoisse dans ce genre. Vous savez 
toutes les discussions, critiques et mauvais propos aux- 
quels elle a donné lieu; je puis vous assurer quelle les 
fait tous oublier. J'irai la revoir plusieurs fois, et ce sera 
alors que je vous en parlerai plus en détail. 

Le soir, j ai (dé passer deux heures chc/, les Uchmer. 

(1) L'Inslilul. do Sinolna ou le .'wir'j/.ii// MoHa^dji-, fondé par Catherine II 
en 1704, pour Erducation de quatre cent ciuatre-vingts jeunes filles, à 
l'imitation du Saint-Gyr crée par Mme de Mainteuon. 



l'fi' .Ktcii.NAL i.NiiMi; Dr ( ;ii I x A i.i i.ii Ml, i;oi;i!i:i;(i.\ 

l'îll \(''ril(''. .Vl.lihmic. celte cidelle esl jolie! Il me jUeiifl 
un sci-ii|)iile : (• esl un jeune Imiumui; (|ui en (;st amoureux 
(jui m \ il pi'éscnt»', cl (m- jeune lutninn- est li('' a\ec nmi. 
(Jue l.iire'.' Il est j.iloux. (|U(ih|n 11 j)félcn<le l(i eoiitraire, 
l";uil-il renoHcei- au cliaina; il iim- comioissaiiee agnsible? 
Komprai-je avec un homme que j'estime?... Ah ! l'emmes, 
femmes, scre/-\oas toujours cause de uos inconsi'-- 
(juenees. avant de 1 être de noire l»(inlieur! 

Mardi, 10. — A mon frrre. 

.Je nai l'ien de hien intéressanl à te mander. Le consul 
d'An^letei-i'e est mort aujouivrinii, M. Chouvalof. 11 Iaiss(! 
une lenmie et trois enfants. Sa place lui valait six mille 
rouhlcs. 

Nous avons eu mi grand diiiei'. On a parlé après de 
comédies, et on a eu la maladresse de parler lég«,'remeut 
sur le compte de M. Cachelof. (|ui joue la comédie avec 
la comtesse Matouchkin (1), etc., dans la troupe de société 
du prince Galitzin (2j , oncle de cette jeune personne. 
Mme Nélédinski est hrouillée avec elle et nous ferons 
rivalité, ce (jui nous fera manquer d'actrices. Il est vrai 
que l'on peut jouer Annette et Lubin, la Clochette, avec une 
seule femme; mais ce n'est pas mon avis de nous presser 
de jouer, comme le veut I^uységur. Il ne faut point avoir 
lair de hraver les gens dont on peut avoir hesoin. 



(1) La comtesse Sophie Matouchkine, dont le ciievalier de Corberou 
davint ami dans la suile. 

(2) C'est sans doute le prince Démétrius Vassiliévitcli Galitzine, né en 
1708, qui avait épousé, le 10 février 174;j. Catherine Kirillovna Matouch- 
kine, fille du général de ce nom. Il avait deu.x lils, Michel et Démétrius. 
nés en 1748 et 1750. 



ANiXEE 1776. — JEUDI, 18 JANVIER. 143 

Mercredi, 17. — Aîi même. 

C'est aujourd'hui, nion ami, qu'on fait à Pétersbourg 
la cérémonie la plus ridicule : c'est la bénédiction de la 
Neva par le clergé grec, dans la plus grande pompe. 
Autrefois l'Impératrice assistoit à cette momerie, tous les 
régimens des gardes étoient sous les armes, et on don- 
noit un poids et une authenticité particulière à la super- 
stition. Le peuple s'empressoit de plonger ses enfans 
dans cette eau nouvcdlcment bénite, et ces petits malheu- 
reux devenoient martyrs, à cause du froid considérable 
qu'il fait alors. Il y avoit aujourd'hui 2o degrés. On pré- 
tend que cette cérémonie se fait en mémoire du baptême 
de Jésus-Christ dans le Jourdain. 

Il n'y a point eu de Cour le soir, mon ami; j'ai été à 
une comédie allemande, qui m'a fait plaisir par le jeu 
naturel des acteurs. C'est une troupe que la colonie 
allemande a fait venir à ses frais, et c'est une ressource 
agréable; on y joue la comédie et l'opéra-comique. 

Jeudi, 18. — Au même. 

On a fait un grand enterrement ce matin : c'est celui de 
Mme de Voronzof, chancelière (Ij. Tu sais, mon ami, la 
cérémonie du passeport, que l'on met entre les mains du 
défunt, pour présc^iter à saint Pierre : cela s'exécute encore 
à la lettre. ïu peux juger des progrès de cel hîmpire en 

(1) Anna Skavronska, cousine de l'impératrice Elisabeth, qui l'avait 
mariée au comte Michel Ilarionovitch Voronzof (1714-1767), vice-chan- 
celier (le 1741 à 1758 et chancelier de 17ti8 à 1767. — Un aulre Voronzof, le 
comte Ale.\andre Rornanovitch (1741-180o). neveu du précédent, fut aussi 
élevé à la digniti' de rhaiiwlicr de l'Kmpiri! par l'empereur Alexandre \", 
en 1802. 



lU .lOlIKNAL IN'n.Mi; 1)1! CIIKVAUKlî l)i; COItlIKHO.V 

pliilosopliic. Il ii'csl pMS |)liis loii <lii col*'; de hi inoialc 
J'ai (Ml en riiiitin la xisilc do, plusieurs pcrsoiincîs, eiilrc 
aulrcs fie b'i'.iiK'ois. Je ('(mi rciidrai rdiuplc au proiiiicr 
jovu"; mais je le pr(''vicns (pic ('o ne sfira pas <à l'avantage 
do la ualiou. (l'est prodij^ieux ce (|u'il y a ici d'avenlu- 
riors de notre pavs; ils ne domierd pas bonne r('putati()ii 
à la France, et on se rcndani niiituellcmcnt et puhlifjuo- 
nicnt justice, ils se d(''voilent et vous mettent à coin cri 
de leurs fourberies. Je n'ai pas encore à m'en {»laindie, 
mais il faut y prendre garde. 

Samedi, 20. — An ninne. 

Mes jounn-cs |)assentici })lus i'ai)idement (juii .Moscou, 
c'est sans comparaison. Il y a ici plus de lien, et la société 
y est })lus vari('c. Il y a des étrangers à Pétersbourg, des 
artistes, et on n'est pas réduit à se voir pour tuer le temps. 
Je l'emploie (juand je m'amuse, et (i'est assez le but de la 
société ; quand elle ne le peut remplir, je lui préfère la 
solitude. 

Je trouve beaucoup de ressources dans la maison des 
Behmer. Le père et la mère sont de bonnes gens, qui rap- 
pellent assez l'ancienne manière franclie de vivre autre- 
fois. Il y a trois filles (]ui rendent cet intérieur plus 
piquant. La cadette est fort jolie, a une tournure natu- 
relle qui me fait ressouvenir de Fx-Vllemagne; car cette 
tournure appartient au pays. Les Russes ont le défaut 
contraire, d'autant plus désagréables en cela que leurs 
politesses, leurs manières, ce prétendu bon ton, tout cela 
n'est que singeries, rien ne leur en appartient. J'ai trouvé 
une autre ressource dans l'Anglois Perraut, que je vois 
chez les Behmer : c'est la connoissance de sa langue qu'il 
me montrera. 



ANNEE 1776. — MARDI, 23 JANVIER. lil 



Dimanche, 21. — Au même. 

J'ai bien pesté ce soir, mon ami, contre ma paresse de 
n'avoir pas appris l'allemand. Je vais à la Cour; j'y trouve 
la jeune Narychkin, qui me dit qu'elle ira à la comédie 
allemande; je n'y manque pas en conséquence. Elle n'y 
étoit pas, on ne joua que deux comédies sans opéra, et je 
me suis ennuyé, faute de comprendre ce qu'on disoit. 

J'ai été de là chez Staehlin, où j'espérois du moins voir la 
gouvernante (1), et mon calcul s'est encore trouvé faux. 
J'ai fait la connoissance du fils do Slaelilin, qui est un fort 
bon garçon. Nous avons causé de dessins, de gravures, etc. 
Il m'en a montré un du marquis de Blosset (2) à l'imita- 
tion du lavis. Nous nous sommes proposé de travailler 
ensemble; il me communiquera sa manière, et comme elle 
me paroît bonne, j'y joindrai la mienne : cela la perfec- 
tionnera peut-être. 

Adieu, mon ami, je viens de souper chez le comte 
Ivan Czernichef, où je me suis ennuyé ; les grandeurs sont 
assommantes. 

P. S. — Je viens d'apprendre la grande réforme de la 
maison du Roy, qui me paroît juste. J'attends avec impa- 
tience ce qui regarde ton régiment (3) ; il me semble qu'il 
est question de lui. Les bruits sur M. Turgot m'inquiètent. 

Mardi, 23. — A la marquise de Brélian. 
Vous croyez peut-être. Madame, qu'on ne s'occupe en 

(1) Mlle Nrmir. 

(2) Actuellement, ambassadeur du roi de Franco auprès du roi do Portugal. 
(;!) Le niiirquis do Corboron était, on s'en souvionl, olficier dans le régi- 
ment dos gardes françaises. 

T. I. 10 



14B .lorUXAL I.VTIMK r)U CIIKVAIJKM l)l". flOUHKKON. 

Russio (\\\ h laiiM! (les soldais ou des rrinmcs jjroprcs an 
ni(''nau(^: nous iiiiaj^iucz sans doiilc (juc, dans nn \>'d\s 
neuf à l)icn des égards, on commence par les grands 
j)rin(i|i('S dv l'cMlucation, par iin iil(|ncr les grandes vertus 
morales aux jeunes gens des deux sexes, et que le monde 
ensuite et les voyages leur donnent ce vernis qui fait les 
grâces. Je le croyois ainsi. Madame; mais je suis dé- 
trompé. J'ai vu aujourdlmi les jeunes jtersonnes du 
Monastère, qui est ici le Saint-Gyr de la France, repré- 
senter iHie comédie et un opéra-comique, avec toutes les 
grâces de nos belles dames de Paris. Bonnes musiciennes, 
bonnes comédiennes, danseuses agréables, de la plus jolie 
conversation, elles n'auront rien à acquérir dans le monde 
de ce qu'on y désire. Mais le temps (ju'elles emploient à 
toutes ces jolies choses est donc bien considérable, et ces 
jeunes personnes sont donc, direz-vous, destinées à mener 
la vie la plus dissipée? J'ai fait la même question, Madame, 
et l'on m'a répondu qu'au contraire elles ne seront pas ri- 
cbes, et qu'on les en dédommage par cette éducation. Quel 
dédommagement, Madame, que la connoissance des plai- 
sirs, quand on n'est pas destiné à en jouir par la fortune ! 

Mercredi, 24. — A mon frère. 

J'ai beau être politique par état, mon ami, je ne puis 
l'être au point de m'ennuyer indifféremment. J'ai fait au- 
jourd'hui un dîner chez le comte Ivan Czernichef, où j'ai 
péri de désespoir. Sa femme est hôte ; lui ne l'est pas, mais 
il est pis : c'est un courtisan dans toute la force du terme, 
et leur maison est guindée. Le comte André, à côté de qui 
j'étois, m'a dédommagé de ma sotte position; nous avons 
causé beaucoup, et nous avons formé le projet de vivre 
ensemble à Paris dans plusieurs années. Le soir, il m'a 



ANNÉE 177(i. — VENDREDI, 26 JANVIER. 147 

mené chez une femme aimable, Mme Zénoviof, femme 
(kl ministre russe en Espag-ne (1). Je me propose de 
la cultiver; elle a de l'esprit et je la crois d'un caractère 
sensible. 

Vendredi, 26. — A a même. 

J'ai enfin payé le tribut comme les autres, mon ami. 
car je rentre fort enrhumé ; nous avons eu aussi 21 degrés, 
et c'est un froid dont on n'a pas d'idée en France. Je 
suis sorti vers le midi, pour faire quelques courses 
et aller dîner au Corps des Cadets chez M. Ribas (2). 
un Italien, le plus honnête jeune homme qu'on puisse 
voir, fort instruit, et qui est employé à l'administration 
de cet établissement. Après le dîner, il est venu plusieurs 
jeunes gens, qui ont fait de la musique et qui ont tous le 
ton de la meilleure éducation. Je ne sais si cette foule de 
choses qu'on leur apprend ne se nuisent point entre elles, 
et si la partie agréable ne fait pas un peu tort à l'essen- 
tielle. Au surplus, j'ai vu un des Cadets, qui a une ving- 
taine d'années, que l'on dit être le meilleur acteur, qui 
est bon musicien, peintre agréable, etc., et joint à ces 
qualités celle bien rare d'une modestie charmante. Je m'in- 

(1) Stéphane Stéphanovilch Zinovicf (1740-1794) , uiinislre de Russie eu 
Espagne depuis 1773. Sa femnae était une deruoisellc Menzikof. 

(2) Joseph Boujon, connu sous le nurn de Ribas, né à Naples d'un père 
espagnol, aventurier qui dut sa iorLune à Alexis Orlof, rencontré par lui 
à Livourne. Directeur du Corps des Cadets, il fut nommé amiral en 1789 
et chargé de commander une flottille dans la mer Noire, sous les ordres 
de Potemkine, dont il était devenu le proxénète. Le marquis de Juigné 
écrivait de lui, le 25 juin 1776; « 11 y a ici un jeune homme, M. Ribas... 
un bon sujet, qui a des talents, de l'honnêteté, et dont j'ai lieu d'être con- 
tent. » — « Ce Ribas, disait le général Langoron, était un iiuuune extraor- 
dinaire et doué des plus rares talents. A l'orce d'esprit, il s'ét-iit l'ait bon 
général, excellent négociateur et même honnête homme. » (Cf. K. Walis- 
ZEWSKI, Autour d'un irone, p. 74.) Honnête iiomme? 11 fut parfois permis 
d'en douter. — Il avait établi une loge maçonnique dans le Corps même 
des Cadets. 



148 .IDIIUNAL INTIMF. DU r.HKVAIJKH DE COnnEnON. 

formerai du nom de c(; jciiiic lioiiimc, ainsi (|M(; d'un .iuIf'C 
plus jcniK!, qu'on dit èlrc le lils de; rimjK'-raLrice (Ij. 

Samedi, 27. — Au mrme. 

J'ai «;u plusieurs visites, entre autres celle du chevalier 
Cosimo Mari, Italien de Pise, qui voyage pour son plaisir. 
Son extérieur est simple, mais sa conversation est pleine 
de choses. Il a la figure italienne (tu ris, mais cela est 
véritahle), un grand nez, et d'ailleurs son accent le 
décèle, flet honnne a été lié avec h;s Orlof el il a conservé 
avec Alexis une intimité agréahle, doiil il a tiré des res- 
sources. Nous avons parh' de la fortune qui les a élevés, 
et de l'union parfaite (jui les a soutenus. 

Tu peux te rappeler, mon ami, qu'en 1771, la cahale 
du comte Panin s'éleva contre le prince Grégoire 
Orlof (2), alors favori; il fut éloigné honnêtement, mais 

(1) Bobrinski, fils de Catherine II et de Grégoire Orlof. Il était né 
quelques mois après la mort de l'impératrice Elisabetli. 11 fut question à 
un uionient donné de le reconnaître pour l'Iiéritier présomptif de l'Empire, 
au détriment du grand-duc Paul. 

(2) Grégoire Grigoriévitch Orlof (1734-1783), favori de Catherine II. C'est 
lui qui prit la plus grande part au dolrùnement de Pierre III et qui, peut- 
être, tua cet empereur de sa main. Il avait failli ensuite épouser Cathe- 
rine II, comme on le lira dans la suite de ce récit. Il fut le maître absolu 
jusqu'en 1772, époque à laquelle il fut envoyé pour Fokchany, conune 
négociateur de la paix avec les Turcs. Pendant celte alisence (et non 
en 1771, comme le dit ici le chevalier de Corberon). Catherine II prit un 
nouveau favori, Vassiltcliikof. Cependant Grégoire Orlof, devenu prince do 
rEnqjire, conserva toujours auprès d'elle une certaine influence, contre- 
balancée par celle de Pauine et de Potcmkine. — Voici ce qu'en pensait plus 
tard le chevalier de Corberon : « Le prince Orlof, seul peut-être, amant 
et ami de rimpératricc, a eu la force de lui donner des conseils hardis et 
respectables; mais, entraîné par l'égoïsme de l'esclavage, il a flni par vivre 
pour lui seul. Sans connoissance, d'ailleurs, de l'administration, il est resté 
dans l'ignorance propre à son pays, et est devenu absolument nul pour 
l'État. "(Dépêche déjà citée du 9 avril 1778.) Le ministre Durand disait en- 
core: «Lanature n'en a fait qu'un paysan russe, et il sera tel jusqu'à lafin... Il 

\ s'amuse dopuérilités; sonâmeest connue son goût, et tout est bon pour lui. 
Il aime conmie il mange, s'accommode autant d'une Kalmouque ou d'une 
Finnoise que de la plus jolie femme de la cour, et voilà le bourktque (ma- 
nant) tel qu'il est. » (Cité par K. Waliszewski, Autour d'un trône, p. 93.) 



ANNEE 1776. — LUNDI. 29 JANVIER. 149 

c'étoit une disgrâce, qui eût été complète si son frère 
Ivan (1) ne se fût donné tous les mouvemens imagi- 
nables, et n'eût réussi à faire revenir Catherine II sur 
les préventions défavorables et injustes qu'on lui avoit 
données contre Grégoire. Aussitôt elle le rappela de la 
manière la plus flatteuse, et l'on m'a promis la lettre 
de rappel. Grégoire, de retour à la fin de 1771, combla 
de biens ses ennemis, fit donner au comte Panin le 
maréchalat, etc., mais obligé de rétablir sa santé par de 
nouveaux voyages, il repartit, fit le tour de l'Italie, de 
l'Allemag-ne, et est maintenant encore en course, mais 
plus près d'arriver qu'on imagine. Voilà, mon cher frère, 
ce qui m'a été rapporté par le chevalier Cosimo Mari; 
il a ajouté que Grégoire étoit marié à l'Impératrice (2), 
que sa faveur n'étoit pas éteinte, et que celle de Po- 
tcmkin, sa créature et sa créature ingrate, ne seroit pas 
de longue durée (3). Potemkin a reçu ces jours passés 
de l'Impératrice un présent de seize mille paysans, qui 
peuvent lui rapporter annuellement cinq roubles par tète; 
mais on dit que ce présent est une marque de défaveur. 
Je ne sais pas au juste, mon ami, si je dois ajouter grande 
foi au rapport de mon Italien qui est ami des Orlof ; la 
suite le fera voir. 



Lundi, 2f>. — A mon frère. 

Le comte Sacromoso prit hier son audience de congé 
de Sa Majesté Impériale, ((ui hii a (h)nné une fort beHe 

(1) Comtfi et sénaLour. (Voir la note 1 de la page 87.) 

(2) Le niiiria^'o n'avait pas eu liou, comme on lo verra plus loin. 

(3) II avait succédé, vers la fin do mars 1774, à Vassillcliikof, dans les 
bormos grâces do la souveraine. An mois d(' lévrier 177i), il fut lui-mémo 
remplacé, comme favori, par Zavadovski (voir plus loin, à la date du H fé- 
vrier 1776), sans cependauL perdre la très grosse iniluence qu'il avait ac- 
iiuise dans le gouvernement. 



1..0 .lOlMNAN INTIMl'; l)i: CllliVALIi;!! DK COHIiKRON. 

boîto, (•iii'icliic (le (li;iiii;uis. iii(l(''j)('ii<l;MiniM'iil des ciiKj 
mille roubles d'usaj^o qu'on doniic aux niinistrcsct que le 
comte Sncromoso arctjus, quoiqu'il n'eût pas de caractère 
politi(iue. Il part incessamment pour Varsovie. C'est un 
dig'ne et galant homme, rempli de connoissances et de 
philosopliie, avec l'aménité la plus eng-ageaiiU; dans le 
commerce de la vie. 

M. de Stackelbcrg-, ministre de Russie et même a-nbas- 
sadoui' de})uis six mois en Pologne, est arrivé ce soir. Il 
est question probablement <le qu(dqucs arrangemens 
relatifs aux Polonois, à moins (jue l'arrivée du prince 
Henry (1) n'y fasse opposition, car il paroît que l'Impéra- 
trice est dans les meilleures intentions et qu'elle veut 
bien céder la j)artie qui lui est échue en partage. Le roy 
de Prusse (2) seroit alors assez embarrassé. 

Mardi, 30. — Au même. 

Je suis toujours retenu chez moi par ma courbature et 
le rhume, qui, je crois, en est cause; mais on me dédom- 
mage, mon ami, de ma retraite forcée en me visitant. Il 
y a ici un nommé Dubreuil, gentilhomme françois, dont 
le vrai nom est d'Argier, qui fait le métier de dentiste. 
L'histoire de cet homme est un roman: il paroît de bonne 
famille et ses papiers l'attestent, mais une conduite peu 
sage l'a exilé de son pays; après y avoir mangé la plus 
grande partie de son bien, s'être fait moine ou du moins 
novice pour l'être, il a fini par se soustraire à ses 

(1) Le prince Henri, troisième fils du roi de Prusse Frédéric-Guillaume P'' 

et second frère de Frédéric II (17i'6-180:2). Il était déjà venu à la cour de 

\ Catherine à la fin de l'année 1770; son voyage avait eu pour résultat de 

pi'éparer le partage de la Pologne. On annonçait déjà depuis quelque 

temps son retour en Russie. 

{'2) Frédéric II dit le Grand (1712-1786). roi de Prusse depuis le 31 mars 
1740. 



ANNEE 1776 — MERCREDI. 31 JANVIER. i;il 

pareils, est arrivé en Hollande, où M. de Noailles (1) lui 
a fait apprendre le métier de dentiste, qu'il exerce à la 
cour de Russie. Cet homme, qui a de l'esprit et m'a conté 
naïvement ses sottises, en me demandant le secret sur 
son véritable nom, m'a amené un autre homme qui est 
outchitel chez M. de Néplouviof. Celui-ci s'appelle Bréhan 
du Fourncl; il a été garde du corps, puis sous-lieutenant 
dans un régiment d'infanterie, a passé de là en Pologne, 
oii il a été connu par le général Bibikof et emmené en 
Russie. M. du Fournel est d'une t;iille assez avantageuse, 
maigre, mais d'une tournure noble et aisée. 11 parle avec 
grâce et facilité, et sa connoissance peut m'étre assez 
utile. Il s'est aperçu que j'avois remarqué la frêle Na- 
rychkin, et l'autre jour il lui parla de m<Di en plaisantant. 
Cette jeune personne lui a répondu avec honnêteté et lui 
a dit de me faire des complimens, en ajoutant qu'elle 
s'étoit bien aperçue que je n'étois pas au courtac. Eh 
bien ! mon ami, n'est-ce pas une bonne connoissance que 
du Fournel? 

Mercredi, 31. — Au nu-me. 

J'ai eu raison, mon cher ami, d'user de précautions 
vis-à-vis Falconet. Les gens à prétentions sont difficiles 
à manier; il faut les prendre par leur foil)le, qui est la 
vanité, ce que j'ai fait vis-à-vis de celui-ci. Comme il a 
de l'esprit, je me suis mis en élat de lui faire adopter le 
système que je me suis fait à son égard, en pouvant 
le suivre de point en point. Je lui a parlé arts d'abord; il 
m'a donné la traduction de Pline à lire, (jui m'a fait 
plaisir; je l'ai lue, aliii de hn en pouvoii* parler, et cela m'a 

(1) Ministre pirnipotentiairo do France. (Voir plus liant, p. îil), note 3.) 



iSï! JDIJIJNAI. JMTI.MI': DU CiIi:V.\IJi;K l)i: COliltKliON. 

réussi, Puyscgur. (jiii Jicu le li\ic cl (|iii n'en a {)as lail !•■ 
incme usage, a essuyé de la part de I aulnir. (|ui l'a pris 
au dépourvu, une brusquerie d(''sagréald(;. (^i- Falconet 
est un original, exigeant el, dangereux des qu'il vous 
prend en gripjpe. Sa grande modestie couvre des prélen- 
tions plus grandes encore : c'est le niant(;au de Diogène, 
qui caclioit mal l'orgueil du [)liil()SO])lie. 

Jeudi, 1" février. — Au même. 

Comme je m'habillois ce matin, j'ai eu la visite du 
chevalier de Céreste (1), qui demeure chez le prince 
Troubetzlvoï. C'est encore un François, car il en pleut ici 
comme des insectes dans les pays cliauds. Les Italiens 
Mocenigo et Cosimo Mari sont ensuite venus, et j'ai appris 
avec peine que le dernier part incessamment. Nous ferons 
néanmoins quelques courses ensemble avant son départ. 

Le baron de Nolkem est venu dfner avec nous; il a 
parlé de l'aisance avec laquelle on est à la campagne avec 
le roy de Suède, tout le monde s'asseyant devant lui et 
devant la Reine. En général, l'aisance établie à cette Cour 
par le souverain et son caractère la doivent rendre fort 
agréable. 

En descendant chez moi, j'ai été bien étonné d'y voir 
le chevalier de Portails. Ma liaison avec lui de Moscou, 
ses amours romanesques, dans lesquelles je suis un peu 
engagé, les propos qu'on tient ici sur son compte, tout 
rcndoit ma position embarrassante; j'ai trouvé un moyen, 
qui heureusement a réussi. Je lui ai fait entendre qu'il 
avoit eu tort d'arriver à Pétersbourg, et que j'avois eu 
envie de le lui mander, si je n'avois pas craint qu'il fût 

(1) Il appartenait sans doute à la branche des marquis de Céreste de la 
famille do Brancas. 



ANNKE 1776. — SAMED[, 3 FÉVRIER. 153 

trop tard. 11 a pris la balle au bond, m'a dit qu'il pouvoit 
repartir, etil repart demain, en me laissant ici cent roubles 
pour payer un certain Roger de Fréville, une des plus 
mauvaises langues qu'il ait contre lui. Je ne m'attendois 
pas à une issue aussi heureuse pour moi et pour lui, car 
elle nous met tous les deux hors d'embarras vis-à-vis 
l'un de l'autre, en donnant à ses affaires une position plus 
avantageuse. D'ailleurs, cela me donne plus d'estime 
pour lui; les preuves de résolution sont toujours des 
marques de caractère. 

Il m'a parlé des bruits de Moscou, où l'on croit à quel- 
ques changemens, comme la retraite de Potemkin et le 
retour du prince Grég-oire Orlof. 

Samedi, 3. — Au même. 

On m'avoit dit que M. Bctzky (1) se plaignoit que Fal- 
conet eût rogné cette fameuse pierre, amenée avec tant de 
soins et de peines pour le piédestal de Pierre le Grand. 
Voici le fait : ce bloc énorme est arrivé à Pétersbourg avec 
une longueur environ de dix-neuf à vingt pieds et d'une 
forme peu convenable à l'idée qu'avoit Falconet du ro- 
cher. La pierre, qui étoit d'une forme maussade comme 
bloc, ne pouvoit servir au piédestal sans être diminuée; il 

(1) Ivan Ivanovitcli Betzki, fils naturel da prince Ivan Troubelzkoï et do 
la comtesse Wrede (1702-1795). Attaché à la légation de Paris en 1728, il 
fréquenta les encyclopédistes. En Russie, sous Catherine II, il l'onda ou 
réorganisa et dirigea la maison d'éducation des Enfants-Trouvés de Moscou 
{Vo!<pit((li-hnii (linii), l'Acadr^mie des beaux-arts, le Corps îles Cadets et le 
Couvent ou Monastère de Suiolna. Il était en quehpie sorte un ministre 
de l'instruction publique. Quelques auteurs ont expliqué sa faveur, en 
disant qu'il était le père nature! de Catherine II. ce qui est peu vraisem- 
blable, bans sa dépêche, dtsjà souvent citée, du Si avril 1778, le clieva- 
licr do Corberon l'appelait un « vieillard imbécile et ignorant, dont la 
flattoi'io basse fait tout le mérite ». — Betzki eut une fille luiturelle, Anas- 
tasie Sokoliif, qui. après une vie assez agitée, devint caraériste de l'Impé- 
ratrice et épousM Ribas. 



1S4 JOLItNAL INTIMK ()(J CIIIAAI.IIJi l)i; Ci iHIilJiO.N. 

falloild'.'iilhiiirs un jilan iiicliiK-, et vers h- lunil <le celtt' 
masse se Lrouvoituric lézarde en Ijiais, occasionnée par la 
foudre, dit-on, mais qui existoit avant le transport. Le sta- 
tuaire a séparé le morceau d'en liant du reste, et s'en est 
servi pour di'cidcr son jilini incliin''. m iih-uic l('iii[)S (pi'il a 
ajouté ce morceau à l'extrémité du idoc, qui rentrant en 
lui-même par dessous, le tcrminoit d'une manière désa- 
p-réahle. C'est ce qui a donné lien à la calomnie. (|ui a fait 
dii'c que l^'alconet avoit diniiiun' celte pierre piir mau\ais 
procédé jjour M. Betzky, puis j'avoit rallongée par la 
nécessité d'exécuter son plan. Voilà comme on calomnie 
tous les jours, dans ce pays surtout! J'ai voulu éclaircir 
le fait, et j'en ai eu la satisfaction vis-à-vis M. le clie- 
\ alier de Lascaris (ï), ({ui a ameni'' lui-même la pierre, à 
qui en appartient la gloire, et non à M. Betzky; et M. le 
chevalier de Lascaris ne m'a point paru mécontent du pro- 
cédé de Falconet, dont il est même l'ami. Je l'ai vu, au con- 
traire, indig'n(' contre rinjustice ctla méciianceti' (jui déni- 
grent ici les talens étrangers, dont les Russes ne peuvent 
se passer et qu'ils détestent par petitesse et basse jalousie. 
Falconet doit me faire l'histoire de toutes celles 
du Betzky, (jui, au fond, malgré ses établissemens, sa 
morgue, etc., etc., etc., n'est qu'un pauvre homme. 

Dimanche, 4. — A la man/Kisr de Brélian. 

Non, Madame, quoi que vous puissiez dire, je ne suis 
point amoureux. Je ne prétends pas. néanmoins, être 



(1) <■ Aventui'ior de la pire espèce... qui « s'est fait haïr comme un cra- 
« paud », au dire de Catherine , el auquel « la protection de lîctzki a valu la 
place de surintendant des beaux-arts et de directeur du Corps des Cadets. 
Ce faux Lascaris est encore un Italien, (ils d'un iXapolitain établi comme 
marchand d'épiccs dans l'ile de Cépiialonie, et s'appelant Carburi. » 
(K. W.\LiszK\vsKi, Autour d'un trihn', p. 2'6S et 310.) 



ANNEE 1776. — DIMANCHE. 4 FEVRIER. 155 

insensible aux grâces, à la beauté; je n'ai pas non plus la 
froide prétention de ne point vouloir plaire à ce qui me 
semblera aimable. Mais, je vous le demande, cela suffit-il 
pour être amoureux? Il est une sorte de coquetterie plus 
particulière qui a pour objet les personnes qui nous plai- 
sent. Comme femme, vous m'entendez sans doute, et 
vous savez h merveille que cette coquetterie permise, 
que nous partageons avec le beau sexe, est encore bien 
loin de l'amour. Tels sont, Madame, les sentimens que 
j'éprouve pour la jeune Charlotte et la Natalie Narych- 
kin, que je n'appellerai plus dorénavant que Natalie, si 
j'ai occasion de vous en reparler encore. Il est entré peut- 
être plus de piquant dans ce que j'ai éprouvé pour la 
dernière, et l'amour-propre en est, je crois, la cause; 
mais aussi Charlotte doit inspirer quelque (diose de plus 
profond, de plus tendre, de plus ressemblant à l'amitié. 
Il est un autre sentiment sans doute plus distinct, plus 
décid(' en lui-même, mais plus difficile à (h'dinir : celui-là 
m'est connu, je ne l'oublierai pas... Et c'est pour votre 
aimable sœur, pour la Préférée, que je le garde au fond 
de mon cœur. 

J'ai eu le plaisir. Madame, de retrouver, ce matin, un 
ami ([ue j'ai fait à Moscou, et qui en arrive : c'est le 
prince d'Anhalt. Je veux vous en faire son portrait, car 
dans les gens que je connois, j'aime à chercher un rap- 
port entre leur figure et leur âme, et la physionomie n'est 
pas, suivant moi, un hasard de la nature. Le prince 
d'Anhalt a trente-quatre ans; sa taille est médiocre, mais 
bien prise, il a l'air leste, la démarche militaire et noble, 
et le port de léte du comte do la Marcdie (I). Sa figure 
n'est pas jolie, encore moins btdle; elle est mieux que 

(1) Louis-Franrois-Josopli do iSourbon, d'aliord appelé couilo de la 
Marche, puis prince de Cuiiti (47;)4-181 'j). 



156 .lOlIH.NAN INTIMI'; DU CIIIAAIJIli l>i; COlUiKIiON. 

Loul cela, car son ox|)i'(;.ssi()n (h'iiolc la fiaiirhisc el la 
sciisihilih'. L'iisaiic du iiioiKh; lui a doiiiu; auprès des 
femmes i-e J)al>il (jui les amuse. Avec vous, Madauic, il 
aura moins de hrillanl et |)lus d'amahilité ; au milieu des 
liomines, il jiailera |)()lili(|uc. tiiililairt', (|ui est sou un-tier 
et qu'il possède. Cetlc iinixcrsaliti' de tons fait que clKicpic 
persoune lui prête son esj)rit particulier; il en résullf 
qu'il plaît à tout le monde. J'ai voulu approfondir son 
caractère : j'ai cru y trouver j)lus de pliilosophie que'je 
lie l'aurois cru. jjIus de naluiid (|ue l'homme du monde 
en peut conserver, et c'est ce (|ui m'a fait dire de lui (ju'il 
avoit la grandeur d'âme d'un lionnne, jointe à la sensibi- 
lité d'une femme tendre. 

J'oublie, Madame, qu(^ j'ai à vous rendre compte de 
ma journée. J'ai dîné chez le comte Polemkin; il nous a 
fait voir la galerie de l'Impératrice, où il y a beaucoup de 
tableaux, mais ils sont mal exposés. La galerie est trop 
étroite, il n'y a pas assez d'espace pour les voir et les 
jours ne viennent pas assez d'en haut, ou, pour mieux 
dire, ils descendent trop bas; ce sont des croisées ordi- 
naires, et ce n'est pas ainsi que sont disposées celles de 
la galerie de Casscl. J'ai remarqué dans celle-ci, avec 
peine, le Parahitique de Greuze; il a perdu de sa couleur, 
de son elfet; c'est maintenant peu de chose. On nous a 
fait voir ensuite l'Ermitage; ce sont les petits apparte- 
mens de Sa Majesté Impériale. Quand elle y est, la plus 
grande liberté règne autour d'elle; on s'assied où l'on 
veut, et l'on a mis sur un écran cette maxime qui porte 
avec elle un air d'autorité, qui détruit le sentiment con- 
traire; mais vous savez, Madame, qu'où n'est point la 
• réalité, on se contente de l'illusion. J'ai vu avec plaisir. 
sur la cheminée de cette pièce, la tête de Diderot, en 
marlfre, de la main de Mlle Collot, écolière de Falconet; 



ANNÉE 177G, — LUNDI. ;. FÉVRIER. 157 

cette tête esl très bien faite, et la rossoinblaiicc est frap- 
pante (1). Dans le voisinag-e de cet appartement, il y a 
(les serres chaudes. Après cet examen, nous avons eu un 
concert, où a joué le fameux Noll«', qui est eng-agé ici à 
quatre cens roubles par an. Le jeu de ce virtuose est 
surprenant ; il ne touche point, et ce n'est pas là mon 
homme. 

J'ai été faire diversion aux grandeurs, en allant passer 
ma soirée chez les Behmer. où j'ai vu Mme Zénoviof, 
chez laqucdle nous devons nous trouver jeudi prochain. 
Il y avoit une Mme von Viesen, jeune femme dont le 
mari paroît fort instruit. 

Lundi, 5. — A mon frère. 

Je suis sorti ce matin, mon ami, pour conduire chez 
Falconet le chevalier Cosimo Mari. Il a été fort content 
(\o sa statue, et le jugement d'un Italien n'est pas indiffé- 
rent. Il a vu la tète du cheval de Marc-Aurèle, dont Fal- 
conet a le plâtre dans son atelier, et le même Italien a 
blâmé ce morceau que tant de gens prévenus louoient 
avec emphase, et dont Pierre de Crotone disoit : « Va 
donc, ne sais-tu pas que tu es vivant! » Je suis de l'avis 
(k' Falconet au fond, quand il a le courage (hî critiquer les 
antiques (W'fectueux (2); il n'y a que le style caustique 
et chagrin, qu'il emploie quelquefois, que je voudrois 



(1) Mario-Anne Collot (1748-1821). Élève de Falconet, elle suivit son 
professeur à l'élersboiirg en 17(J6 et devint membre de l'Académie des 
beaux-arts de cette ville. Elle épousa plus tard le fils de Falconet, l'ierro- 
EtiiMinc, qui cultiva la peinture. Un buste do Diderot, de la main de 
Mlle Collot, élail encore conservé récemment à la Bibliothèque de Langres. 

{2) P'alconet critiquait beaucoup les sculpt(>urs grecs et romains, qui 
n'avaient jamais su l'aire un cheval, disait-il. Le clieval do Marc-Aurèle 
surtout était rangé par lui parmi les plus pitoyables productions de l'art, 
et jaiuiiis il ne mau([uait l'occasion d'en blâmer l'exécution. 



i.'iK joiin.NAi- i.xTi.M!'. hr (:iii;v.\iJi;it ijK coinsKiiON 

icclilici' ; (îc'U' c'cisl lonjoiirs le Ion qui i.iil la iiiiisi(|ii('. 
Nous ;i\oiis vU' il Mil ^raiid iJiiKïr jii'iô, chez le conilc 
Soliiis: il y avoil deux l'oloiiois aniv(''S ici avec lo coiiilc 
Slarkclhcrti, aiiihassadciir de Hiissic (!ii Pologne cl iail 
coiiilc du Saiiil-l'Jii|»irc il ii'\ a pas long-temps. Ces deux 
Polonois s'ajjj)ellciil, 1 Un coiiiLc l*i/etdzif;cki, jeune hoiiinif 
de niérile; l'aulre, comte Unrucli;il a le cordon de Sainte- 
Anne de Russie, indice de sa façon de penser. Il y en a 
un antre, dont j'it^iioin; le nom, qui est (diamhellan. M. ilc 
Stackelherg est aimable; il a cette tournure facile du 
grand monde, et quoique gros et pas grand, son aisance 
lui est avantageuse et le pare. 

Mercredi, 7. — Au même. 

Je suis dans l'enthousiasme et dans le respect, mon 
cher frère. Imagines-tu ce (jue je viens de voir, ce que 
ma main a touché?L'épée de Pierre I"! J'ai vuleiligie en 
cire de ce héros, de ce grand homme, (|ni gouvernoit une 
nation barbare et qui seroit étonné, au bout de soixante- 
treize ans, de la retrouver encore si peu avancée. Pierre 
lo (Irand est représenté à l'Académie des sciences de 
Pétersbourg qu'il a bâtie (1 ) ; on le voit assis dans le 
même fauteuil où il donnoit ses audiences, dans sa posi- 
tion ordinaire, les deux mains appuyées sur les bras du 
fauteuil, la tête haute, avec un air de grandeur et d'ac- 
tion qui peint le souverain et Ihomme de génie. Sa 
ligure, comme je te l'ai déjà dit, est en cire; on l'a mode- 
lée sur lui-même à sa mort. Il a une perruque faite de ses 
propres cheveux. L habit (|u il porte est de gros de Tours 



(1) L'Académie des scieuces de Pétersboiu'fj; fut fondée en 1724 par 
Pierre le Grand, qui était correspondant de l'Académie du même nom de 
Paris. 



ANNEE 1776. — MERCREDI, 7 FEVRIER. 139 

bleu, avec une large broderie d'argent, qui fut faite par 
les frêles de sa cour; c'est le seul habit de gala qu'il ait 
voulu porter. 11 a une ceinture par-dessus, qui est d'ar- 
gent, des bas rouges brodés et des souliers que nos 
domestiques trouveroient trop gros pour eux, quand ils 
se mettent en habit de fête. On m'a montré des bas de 
laine qu'il portoit ordinairement, oii il y a quelques 
reprises au talon. J'ai vu son habit de matelot, qu'il por- 
toit dans les chantiers de la Hollande, et j'ai regretté pour 
ce pays-cy qu'un aussi grand souverain n'eût pas été 
aussi philosophe que grand prince, et qu'il n'ait pas cher- 
ché à créer une nation avant de la rendre florissante; 
mais l'Europe avoit alors moins de philosophie que de 
grandeur. Il a partagé la faute de son siècle, et le règne 
de Louis XIV l'a ébloui et trompé. Je ne suis entré dans 
tous ces détails, mon ami, que parce qu'il me semble 
qu'il n'est rien d'indifférent de tout ce qui rappelle la 
mémoire d'un grand homme. Passons au reste. Dans cette 
Académie, que j'ai été voir ce matin avec le chevalier 
Cosimo Mari, il y a plusieurs salles. Nous avons com- 
mencé par la bibliothèque; son vaisseau est un peu bas; 
il y a quarante mille volumes, dont, à la vérité, quatorze 
mille six cents ont été pris au prince de Radzivill (1) en 
Pologne. On nous a fait voir le premier livre qu'on a 
imprimé à Moscou, en 1562. Ce sont les Russes eux- 
mêmes qui l'ont imprimé; les caractères en sont assez 
nets, et l'encre est bonne; mais le papier est beau et fort, 
c'est du papier anglois, à ce qu'on m'a dit. On nous a 
montré aussi la première chronique de l'histoire russe, 
écrite par un moine de Kief vers la fin du dixième siècle (2). 

(1) Le prince Charles II Stanislas Radzi\vill(1734-170f)), inan'clialdescon- 
fùdérations, ])alatin de Vilna, qui dut plusieurs fois son exil à son amour 
pour son pays et à la haine de Citlierinc II. 

(2) Lisez : du onzièuie siècle. 



■ICO .lOIlim.Ar, INTIME DIT ClIF.VArjF.R l»K COrtRFJtON 

On y voil dos csprccs dcî Ni^iicLlcs ;il.i |)Iiiiii(' fl coloriées, 
où il y a un peu de dessin élonnanl {join- ce l(Mups-l;i, où 
les arts rloienl en décadence même en Italie. Je crois que 
(it'i'jird. des an'aircs élrang^ères, la liadiiif en .illriii.iiid. 
L'auteur de cette chronique, qui, je crois, est en langue 
csclavone, est un moine qui s'appelle Nestor (1). 

J"ai dinéavecM. de Juigné, et j'ai remarqué que l'ny- 
ségur a\oil lair do rintiniilé avec lui. Ils ont causé 
ensemble et à voix basse. Cela ne doit me donner au fond 
ni jalousie ni inquiétude, car leurs conférences ne peuvent 
él.re bien inléressaiilcs; mais c'est un coup <lo pinceau à 
ajouter au CMracLère de M. de Juij^iK-, (pii mCstimc, qui 
me craint ])Ciit-étre et qui, en me prisant à d'autres, ne 
me choisira jamais pour épancher sa confiance; et, en 
effet, elle ne peut exister entre deux honmies aussi dillé- 
rens l'un de l'autre par le caractère, les goûts et les sen- 
timens. Les nôtres sont plus conformes, mon cher ami, 
ils sont la base d'une amitié qui ne finira qu'avec moi. 

Jeudi, 8. — Au même. 

Le prince d'Anhalt, dont je t'ai déjà parlé, mon ami, 
m'a donné une preuve de confiance dont tu vas juger. 

Je t'ai parlé de ses amours de Moscou; la jeune Plé- 
chef l'intéressoit beaucoup, mais il ne lui avoit rien dit de 
ses sentimens, et il prétend qu'elle les ignore. L'amie de 
cette jeune personne prend de l'amour pour le jeune 
prince, et soupçonnant sa façon de penser pour Mlle Plé- 
chef, elle devient triste et languissante. On avertit le 
prince d'Anhalt, qui lui témoigne de l'amitié, plus par 
compassion que par sentiment; mais l'amour est aveugle, 

(1) Le moine Nestor, né en 1056. mort vers 1114 ou 1116. C'est l'auteur 
de la première chronique écrite en langue vulgaire. 



Ai\.\i:i': i7:(). ^ vknuredi. •) février. lei 

celle jeune personne se croit aimée du prince et prend 
son silence pour de la discrétion. Cependant son départ 
arrivoit, et cette approche cruelle causa à cette malheu- 
reuse fille des saisissemens et des vapeurs continuelles. 
Mlle Pléchef parla au prince de son amie; elle l'accusa 
de ravoir trompée, d'avoir cherché à allumer dans son 
cœur une passion funeste. Le prince d'Anhalt ne voulut 
pas dire le mot de lénig-me. Il est parti aussitôt, con- 
vaincu que Mlle Pléchef non seulement n'avoit pas pour 
lui le sentiment qu'elle lui inspire, mais il craint de passer 
dans l'esprit de celle qu'il aime pour un honmie faux, 
léger, se jouant des femmes, et d'avoir perdu son amitié. 
La princesse Dachkof, qui aime le prince d'Anhalt, a 
donné de la jalousie, en a pris à son tour, et cela a aug- 
menté la mésintelligence. Cette aventure est assez singa- 
lière, mais elle affecte celui qui en est la cause. J'ai été 
enchanté de la confiance qu'il m'a témoignée en cette occa- 
sion. Nous avons parlé un peu Maçonnerie, et il m'a dit le 
mot principal. Il n'y a que trois loges dans toute l'Alle- 
magne, et les grands-maîtres s'y sont toujours succédé. 
J'ai été l'après-midi chez le prince Galitzin, où il y avoit 
répétition; on m'a donné le rôle du comte d'Olban. J'ai 
beaucoup causé avec la comtesse Matouchkin et la prin- 
cesse Troubetzkoï, qui est charmante ; elles ne peuvent 
pas se soulfrir l'une l'autre avec l'apparence d'amitié. 
Cela sera fort divertissant à ce que j'imagine. J'ai passé 
une partie de la soirée chez Mme Zénoviof, et j'ai soupe 
chez les Behmer. 

Veiuliedi, iJ. — A la marquise de Bréliaii. 

Je l'avois hien ])révu, Madame : la confiance du baron 
de Nolkcm avoit un princij)e dans son intérêt particulier, 

T. 1. 11 



1(12 .Kinii.NAL i.N'ii.Mi'. Df ( ;ii I, \ A i.i I 11 1)1'. (;oiuti;i!o.\. 

cl il ;i Slli\i relie rcL'Ie i|iii r;iil ;i'jir Ions les lioiiimcs. 
Nolkcin est amoureux et il avoit ixisoiii (r('-paMclior sou 
ârrtc. L'ol)jct de sa passion est uuo jouuc [icrsouue de 
dix-sopl ans au plus, qui n'est point ici, cl avec I;i(|uelle 
il compte se marier. Il in'ii dil hier avec ericli.iuleniciil 
qu'il étoit maintenant sur d'ètn^ aimé, .le désire qu'il soil 
heureux, car c'est un homme honnête : mais je l'ai tou- 
jours cru foible, et c'est un obstacle au bonheur mutuel. 
J'ai été dîner chez Mme Petit, à la manière bourgeoise. 
Le soir, j'ai été au spectacle de la Cour; on donnoit 
Ndiiiiw en russe. J'ai causé, pendant la comédie, avec la 
princesse TroubetzUoï, qui est fort aimable, jeune et 
jolie. Gomme je ne suis point amour(;ux ici, .Madame, el 
(jU(> je ne veux point le devenir, je cherche des intrigues: 
elles amusent le cœur, et c'est une partie de ses besoins 
satisfaite. 

Samedi, 10. — ^4 vion frère. 

J'ai fait, ce matin, mon ami, une seconde séance à 
l'Académie des sciences. (3n nous a montré la partie des 
médailles et des monnoies; les dernières surtout soiil 
très nombreuses. Il y en a beaucoup d'arabes. Nous y 
avons vu une médaille frappée à Paris pour Pierre I", 
quand il vint voir riiôtel des Monnoies. Il y a encore 
dans ce cabinet une suite de médailles représentant les 
patriarches. 

On y voit aussi de belles antiquités trouvées dans les 
tombeaux tartares, dans la partie septentrionale de la 
Sibérie, entre Kama et Samara. Auprès de ses raretés, 
se voit un superbe calice donné à la femme de Pierre I" 
par la reine de Danemark; ce calice est d'or fin incrusté 
de belles antiques, pierres gravées, camées précieux, etc. 



ANNÉE 1776. — SAMEDI, 10 FÉVRIER. 163 

Il y a aussi une collection de morceaux d'histoire natu- 
relle, des marbres, pierres et mines de Sibérie. On y 
remarque un morceau de mine d'argent de Norvège, 
donné à Pierre I". Ce morceau est si riche qu'on en a 
frappé des monnaies sans fondre le métal, tant il est 
presque pur. 

Nous avons fini notre examen par un globe de onze 
pieds de diamètre, creux et tenant dans sa concavité une 
douzaine de personnes ; j'y suis monté, et l'on m'a fait 
tourner avec d'autres, tous assis suivant le mouvement 
de la terre. 

J'ai été le soir, ou plutôt l'après-midi, chez les Behmer 
et chez le résident de Hollande (1). Il y a eu souper chez 
M. de Juigné et répétition sur son tJiéàtre de la Coquette 
corrigée et de l'Anglomanie, qu'on doit jouer devant le 
grand-duc. Il y a eu à ce sujet une tracasserie. M. de 
Juigné avoit invité à souper les femmes actrices et 
autres, et les hommes qui n'étoient pas de la troupe, 
afin de n'avoir pas à la répétition ceux qui n'étoient pas 
de la pièce. Les acteurs étoient invités à la répétition, et 
il n'y avoit point de souper dans leur billet, la chose allant 
d'elle-même; cette petite gaucherie n'empêcha pas que 
les acteurs ne vinssent, excepté MM. Cachélof et Miatelef, 
qui s'en formalisèrent. La comtesse Matouchkin n'y vint 
pas non plus, à cause de sa mère qui l'en a empêchée; 
d'ailleurs, elle est, dit-on, fort éprise de Cachélof. On a 
lu leurs rôles, la répétition s'est faite; il y a eu souper 
ensuite, et l'on s'est fort anuisé. J'ai courtisé la petite 
princesse Troubetzkoï. (jui est jolie, aimable, et a la plus 
jolie conversation. 

(1) Siiart. 



Kil .lOL'lt.NAI, I.NTI.Mi; Dl' ( ;il i;\ A 1.1 IJI 1)1. ( ;< Milîl.lU ».N. 



liiiiKllichi'. II. An iiiniic. 

Nous ;i\()iis (Ml ce malin (^our. .) y ai \ii, mon ami. If 
nouveau favori (|ui s'appelle Zavadovski (l), secrétaire 
(lu cahincl. Il est mieux de (lyurc (|ur l'otemkiu, mais le 
plus essentiel il le possède éminennueut. Sa laveur n'est 
cependant pas encore décidée : ses talens ont été en eiïet 
mis à l'épreuve à Moscou; mais Potemkin, qui a, dit-on, 
j)lns de temps il lui, a toujours l'aii' du en-dit. Sa Majesté 
Impériale lui a fait encore ce soir des mines d'intelli- 
gence; mais ce qui prouve plus pour lui, c'est le com- 
mandement d'un régiment, qui vient de lui être donné; 
ainsi Zavadovski n'est probablemen! {[uiine amusette. 
Tu sais ce que je t'ai mandé sur le prince Grégoire Orlof ; 
cela ne prouve pas encore beaucoup. Il arrive cependant 
bientôt. 

J'oubliois de te dire (jue j'ai eu ce matin une visite qui 
m'a surpris, c'est M. de Céreste, le mari de la gouver- 
nante de la princesse Troubetzkoï. 11 m'a dit mille clioses 
de la part de cette jeune personne, combien elle s'étoit 
amusée à souper, et combien elle se louoit de mes bon- 
nètetés et de la gaîté que j'avois mise à souper auprès 
d'elle. Il m'a dit que je pourrois la voir chez elle, chez sa 

(1) Pierre Vassiliévitch Zavadovski (1738-1812). « Uivrainiea d'origine et 
ayant commencé par être soufïïour au tiiéâtre de la Cour, pour devenir 
ensuite directeur de la ciiancellerie secrète du t'eld-maréclial Uuuinianlsol', 
oouverneur de la Petite-Russie, Zavadovski est un homme intelligent, 
instruit, rompu aux affaires. » (K. Waliszewski, oj). cit., p. 335.) On a dit 
qno i'anine et Orlof avaient prolilé de l'absence de Potemkine, en congé 
pour l'aire une tournée d'inspection dans la province de .Novgorod, pour 
révmcer des laveurs de l'Impératrice. Le témoigniige du chevalier de Gor- 
^ b(!ron prouve que ce n'est pas tout à fait e.\act; Potemkine est encore à 
la Cour et Grégoire Orlof en voyage quand l'événement arrive. Zavadovski 
lut pemiant un an le favori en titre et fut remplacé lui-même par Zoritch; 
cependant il continua à exercer de hautes fonctions à la Cour de Cathe- 
rine 11. qui le nomma sénateur, comte, etc. 



ANNEK 1776. — i^[KRCRKI)l, 14 K KVIIIKU. Jc:; 

femme, et que nous nous amuserions. C'est bien mon 
projet aussi, et je m'arrangerai en conséquenee. 

Mercredi^ 14. — Au même. 

Il y aura demain bal ici, mon cher frère, et au lieu d'un 
souper dansant qu'il devoit d'abord y avoir, nous aurons 
un bal en règle, où les frêles de la Cour viendront, ce 
qui n'est pas d'usage chez un ministre qui n'est pas 
marié; mais l'Impératrice a dit que M. de Juignc n'étoit 
plus un enfant, et qu'elle pormettoit à ses demoiselles 
d'y aller. 

Il y a eu ce matin Cour chez le grand-duc, à cause du 
jour de l'institution de l'ordre de Sainte-Anne, qui est le 3, 
suivant le style russe. Il y avoit peu de monde. M. de 
Juigné a été bien aise que j'y fusse. Pendant ce temps, 
Puységur a eu une petite liistoire; son carrosse est entré 
dans un endroit consigne, son domestique a été mis au 
corps de garde, et Puységur, en sortant, a fait beaucoup 
de bruit et même a battu. Il a donné ensuite de l'argent, 
et cela n'aura pas de suite. 

J'ai fait, mon cher ami, un assez sot dîner chez le con- 
sul de P'rance; il n'y avoit que sa femme. Ne sachant trop 
que dire, je lui ai parlé de Hambourg oii elle a été. Elle 
m'a dit que cette ville étoit agréable; pour la société, 
société de commerce; il y a vingt mille âmes; la place de 
ministre de France vaut trente mille francs. J'ai passé la 
soirée chez les Behmer, où j'ai présenté Combes. Nor- 
man dez y étoit quand nous sommes arrivés, et ne s'est 
en allé qu'au bout de trois quarts d'Iieure. Nous avons 
remarqué, mon ami, que pendant qu'il y est resté, la 
petite Cliarlotte a eu l'air fort réservé, et qu'après son 
(b''part elle s'est égavéo : ccda ])r()uvc (|u'on k^ ménage. 



liwi .loiJitNAL iNTiMi; /)i' i ;iii;\ A i.ii.u i)i: (;oi{iti:i«(iN. 

J-Jlc m".! doiiiK' le |»(irlr;iil ou h; iiK'd.'iilloii ilc l'Iiiipt'i'a- 
Iricc t'ii l»isciiiL de porcchiiiic di; IN'-lcislKHir}^. 

Jeudis 13. — A ma belle-sœur. 

Ce malin, j'ai rlr voii- If prince d'Anhalt, et nous 
a\oiis fait ensemble un lour dans la ville. Il m'a dit que 
rimpéi'alrice avoit donné à la comtesse Voronzof fl). 
jadis maîtresse de Pierre III (2), quaranle-cim] milli- 
roubles pour payer ses dettes, avec les reproches les 
phis obli^cans de ce qu'elle ne s'est pas adressée à elle. 
De plus. Sa Majesté envoie quinze mille roubles pour 
retirer ses diamans engagés; et dans le même temps elle 
refuse deux cens paysans à la princesse Dachkof, sa 
sœur, celle h qui Catherine II doit la couronne. 

Nous avons eu bal à l'hôtel de France. Il y avoit vingt- 
cinq femmes dansantes, plus toutes les mères. Cela s'est 
fort bien passé; je me suis très amusé. J'ai courtisé la 
princesse Troubetzkoï, qui est une des plus jolies et sur- 
tout des plus aimables filles d'ici. J'ai été surpris, ma 
chère sœur, de lui retrouver beaucoup de ressemblance 
avec vous. J'ai presque toujours dansé avec elle, et, le 

(1) Elisabeth Romanovna Voronzof, sœur de la princesse Dachkof, de 
la comtesse Boutouriine, du grand clianceller Voronzof, etc. Reléguée 
dans les environs de Moscou après la mort de Pierre III. elle épousa plus 
tard le sénateur Polianski. Le ministre français LSri'teuil. qui la vit dans 
toute sa puissance à la cour de Pierre III, disait qu'elle rcsseniblait à une 
« servante d'auberge do mauvais aloi ». « Laide, grossière et bête, dit 
Masson... elle était méchante et manquait d'éducation. Elle jurait comme 
un soldat, louchait, puait et crachait en parlant. Il paraît même qu'elle 
battait parfois l'Empereur, mais elle s'enivrait aussi avec lui, ce qui était 
une compensation. »(K. Waliszewski, Le rouiait d'une intiicratrice : Cathe- 
rine H (te Ihisde, p. lo8.) 

(2) Pierre III Fédorovitch, fils d'Anne Pétrovna et de Charles-Frédérii-, 
';. duc de ilolstcin-Gottorp. et petit-fils de Pierr(> le Grand, né en 1728 et 

assassiné, très probablement parles Orlof. le 14 juillet 1762. 11 avait épousé 
Calherine le l" septembre 174o. avait succédé à sa tante Elisabeth sur le 
trône do Russie le 5 janvier 1762, et avait été détrôné par sa femme, le 
9 juillet suivant. 



ANNEE 1776. — VENDREDI, 16 FEVRIER. 167 

temps du souper, je me suis mis derrière sa chaise pour 
causer. Pendant le bal, la frêle Nathalie Narychkin, dont 
j'ai été amoureux un instant, car je ne dois rien vous 
cacher, a fait attention aux hommages que je rendois à 
la petite Troubetzkoï, et cela m'a, je ravoue, fort amusé. 
Elle m'a prié à danser; à table, elle a pris quelque drogue 
que je lui ai portée, ce qui m'a fait causer avec elle. 
Cette petite digression ne m'a pas arrêté longtemps, j'ai 
retourné promptement à la Troubetzkoï, car je serois 
fort aise, ma chère sœur, de lier une intrigue avec elle, 
et cela n'est peut-être pas impossible. N'allez pas vous 
fâcher; vous êtes ma confidente, et comme je ne suis 
point amoureux, je suis excusable de mêler un peu d'in- 
constance dans mes croûts. 

D 

Je vous dirai qu'il y a ici une jeune personne de dix- 
sept ans, qui me veut, je crois, infiniment de bien; son 
nom sera tu, mais je ne dois pas vous faire mystère des 
bontés dont elle m'honore. Entre nous, ces bontés ne 
sont pas bien piquantes, car elle n'est pas jolie. Cepen- 
dant je ne négligerai pas de lui faire ma cour; il est bon 
d'être prôné par les femmes, et les soins qu'on rend à 
une vous méritent les faveurs de mille autres. Cette 
maxime, ma chère sœur, ne sera point de votre goût; 
mais, je vous le répète, je ne suis point amoureux! 

Vendredi, 16. — A mon frère. 

Les fatigues du bal, mon ami, n'ont pas été considé- 
rables, car à une heure on ne dansoit {)lus. Nous avons 
eu répétition chez le fcl(l-mar(''chal (lalitzin. J'y ai dîné 
côté de cette déité de dix-sept ans dont j';ii \)-dv\v à ta 
femme, et les agaceries ont recommencé de plus belle 1 
Elle m'a dit (k» la venir voir, et je crois que cette affaire 



KiH JOl'Ii.NAL I.NIIMI. liC ( M 1 1 : VA 1,1 1 ;it l)i; <,(i|il!i;itO.\. 

scr;i roiicliic jiidii i|iI('iim'iiI . A|irrs le iliiM'i'. <iii .1 n|M'h' 
Ntniiiii'; cola ne \a j);is riicdrc. cl cciiciKhiiil (ui \riil 
jouer lundi. 

J'ai »''l('' s()ii|tcr clu'/ l;i (■(miiIcssc I\aii; son iii.iii nous 
a jiarh" [(cmlaiil le sonprr ilr l;i iii.il: mlifrncc de I liii|)(''- 
ralricc dans ses li.ilMlicinrns f\f (■('•r(''iiionie: c tloil ;i pro- 
pos de son porlrail^ (juc Hoslin l'ail acincdlcnicnl. On cila 
la robe qu'elle avoit cet anionnic pour I ;iiidicnce de 
rainbassadeiir turc, et sur la([n(dl('. ind('|)cnd;innMcril 
des pierreries, il y avoit (juatre mille deux cens perles 
grosses et de belle eau. M. de Czerniclief parla aussi de 
la Cour do Picri'e le Grand, de ce fainon.x Lefort 0), (|ui, 
sui\aid bii, n'a (juc le nn-i'ilc d axoii- doiiiM' ,in tsar la 
connoissance d"nn noinnu' Zimnierinan . boulanj^cr. jf 
crois, mais (jui jadis a\oit traxailb' vi\ Hollande h un 
bâtiment h voiles qu'on avoit enxoyé à Pétersbour;.: et 
qui avoit été tellement né'gligé (|u'il se trouva dans un 
grenier. Ce /immcrman le j'acconnnoda, en lit ini autre, 
peut-être sur ce modèle, (|ui fut essayé d'aJjord sur un 
lac à Ismaïlof, à quelques verstes de Moscou, puis à Ros- 
tof, où Pierre le (Irand alla, sous prétexte d'un pèleri- 
nage, car dans ce temps on metloit trois semaines à faire 
ce qui se fait maintenant en cinq jours. Ce petit bâtiment 
est conservé dans une maison, et pour le voir il faut 
quitter, par respect, épée, canne et chapeau. Une enve- 
loppe de fer-blanc l'entoure totalement, et lorsqu'on le 
met à Ilot aux grandes occasions, l'Impératrice se place 
dedans, et les rames ne peuvent être occupées (jue par 
les premiers de l'Etat. J'aime fort, mon bon ami, qu on 
mette cette pompe et cet enthousiasme national pour les 
choses qui intéressent la grandeur de la nation : mais que 

(1) François Lefort (1636-1699), Genevois, nommé grand amiral de l'Em- 
pire par Pierre leGrand, qu'il avait aide!- h conquérir l'autorité souveraine. 



ANNÉE 1TT6. — SAMEDI, 17 FÉVRIER. 169 

celle-ci est encore loin de cet entlionsiasme noble et sou- 
teiui que nous avons vu en France et qu'on admire en 
Angleterre! 

Le comte Ivan ma raconté, à propos de l'effigie en 
cire de Pierre P' qu'on voit à l'Académie, que les jeunes 
Cadets de l'ancien établissement sauvèrent ce morceau 
précieux d'un incendie, en le portant eux seuls sur la 
Neva alors gelée, et firent autour une enceinte sans être 
commandés et de leur propre mouvement. 

Samedi, 11. — A^i mcmr. 

J'ai fait aujourd'hui un excellent dîner chez Raimbert. 
Cet homme est ici depuis environ vingt ans, plus ou 
moins; il a une des plus grosses maisons de commerce 
pour la nation franroise. Je crois t'en avoir déjà parlé : 
ce n'est point un négociant ordinaire, mon ami, cet 
homme est philosophe, politique et homme de lettres, 
c'est-à-dire qu'il les aime; tu juges bien d'après cet 
exposé qu'il n'est pas dévot. Depuis longtemps, il vit 
avec une femme qui a été sa maîtresse et qui est demeu- 
rée son amie. (]ette femme s'appelle 13illot, elle a été 
belle jadis; c'est maintenant Mme Bouvillon. Au surplus, 
elle est gaie, fait à merveille les honneurs de cette mai- 
son et connoît tout ce qu'il y a de mieux ici. En sortant 
de chez elle, j'ai été voir le chevalier de Céreste et sa 
femme qui est jolie. Céreste m'a présenté au prince Trou- 
betzkoï, que j'ai trouvé en robe de chandire et bonnet de 
nuit. C'est un bonhomme, ni fier, ni courtisan, ni honunc 
de cabinet, ni homme du monde ; il vit pour vivre et rien 
de plus. Son extérieur annonce assez ce qu'il est : gros 
et ventru, d'une physionomie comnmne, son habit 
simple, ses cheveux enfermés dans une petite (jueue (jui 



170 .KimiNAL iNi'i.Mi: 1)1 i iii;vAi.ii:n i»i; (;<ii;iii;i{o.\, 

iMiii|)(' sur un lari^c dos, le Iri-oiml jurutlii' jtar ilmicrc 
jxMir un liou gciililliUrc iiorui.iiMl; mais (juaud il se 
i-el;ouni«', le coivloii do Saiiil-Aiidré vous avertit que c'est 
un seigneur russe. Il seroil ;i souhaiter au surplus (|U(' 
tous lui resscuihlcul. car il est franco, il est iioiinclr ^^l 
son accueil est allable. 

Mardi, 27. — .1 mon frère. 

Nous avons eu coiui'dio chez le jiriuce Tialitzin le 21. 
.]'ai lait le comte d'Olhan par complaisance. Le grand- 
duc et la grande-duchesse y étoient; il n'y a rien de si 
hoinièie que ce couple. Le grand-duc m'a dit qu'il esp<''- 
roit l)i(Mi (jue je passerois dans sa troupe. Je le désire- 
rois; mais j'imagine que rimp«''ratrice, dont il faut la 
permission, y mettra ohstacle. Le comte André m'en a 
prévenu, et m'a assuré que Leurs Altesses le désiroient 
et qu'elles seroient fâchées que cela ne réussît pas. 

Il y a eu bal le vendredi 23. J'ai dansé avec la prin- 
cesse Troubetzkoï plusieurs fois, et j'ai causé et promené 
avec elle la plus grande partie de la nuit. On m'en croit 
amoureux; je la trouve fort aimahle, d'une tournure 
d'esprit légère et piquante, avec le son de voix et le 
regard le plus tendre. Il y avoit eu le dimanche d'aupa- 
ravant un bal masqué à la Cour, oii j'avois été longtemps 
avec elle; je lui prêtai même ma voiture pour la recon- 
duire avec son oncle, ce qui fit qu'en l'attendant le bal 
finit et je sortis le dernier avec l'officier de service, 
que heureusement je connoissois et qui s'appelle Ismaé- 
lof. J'allai avec lui au corps de garde, qui est dans le 
" château et qui ressemble assez à celui des enseignes des 
gardes françoises à Versailles. 

J'oubliois de te dire que. le jeudi 22, nous avons eu 



ANNEE 1776. — MARDI. 27 FEVRIER. 171 

chez le grand-duc comédie particulière. Nous y avons 
élr invités, Puységur et moi, et y avons soupe à la même 
table que Leurs Altesses. On a représenté la Coquette cor- 
rigée, suivie de l'Anglomanie. Ce même spectacle a eu 
lieu le samedi 24 et souper. Le lendemain, dimanche 25, 
qui est pour les Russes le dernier jour de carnaval, nous 
avons contribué à une petite fête que le comte Ivan 
Czernichef a voulu donner à Leurs Altesses. On a trans- 
porté chez lui le théâtre qui étoit chez M. de Juigné; on 
l'a placé dans une chambre obscure, séparée d'une belle 
pièce par une cloison couverte de tableaux. A un signal 
convenu, cette cloison s'est ouverte et a laissé voir le 
théâtre illuminé. Nous avons donne'' l'Espiit de contradic- 
tion, où j'ai fait le rôle de Thibaudois, avec le plus grand 
succès contre mon attente, car tu sais, mon ami, que ce 
n'est guère mon genre. Mais je me suis rappelé ton jeu 
et l'on a beaucoup ri. J'avois un habit de M. de Juigné 
brodé à l'antique, un oreiller sous la veste qui me faisoit 
un ventre (''norme, et ma figure étoit tellement changée 
qu'on n'a pu me reconnoitre qu'à la voix. Après cette 
pièce, nous avons joué le proverbe de la Rose rouge de 
Carmontelle, où Puységur a fort bien joué le peintre. Je 
faisois un rôle de grippe-sous, dans lequel j'étois aussi 
évidé que j'avois paru bouffi d'abord. Le grand-duc et la 
grande-duchesse m'ont fait beaucoup de complimens. 
Le proverbe a été terminé par de fort jolis couplets com- 
posés par Combes; ils ont eu le plus grand succès, et 
l'auteur a baisé la main de la grande-duchesse, à qui il a 
été présenté. Cette petite fête a été charmante; Leurs 
Altesses s'y sont prêtées avec tant (h' grâce, que tout le 
monde avoit l'air satisfait. .le t'ai dit que le canuual 
russe étoit fini pour les nationaux; les étrangers ont 
encore le lundi et h^ mardi gras, et il y a pour eux un bal 



17:.' .loritNAI. INTI.Mi; Itl" ( il I ,\ A l.l I l! Iil i i i|t|;i;i;M\ 

iriîlS(|llt' |)lililic clic/, rn'illidldlli. i|iii l'il est le ili|-cc| ciir. 
Ti] iiii;i;:;iii('S hicii (jiic J(;.s Uiisscs m- s'iilislicinuMil pas (|(; 
ce j)lai.sii': mais ils \ soiil iiias(|iit''S, aiilrciiiciil ils soroiciit 
sujets à mit' amciHlc de \iii<.M roiildcs. 

Le, [iriiH'c <lr('i;()ir(' (>rl(il'rsl ici depuis Imil jours: c'est 
im l»(d liommc. L'ImpiTulrice eons«îr\c de I amilii' pour 
lui. I) a, comme favori ("(pioiipie ancien), le [lorlrail de 
Sa Majesté Tmpéi-iale à s.i lioiiNuiiiicre, ainsi que l*otem- 
kin et tous ceux (|iii oui en ce lilre av(!c les fouclions. .le 
n'aime point cette mainpie extérieure et iiuhlitjue d'une 
faveur (pii ne dcvroit être (jue soupçonnée. J'ai vu avec 
j)laisir, le jour du second spectacle du grand-duc. où est 
venue l'Impératrice, Orlof el Polemkin ensemble; cette 
position m'a paru piquante pour les observateurs, et j'ai 
remarcpié que le régnant n'avoit pas autant d'assurance 
que celui (jui ne règne plus. 

Tu imagines, sans doute, mon (dier. (pi'après s'être 
bien lourmenté pour a\ oir du jilaisir, on \ a se reposer, 
ou du moins en goûter de plus trancjuillcs : c'est ce qui 
te trompe. La vanité, qui domine ici dans tous les pro- 
jets, a fait concevoir l'idée de jouer des comédies parti- 
culières. D'ailleurs, on en joue chez le grand-duc, donc 
il en faut jouer chez soi. Je ne connois pas de nation 
plus singe que celle-ci, et de plus grands courtisans qu'à 
la cour de Russie. Le comte Ivan, qui renchérit sur 
cette qualité, nous a fait j>art du dessein (ju'il a de lever 
troup<^ chez lui, et Ton m'a proposé de l'emploi. Je te 
j'cndrai compte de l'exécution de ces nouveaux projets. 
Adieu, mon ami, voilà de quoi se dissiper, s'étourdir!... 

Mardi, ,"> m(ir!<. — A mon frrre. 
Kncore une lacune, mon ami, dans ma correspon- 



ANNEK 1770. — MAUDl. 5 MARS. 173 

(lance; je l'ai iutcrronipuc depuis le mardi dernier, 
27 février. Le lendemain, j"ai été souper chez la com- 
tesse Pierre Czernichef, où il a été fort question de 
Mme Moussin-Pouclikin, la femme du ministre russe en 
Angleterre, à qui on a fait l'opération du cancer. C'est 
un nommé ïodi (jui l'a faite sans aucun accident. Il n'y 
a pas de courage au-dessus de celui de cette femme. Elle 
a trompé ses amis, son mari, tous ceux qui s'intéres- 
soicnt à elle, sur le moment de l'opération. Son état 
actuel est aussi bon (|u'il peut être, mais c'est au bout 
de six semaines qu'on peut juger. Le marquis de 
Juigné, qui a perdu ainsi sa mère (1), dit qu'à l'âge de 
Mme Pouchkin, il y a tout à craindre; il est vrai qu'elle 
n'a pas eu d'enfans, et c'est une chose heureuse, à ce 
([u'il dit. Ce qu'il y a toujours d'inquiétant, .c'est qu'elle 
a trente-sept ans (2). Ce cancer, qu'elle avoit depuis deux 
ans, a pour origine un coup qu'elle a reçu à la Cour de 
Londres. 

Les jeudi, vendredi et samedi, j'ai soupe chez les 
Behmer. Il y a été question de propos tenus sur nos 
comédies. Nous avons été critiqués amèrement par les 
Russes, et Albertine,((ui est la seconde (3) lille des Behmer, 
m'a prévenu sur tous ces ca(|uetages qui ne m'importent 
pas beaucoup, si ce n'est qu'on a voulu nous prêter des 
prétentions. Toutes ces bêtises, qui prouvent de la jalou- 
sie et l'esprit dénigrant des Russes, m'auroient décidé à 
rompre, si je ne craignois de donner gain de cause aux 
clabaudeurs; ainsi je continuerai de jouer, mais en 
affectant de l'indifférence pour tous ces amusemens. 

(1) Marie-GabricUe le Ciricr, mariée, le 26 juin 1723, à Samuol-Jacqiics 
le Clerc, baron de Juigné, veuve le 19 septembre 1734 et décédée le 
23 mar.s 1763. 

(2) Elle mourut en effet le 27 février 1777. 

(3) Lisez ; la troisième. 



l,7i JOIHNAI. LNTIMi; 1)1, < :il I. VA M 1.11 1)1. i ;< i|ll!i;it( ).\. 

PlJVSt'fJ^lir. i|lli \ lix't ilf l.i rli.ilciir. cl le coiiilc NipIic 
ont de siii|)l'i.s lie ce lioul i|c iii;i |i;irl : je Inii- ;ii it'-jioiiilil 
(|iir j iiNois Lroiivi' cliariiiiiiil de jdiicr lii coiiii'ilic m pjis- 
SiL[iL iiiJiis (juo ccl;i iiii- .scmlildit *^(''[iaiil- «l'en faire iiik' 
occii|)iili<)i). Leur (';l()iiiiciiiciil il aupiTTienté , ce (jiii a 
(Iniiiit'- lieu à mic explication ili' in.i pail a\t'r ]•• coiiitt- 
Aiuln''. dans Ja(iiiclle je lui ai dit <|ih' je sa\ois les jjrojjos 
qu On avoit teinis, que je h^s nn-prisois, mais (|ue je \oii- 
lois (luOii IVil hieri persuadé que je n'élois le com[)laisaut 
de pcrsomir. ijue le couile han a\"()il lail nili'iulrt' qu il 
avoit cédé aux instances de M. de .luigné et aux notn-s 
pour qu'on jouât la comédie, et qu'il se trompoit. parce 
que nous avions d'autres afTaires et d'autres dissipations 
plus intéressantes, qui nous mettoient dans le cas de ne 
pas îivoir recours à cette grande complaisance de sa part, 
dont je le dispensois pour mon compte. « D'ailleurs, ai-je 
ajouté, il aime qu'on lui fasse la cour. — C'est vrai, m'a 
répondu le comte André; il l'a tant faite dans sa vie, 
({u'il voudroit prendre sa revanche. — Je le crois, ai-je 
dit, mais il trouvera des gens qui ne la font à personne, 
et je suis de ce nombre. » 

Je ne sais, mon ami, si cette franche conversation ne 
me refroidira pas avec le comte André : c'est une épreuve 
à laquelle je veux mettre sa façon de penser et son ami- 
tié, et je crois que j'en serai content; je l'estime trop 
pour penser le contraire. Il a approuvé mon système 
d'indifférence extérieure et m'a paru goûter mes raisons. 

Il est arrivé ici le prince Lobkowitz, ministre de l'Em- 
pereur, et le grand-général de Pologne comte Branicki. 
Il a amené avec lui le comte Potoçki (1), qui paroît 
aimable et instruit. 

(1) Le comte Slanislas-Fi'lix Potoçki (174o-180o), staroste deBelz, palatin 
do la Russie Uoiiye, grand maître de rartilleric de la Couronne. Il fut plus 



ANNÉE 1776. — ^[ARDI, o MARS. 175 

Dimanclie, il y a eu Cour le matin, et le soir, au lieu 
de courtac, c'est-à-dire bal ou concert, il y a eu jeu et 
cercle, à cause du carême qui ne permet point d'autres 
divertissemens. L'Impératrice n'a point occupé la gale- 
rie, mais la salle oii l'on baise la main. J'ai été souper 
le soir chez le comte Ivan, et le lendemain chez le comte 
Pierre. 

J'oubliois (le te dire que j'ai été le samedi en loge; 
c'est celle du général Mélissino (1). Il passe pour avoir 
des connoissanccs curieuses. 

Le chevalier Cosimo Mari m'a donné une note, que je 
lui avois demandée, sur les mines de Barnaul en Sibérie. 
La voici : 

« Les mines d'or et d'argent de Barnaul se trouvent dans 
la montagne aux Serpens. Pour tirer 1,200 ponds (2) d'or 
et d'argent dégagés des matières étrangères, il faut 
employer un million de pouds de la mine. Son filon est 
diagonal, de la profondeur de 120 archines. Les gens qui 
travaillent aux susdites mines montent à 40,000; ils sont 
payés avec le cuivre qu'on tire de la mine. On a bâti à cet 
effet une maison où l'on bat tous les ans 300,000 roubles 
de monnoies de cuivre, dont 200,000 servent à ce paie- 
ment, les 100,000 autres sont de profit pour la couronne, 
ainsi que l'or et l'argent; mais on ignore ce que devient 
ce métal,, dont on ne s'aperçoit ni à Barnaul, ni à 
Pétersbourg. » 

J'ai été souper chez les Behmer; Charlotte étoit char- 
mante. Nous avons chanté; elle ne se portoit pas bien, 
mais la gaîté l'a emporté sur l'indisposition. Je me suis 

tard nonce (1788-1792) à la dièle de Varsovie cl maréchal de la confédéra- 
tion (le Targowira (17!)2-1T!)3). C'était un des pins riches seii;ncurs de la 
Pologne. Il épousa la fameuse Mme do Witt, dite la lielle Fanariote. 

(1) Pierre Ivanovitch Mélissino. 

(2) Le poud vaut quarante livres. (iY(*/(' du clirralifr de (hn-bm-oa.) 



lT(i .HMH.NAI, I.NTI.Mi: 1)1' CIIIIVA l-li;i! Dl'! CI HtltlilU ».\ 

mis ()i'('S (Irllc ;i l.ildc cl j";ii aiiicm' iiii ciil rrl ini plus 
iiiliiiir. .\|ii"'S le. soiijXT. il a (''li'" (|iirslinii ilr hoiiiic a\('ii- 
liiir. .lai aiiii(iiir('' «[iK' jr im- lii ferois dire a\ec, le jirilifc 
(lAiiliiill <l If <oiiilc (le Uriilil ; rljc m'a domaridr |)()iJi(|Uoi 
cette coiiipaj:;iii«! cL si je m- me irrois j)as dire mon sort 
en particulier. « Assurément ». lui ai-je dit. .le lui ai 
proposé <le lui faire savoii' (pieLpie chose sur son compte; 
elle a acetiplé, mais elle a liésilé sur le <:;enre de question, 
en ajoutant avec un sourire : « .I(î crains que cela ne soit 
troj) clair. » Tlela suivoil (|u»d(pies i^^alanteries que je lui 
avois adressées, et notre situation d(!\enoit intéressante 
de part et d'autre. J'étois nssis à coté d'elle, sa main dans 
la mienne, ses regards rcnconiraiit les miens, peignant la 
tendresse et l'Iionnètcté. La jeune Charlotte, soit qu'elle 
craignît de paroître sensible, soit autre raison, se leva 
subitement. Je la suivis, et après quelques détours, je 
découvris qu'il y avoit un homme à la suite du prince 
Henry de Prusse, qui l'aimoit et qu'elle n'aime pas, qu'il 
arriveroit bientôt et que son arrivée l'inquiétoit. Je tirerai 
C(da plus au clair la première fois, mais j'imagine que 
Charlotte a de l'amitié pour moi; je le désire. Je voudrois 
peut-être davantage, mon ami, car la tournure naturelle 
de cette jeune personne m'attache à elle. 

Mercredi, 6. — Au même. 

Encore de l'amour, mon ami, encore des conversa- 
tions intéressantes, et vis-à-vis une autre personne ! Que 
vas-tu dire? Ne crois cependant pas que je veuille faire 
l'hounne abonnes fortunes; non, écoute-moi. Après avoir 
été dîner chez le comte Panin, je me suis rendu chez le 
grand-duc, où j'étois invité à une comédie particulière, 
jouée par des cnfans. Ils représentèrent AIzirc et VIndis- 



ANNEE 1776. — JEUDI, 7 iMARS. 177 

cret. Après ce petit spectacle qui ne me plut pas, parce 
qu'il ne convient point à des enfans, il y eut un souper. 
J'étois à coté de la princesse Troubetzkoï, dont je t'ai fait 
l'éloge dans une de mes lettres, en te parlant de sa res- 
semblance avec ta femme. Elle m'accueillit avec honnê- 
teté, et je liai conversation avec elle tout le temps du repas. 
Cette jeune personne est intéressante, son esprit est 
agréable et facile. Nous parlâmes de caractères; le sien 
est, je crois, celui de la sensibilité et de la délicatesse, 
mais ell(^ a plus développé jusqu'à présent son esprit que 
son cœur. J(^ ne sais (|uelles sont ses idées sur le senti- 
ment; j'imagine (|u'elle s'en méfie. Néanmoins, elle s'est 
déjà aperçue que je lui faisois ma cour, et cela paroît ne 
pas lui déplaire. Ce qui me l'a fait croire, c'est (ju'en 
causant et riant ensemble elle m'a dit : « Je crois que 
vous ne m'aimez pas, car vous me faites trop causer et je 
suis persuadée qu'on nous juge déjà. » Tu ne seras pas 
surpris, mon cher frère, si la soirée m'a paru charmante. 
Mais je te vois déjà compter mes inconstances. Arrête, 
mon ami, et ne juge pas si vite. Charlotte m'inspire de 
l'amour, de l'intérêt, et des désirs; elle ressemble d'ail- 
leurs à la Préférée. La princesse Troubetzkoï resseud)le 
à ta femme et me la rappelle; elle a beaucoup d'esprit, le 
regard le plus tendre, la physionomie la plus agréable. 
Eh bien! que dis-tu? Et moi, j'aime deux objets qu'on 
doit aimer. 

Jeudi, 7. — Au même. 

J'ai été dîner avec Combes chez Raimbert, où j"ai fait 
excellente chère. La grosse Billot me divertit, mais j'ai 
d'elle une tout autre idée : c'est uue femme de sens. Ils 
ne sont pas contens dv Lesseps et ils n'ont pas lieu de 

T. 1. 12 



iT.s .Kiiitwi, i.viiMi; hi' (:iii;\ \i.ii.i: ni; <:<iiti;i;it(».\. 

rtHiT, : r/csl lin Ikhiiiih' h-lii. horin'. cl i|iii se laisser gou- 
vciiicr piir sa Irimm'. Nous a\()iis jjarl»'- Ar. IJéiiard Duplix. 
.lai a|)|)iis (|iril «'-loil \'cmi de l'nisso,, où il a\oit l'-li'- poui' 
rire (Miijilovi" aux ti'a\aii\ ilr n'i^it-: niais IdiiI (Hoit rempli, 
cl il est venu l'aire le li.'ililenr cl riionime à projets l\ 
l^éleishoiirij;-. 

J'ai (Hé passer l'après-midi (die/ la princoss(5 Troii- 
l)(d7dvoï, où je inc suis iorL auius(j; de là, j ai été souper 
cliez les Bchrncr. 

Vnuhi'ili. <S'. — Ali mniii'. 

Ou m'a dil nu bon mol du iiiiiiisln,^ de la j^iieiTc (|ui es! 
fort joli; j'iguore s'il est vrai; lu me le diras. M. le eonite 
de Sainl-Gerinain (1) soupoit dans les cabinets avec 
Sa Majesté. La Reine s'amusoit à jelei' des boulettes au 
Rov; ce prince s(r retourna aussit(H devant M. de Sainl- 
Germaiu. [)Our lui demander ce (piil l'eroit. si ;i l'arinée 
on lui jetoit des boulets : <( Sire, répond .M. de Sainl- 
(icrmain. j'encloucrois le canon... » 

Comioitrois-tu, mon ami, un couite de Rantzau Çl). 
(jui a écrit des mémoires singuliers et (jui lui-même 
est, dit-on, foi'f bon et fort extraordinaire à voir"? Je le 
recliercbe; on croit ipi'il est ici. 

Le prince dAnlialt et le comte de 13ruhl sont venus 
à quatre heures chez moi. J'étois rentré de chez le comte 
Paniii pour les atlendre. Nous avons été ensemble chez 
l'abbé Pas(|uini et nous avons causé beaucoup science 
herm('li(jue. 



(i) Claude-Louis, comte de Saint-Germain (1707-1778), général, nomnir 
niioisln' de la gUL-rre le 26 oclobrL- 1775 ; il démissiDuiia en septembre 1777. 
(2) Christian, cumle de Raiil/-au. Iiuiume d'Elat suédois. 



ANNEE 1776. — SAMEDI, 9 MARS. 179 

Samedi, 9. — Au même. 

J'ai fait ce matin, mon ami, une visite chez Mmes *** 
dont je t'ai [)arlé il y a quelque temps. J'ai trouvé la 
jeune personne toute seule^ la mère étoit sortie. On s'est 
mis au clavecin, j'ai chanté un duo; la conversation 
s'est engagée. Le ton des demoiselles d'ici n'est pas 
le même qu'en France : on vous parle plus clairement et 
l'on m'a fait entendre qu'on désireroit hien un époux 
riche, vieux, qui mourût prompt('ment, afin d'être libre; 
cela avoit été précédé d'un éloge des François et d'un 
aveu franc qu'on les aimoit fort. L'attaque étoit assez 
directe, mais je n'ai pas eu l'air d'entendre. La mère est 
venue, elle m'a parlé de sa fille avec complaisance. C'est 
une bien bonne femme; je lui crois de la foiblesse et peu 
d'esprit, mais j'aime la bonté, mon ami, et la rareté la 
rend ici plus précieuse encore. Cette jeune personne, au 
surplus, paroît avoir reçu de sa mère une éducation 
soignée du côté des talens : elle touche joliment du cla- 
vecin, chante l'italien, le parle, et sait l'anglois; on dit 
même quelle aime beaucoup la lecture. 

Il y a quatre ou cinq mois que je te parlai du comte 
Branicki . grand-général de Pologne, qui n'est resté à 
Moscou que trois semaines après notre arrivée. Je t'en ai 
fait le portrait, comme d'un homme de plaisir; en même 
temps, je crois t'avoir dit qu'il m'avoit fait l'accueil le plus 
froid, grâce à la gaucherie de M. de Juigné dans ses jjré- 
sentations et son peu de soins à me faire valoir. Ce 
Polonois est revenu ici; il n y a <jue quinze jours qu'il est 
dans cette ville et je l'ai trouvé chez lui. La manière 
engageante avec la(|U(dh' il m'a reçu m';i fait voir (|u'il 
a\()il chaiigt'' sur mon coiiiplc, et j'en ;ii (i.iulaiil phis été 



IRD .Kil'lîNM. INII.MI hl t III, \ \l. 11.1! I»l, COHItKnON 

llallt' (]ii il III ;i r;i|i|i()il('' (|iir 1rs Hiisnc^ lui ;i\(iiciil ilil de 
moi 1rs clioscs irs plus ;iL'r«''ul)los cl les plus Immiim-Ics 
Tu jufj;"OS, mou clicr ami. coiulucu ce h'moip^nag'e a dû 
me satisfaii-<*. J'ai vAv i\r là à iiuc, tt'pi'-lilioii (\'.\?tin'Ui' n 
Luhiii cIic/. Mme NrliMliusUi, (|iii j:aiiiic ;i t"lrc couiuic 
Colle pclili- rciiimc rsl, aussi j^^crilillc dans sa tourimre 
UKualc (|U(' dans sou pliNsiipic. 

Dimaiiclir. JO. — A Mllr >lr liirssollrs. 

.lai lail ici plusi^-iirs coimoissanccs; n' malin ^•n(•()\■l• 
on ma })rcscul<'' au prince (jhcrbalof fl). ,I"\ ai dim''. Le 
prince est lioiumc de cabinet, il travaille îi liusloire de 
la Russie et il a la rt'pnlalion de litti-ratcur. Sa coimr- 
salion est int(''i'essante, il es! iiistruil. el je lui crois de la 
philosophie. Il est d'une sant('' ih-licale, ainsi que sa 
femme, (pii a peine à se réiahlir d'une suite de couches. 
Cela ne rend j)as leur maison bien gaie, mais ils ont avec 
eux leur lille mariée à M. Spiritof, gentilhomme de la 
chambre, et cette jeune femme réjiaud de l'agrément dans 
cet intéi-ieur. Apr«.'s avoir diné dans celte maison, j'ai vir 
au 3Iouastère, cet établissement de filles à limitation de 
Saint-Cyr, excepté qu'ici à la classe des filles de condition 
on a joint une classe pour la bourgeoisie. La première 
est distinguée par quatre couleurs : le brun, le bleu, le 
gris et le blanc, qui est la dernière. Les jeunes personnes 
portent trois ans chaque couleur et restent en tout douze 
ans. Les jours oii il v a assembh'e au Monastère, on les 
voit danser entre elles, séparées du public par une balus- 
trade, qui n'empêche pas qu'on puisse leur parler. C'est 
le seul moment au surplus oii 1 on soit admis à les voir, 

(1) Le prince Michel Mikhaïlovilcli Clitclierbatof, mort en 1790. sénateur, 
cliambellan de rimpératricc el historien de la Russie. 



ANNKE 17T(i — 11 ET 12 MARS. 181 

même les parons. Je ne vous dirai rien de leur rducation 
aujourd'hui. Mademoiselle; je n'en suis pas assez bien 
informé. 

Le soir, j'ai (Hé souper cliez la maréchale princesse 
Galitzin ; j'y ai eu une conversation avec Mlle Matouchkin, 
la beauté du jour, qui m'a diverti. Vous seriez bien sur- 
prise, ma chère amie, vous (jui êtes si modeste, si réser- 
vée, d'entendre les demoiselles russes parler inclination, 
amant, sensibilité, coquetterie, etc. , avec l'assurance 
d'une jolie femme de Paris. Cet entretien qui a duré deux 
heures environ m'a fort amusé. La comtesse Matouchkin 
est jolie, vive, aimable, et elle a vingt ans! Elle prétend 
à la sensibilité ; je lui ai soutenu qu'elle n'étoit que 
coquette et point tendre, et même que cela dureroit ainsi 
encore dix ans. 

Lundi, il, et mardi, 12. — A mou frère. 

M. de Juigné m'a parlé d'un ancien projet, qui se 
renouvelle, de faire ici des eaux-de-vie avec des vins des 
environs d'Astrakan; cela priveroit la France d'une expor- 
tation de cent cinquante mille ancres (1) d'eau-de-vie 
qu'elle fait annuellement pour ce pays-cy ; mais il n'y a 
rien que de très juste. Cela a fait la matière de la dépéclie 
d'aujourd'hui, que M. de Juigné a chilirée tout seul avec 
Combes. Ce n'est pas le premier mystère auquel il 
m'accoutume. 

Le souper que nous avons fait chez la comtesse Ivan 
m'a assez amusé, à cause des anecdotes ([u'on nous a 
racontées de Pierre le Grand. Le goût dominant de ce 
prince étoit la marine; il en faisoit ses plus sérieuses et 

(1) L'ancre contient quarante pintes. (Nolt' du clwcalifr de Corberon.) 



i«i> .lornN.M, i.NiiMi; nr ciikvai.ikh di: i;oi!i;i;ito.\ 

SOS plus (loiicos oc('iJj)ali(jiis. I^'Aiiiiranlj' ('loil son lieu 
(rjiUcclioii ; il y fnxoyoit tous ses acliats; c'('l(iil son 
i^Midc-MM'iilili', el il (Hoil, sùi* d'y ti'oiiver loiil ce dont il 
avoiL l)esoin. C'est àrAiiiiraulé ((ue s'est fait le jugement 
à mort de l'amiral Creiitz. M. A praxin ( I ) étoit grand-amiral , 
et Pierre I" n'étoil (|u'iin simple amiral; il signa en eetic 
simple qualité l'arrêt de Creutz, cL dans ces occasions on il 
lie vouloit pas être souverain, il signoit : « Pierre iMichaé- 
lil/. » Lorsque toutle conseil eut signé, il reprit la plume et, 
me dit le comte Ivan, les larmes aux yeux, il écrivit : 
« Je connois la faute de Creutz, mais je lui pardonne. 
Signé : Pierre, » Cette simplicité et cette bonté réunies 
sont admirables, mon ami, et c'est toujours la marque 
des grandes âmes. Lorsque cette grâce fut accordée, il 
arriva un petit démêlé singulier et intéressant. Pierre I", 
dans le jugement, avoit pris la place de Creutz, qui étoit 
avant lui, pour parler plus à son aise au grand-amiral 
Apraxin. Lorsque Creutz arriva, après avoir remercié son 
souverain pour sa grâce, il revendiqua sa place et intenta 
un procès à Pierre P', pour s'être mis où il ne devoit pas 
être. L'Empereur se défendit, en disant qu'un homme 
condamné à mort étoit dégradé, et qu'il avoit recouvré la 
vie par sa grâce, mais point ses emplois. L'affaire fut 
jugée en règle. Pierre l" gagna et remit ensuite à Creutz 
ses places d'amiral, etc., avec son rang d'amirauté au- 
dessus de lui; car il aimoit à donner par lui-même 
l'exemple de la subordination. Cette loi qu'il avoit établie 
fut cause d'un incident qui te fera voir, mon ami, com- 
bien la discipline militaire peut sur l'esprit et même le 
cœur du soldat. Le trait suivant m'a prouvé ce que je ne 

(1) Fédor Matvéiévitch Apraxine (1671-1728), l'un des principaux colla- 
borateurs de Pierre le Grand, qui le nomma cliel' du Collège de l'amirauté, 
jj;rand amiral de Russie, sénateur de l'Empire, comte et conseiller privé. 



ANNKK 177G. — .]i:UDL 14 MARS. 183 

croyois pas d'un Russe et que j'aurois admiré dans la 
l)ouclie d'un de nos vieux caporaux. 11 y a une porte de 
l'Amirauté, par laquelle ne peut entrer que le grand- 
amiral, et la sentinelle qui y étoit en avoit la consigne. Je 
t'ai dit que Pierre I" n'étoit que simple amiral; il n'avoit 
dès lors point ce droit. Une nuit, on avertit l'Empereur 
que sa femme est accouchée d'un garçon; il sort promp- 
tement pour aller la trouver, mais, pour s'y rendre plus 
tôt. il va à cette porte consignée, qui y conduisoit plus 
directement. La sentinelle lui refuse : il se nomme, la 
sentinelle fait même résistance et elle le devoit. Enfin 
l'Empereur lui dit : « Mon ami, tu me connois, je ne te 
presserois pas dans toute autre occasion, mais l'Impéra- 
trice vient d'accoucher d'un fils et je veux la voir. — Ah! 
sire, reprend la sentinelle, vous avez raison; je serai 
pendu demain, mais n'importe, entrez! » 

Mercredi, 13. — Au même. 

Ce soir, mon ami, j'ai eu le plaisir de voir dans Char- 
lotte une amie sensihle pour moi; je crois maintenant 
pouvoir m'en flatter. Elle a haisé le hillet que je lui ai 
donné, avec un air de bonne foi qui m'a fait plaisir. Nous 
avons causé longtemps ensemble et j'ai lieu d'être con- 
tent. Il a bien fallu faire ma confession à Albertine; elle 
l'a reçue avec amitié. J'ignore ce que tout cela doit 
devenir, mais je suis tout à fait embarqué. 

Jeudi, 14. — Au même. 

Ma vie continue à être fort turbulente. J'ai été dîner 
chez Cronz, négociant espagnol, où l'on m'a fait des plai- 
santeries sur Normandez et la jalousie que je lui donne. 



IH't .Ktl'It.NAL I.NTI.Mi: DT ( ill l! VA LIKIt l)i; COlilJliKO.N. 



L'aprc'S-iiiidi. j'ai ('-IV' à une \('\tr\]\\(>\i clir/ Mmo Nt'-li'- 
flinski, (»ii il s'(!sl jiussr iiiic jiclilc avriiliiic de jalousie, 
(loni j'ai l'It'' la cause iiinocciiU;. Tu sais, iikui ami. (pic je 
suis I res j;ai I(iim|mc je suis ;i iikui .lisc. (^fisl i r (|iii m'est 
an"i\('' clicz Mme .Ni-liMlmsKi. l'Jlr ^ r-,1 iiifli'c ;i in.i jj.iih'-. 
à uies j)laisanl,(M'ies, mais il \ a\(iil la deux aiiKiiiiciix : 
l'un favorisé, le comlc Amlic lia/oiimor.^ki. cl l'aiilie 
luallicurcux, Puysé^^ur. (|ui joiioiciil du \ i(d(m cl ipii oui 
rcniiirquc uns lidics; (-(dji leur a donne de 1 lniiiieiir. cl la 
réjxHiLion s'en est ressentie. .lai vu le ^ isage de la j)elite 
femme s'alt»''rcr; je l'ai attribué <à sa santé qui est foihle 
et j'ai conlinué à faire des sin^-eries, à lui baiser les mains 
el la faire rii'e maliii'i'- (die. (a'(|iii lui encore mieux, c'est 
que j'allai dire à l'oreille du comte André, avec qui je suis 
très lié et (jui m'avoit parlé de cette jeune femme chez 
lui : « Ma foi, plus je la vois, plus je pense comme vous 
sur son comj)te. » Cela de\(ut lui faire plaisir dans ma 
façon de penser. La ri'pétilion continua d'aller médiocre- 
ment. Je m'en allai souper chez les Behmer, et j'appris le 
soir par Combes et^Dugué, qui y étoit avec sa lille, qu'il y 
avoit eu une explication entre le comte André et la petite 
femme, des pleurs, etc., que tout le inonde avoit défilé; 
Puységur de chagrin étoit parti de son côté, sous le pré- 
texte cependant delà répétition manquée... Tu juges, mon 
cher ami, si j'ai dû être étonné en apprenant tous ces 
chi {Tonnages. 

Vendredi. IT), et samedi. 16. — A la warfiuise de Brêhan. 

.lai appris de vos nouvelles hier. Madame. Mon frère, à 
qui je viens d'écrire ainsi qu'à mon père, m'a mandé que 
la Préférée étoit un peu surprise de mon silence. C'est 
une raison cependant et l'on m'approuve d'un autre côté. 



ANNEE ITTG. — DU 17 AU iO MARS. 18o 

Je VOUS ai promis, Matlame, de vous confier ce qui pou- 
voit regarder l'inlcrêt de mon cœur et la conduite que je 
ticndrois à cet égard. Je dois donc vous dire que j'ai fait 
ici une inclination qui m'a refroidi et qui peut-être ma 
sérieusement brouillé avec Normandez, secrétaire de la 
légation d'Espagne, qui m'a mené dans cette maison 
et qui est très amoureux de la jeune personne dont il 
s'agit. C'est une Allemande, dont je vous ai déjà parlé. 
L'aveu est fait, mais on craint la jalousie de l'Espagnol. 
J'ai le bonheur déplaire dans ce moment-cy, et même au 
père et à la mère. Oh! mesdames les Françoises, n'en 
d(''plaise à toutes, tant que vous êtes, vous ne mettez pas 
la même franchise en amour! Ce n'est pas finir galam- 
ment vis-à-vis de vous, Madame; mais nous savons à 
quoi nous en tenir l'un et l'autre sur cet article. 

Dimanche, 17, jusqu'au mercredi, 20. — A la même. 

Je sors de chez ma petite Allemande, Madame, et j'en 
suis inquiet. Elle a été saignée et je l'ai trouvée dans son 
lit. Sa sœur, notre confidente connnune, m'y a conduit, 
pendant que le capitaine Euler, fils du fameux géomètre (1), 
se morfondoit dans la chambre voisine, en faisant des 
soupirs d'amoureux disgracié. La pauvre malade étoit 
jolie comme un ange; j'ai été un quart d'iieure seul à son 

(1) Léonard Euler (1707-1783). II était venu une première fois en Russie 
en 1733 et avait professé les nialliéinatiqiies à Pé(ersi)ourg. Après la mort 
de iîiren, en 1741, il était retourné à Berlin, où il fut reçu membre de 
l'Académie de cetti! vill(î. Cédant aux instances de Catherine II, il était 
revenu à l'étersbour^^ on 17(i6, et c'est là qu'il mourut. Son (ils aîné, .lean- 
Albert (1734-1800), membre de l'Académie de Rerliu et directeur de son 
Observatoire, fut nommé, en 177G, direcleur des études du Corps des 
Cadets de Pétorsbourg. Sun deuxième fils, Ciiarles (1740-1800), fut profes- 
seur de médecine à l'Académie des sciences de Russie, méilecin de la cour 
et conscilbîr de conférence. Son troisième, Christophe (1743-1800), fut 
major d'artillerie et directeur de la manufacture d'armes de Systerberck. 



i«(; .KniiNAi. iNTiMi; i)i: (;iii.\ Ai.ii it 1)1. i;Mitiii;it(».N. 

cli('\rl. l'Ile ;i SOllIcM' sa It'-jc |)()lir l-crcxoir cl iiir (liililHT 

un l)<iist'r. Ah! la jolir dios»;, iMadaïuc, (jii un haisor! 

A [)I"()|i()S (le cliosrs IciKJri'S. il laill (jiK- je NOUS lasse 
pai I, (1 iiii jtidjel (]iie j ai en. loi;! Iiieii loiil lioiiiiciir. 11 v 
a ici iiiK! jeune per.^onne. «jm .se nonune la conilessc, 
Malonelikin, (|ui a vinf^l ans, av(;(: une jolie li^iire et lu 
tèl-(! l'orl i'()nianes(|Me. Kilo s'esL iinag-irK'-c (ju'cllfi ainioil un 
nommé CaclK'Ior. un l'ai impoilant, et j'ai rc-solu de coni- 
ballrc celle incliiialion. 11 \ a deti.x jouis (ju'à sonjici' j'(;us 
a\ (M- elle une giaiide conversation sur les scntimens l(;s 
plus tendres; j'attaquai ouvertement son penchant, et 
nous nous séparâmes un peu piqués en apparence, mais 
elle convenoit (|ueje parlois à merveille le langage de son 
Cd'ur. En vcTitt-, Madauic, n'ai-je jjas raison d^noir conçu 
une telle entreprise? Nous ne sommes plus du temps des 
croisades, des ligues; mais si elles reconnnençoient, j'en 
voudrois établir une contre les indillerens, et surtout, 
Madame, contre les fats de ce genre. 

Jeudi, 21. — A mon fnre. 

J'ai été ce malin, mon ami, en conférence avec un 
nonnné Piclet, qui a été longtemps attaché au prince Orlof 
et qui l'est encore. Cet homme, qui n"a pas une excellente 
réputation, est fort insti-uit. Il travaille maintenant à un 
mémoire sur l'exportation des tabacs d'Ukraine, projet 
(jui a échoué poui' la France, du temps d'Elisabeth (1), par 
les raisons intéressées et particulières du favori Chou- 
valof (2). 

(1) Elisabeth (1709-1761), fille de Pierre le Grand, régna sur la Russie 
du 6 décembre 1741 au 9 janvier 1762. 

(2) Ivan Ivanovilcli Chouvalof (1727-1 797), favori d'i;iisabetli depuis 1749, 
lieutenant général en 1755 et grand chambellan de Catgerine II. 11 fut le 
fondatem- de l'Université de Moscou et de rAcadémie des beaux-arts. 



ANNÉE ITTK. — JKUDI. 21 MARS. 187 

J'ai été de là au cabinet de l'Académie des sciences, 
avec deux Polonois, qui partent l'un dans deux jours, 
l'autre dans un mois. Après avoir fait chez le consul 
de France un dîner bourgeoisement gai, je me suis pré- 
senté chez la princesse Troubetzkoï, qui m'avoit dit la 
veille qu'elle seroit chez elle; mais un engagement de 
famille l'a fait sortir et je ne l'ai pas trouvée. 

Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai eu hier une espèce de 
querelle à cause de cette jeune personne. Nous avions ré- 
pété les Fausses Infidélités et Annette et Lnhin chez la com- 
tesse Ivan; on avoit été fort g-ai, le souper suivit sur le 
même ton. J'étois à côté de la princesse, je m'occupois 
beaucoup d'elle et cela ne lui déplaisoit pas. Mme de Czer- 
nichefme regarda beaucoup, chuchota à l'oreille de M. de 
Juigné et ne perdit pas de vue nos gestes et nos mouvc- 
mens. La petite princesse me dit à mi-voix : « On jase 
sur notre compte. » En effet le comte Ivan la bouda sur la 
fin du souper visiblement; cela m'a donné de l'humeur 
ainsi qu'à elle, et je suis sorti de cette maison très mécon- 
tent du maître et de la maîtresse. Le premier est un 
homme faux, bas et plein de vanité; l'autre est une bête, 
qui condamne ceux qui ont l'air de se convenir, lors- 
qu'elle se livre clandestinement aux désirs de son valet 
de chambre, suivant le bruit de toute la ville. Cela ne m'a 
pas donné infiniment de goût pour cette maison, qui 
m'ennuyoit déjà beaucoup. J'y ai reconnu que la poli- 
tesse des Russes ne consiste qu'en révérences, compli- 
mens d'usage, repas, etc.; mais poiiit de ces petites atten- 
tions particulières, qui ne sont point fatigantes dans la 
société, qui en font le charme, en montrent la délicatesse 
et sont les vraies manières polies. 



is« .iiiiitNAi. i.MiMi; i»r (;iii:\ .\i,ii:ii hi. coitiiiJtn.N. 

Vni'lri'ili . ??. — .1" iiiniif. 

Les jours .■iL;ri'';ilili'.s se siinciil dil lii'ilfiiiriil d.ins vc 
iiKiiwIr. mou iiiiii. I)rs i|ii on ('■|)i'oii\r (le la sal isiacl ion. 
nh'lic/.-NOiis (les jours (|ui sui\('nl. H \ a cituj ou six 
semaines (jue je m amuse; ce malin eneoic. je mt'-diUjis 
\uw journée; pleine. Je reçois une non\cllc allVeus»; : 
Mrno (le Vérac est morl.o à Copenliafçue, le 27 iV'\ rier. ;i 
onze heures <Iu malin. Tu jn^cs. mon elu.T ami. <le ma 
sui'j)rise et de ma doulenr. Le pauvre inai(piis de Yi-rac 
est bien à plaindre, cl je crains fort pour lui. Quelle situa- 
tion ! .le ne sais ce qu'il va faii-e; j'attends avec inij)a- 
tience de ses nouvcdles et son caractère facile me fait 
trembler pour lui. 

Adieu! j'oubliois de te dire que le comte Potemkin a 
reçu hier l'ordre de l'Eléphant de Danemark. On dit 
qu'il va être prince de l'Empire. Il est assez plaisant (pie 
la dévote Impératrice-Reine récompense les favoris de la 
souveraine; non dévote de la Russie. 

Samedi. 23. — Au même. 

J'ai eu plusieurs visites dans la matinée, qui m'ont 
donné de l'humeur et de l'ennui, car je ne suis pas encore 
assez politique pom* me masquer entièrement. Le cheva- 
lier Cosimo Mari est venu aussi me voir: il m'a appris 
que Ribas étoit fait major du Corps des Cadets, ce qui lui 
donne rang de lieutenant-colonel dans l'armée; c'est un 
garçon qui mérite. J'ai été dîner chez lui, pour lui faire 
mon compliment. J'y ai vu ce jeune homme dont je t'ai 
parlé, qu'on dit être le fils de l'Impératrice, et pour l'édu- 
cation duquel on prend beaucoup de soins. On m'a 



ANNKH 1770. — DIMANCHE, 24 MARS. 489 

montré ses caliiers d'exercices; il apprend les langues, 
la géoniélrie, l'Iiistoire, la musi(juc, l'histoire naturelle; 
son caractère, qui dénote beaucoup de sensibilité et de 
vivacité, a pris de la tenue sous la direction de Ribas. 
Nous verrons sans doute, mon ami, ce jeune homme en 
France , car c'est dans le plan de son éducation de voya- 
ger; il peut devenir un excellent sujet. Il a maintenant 
treize ans et s'appelle Bobrinski (1). 

J'ai été faire après dùier quel(|ues ^ isites ennuveuses, 
entre autres chez la comtesse Ivan ; sa fille est une petite 
nias(piequi aura beaucoup d'esprit. Quand je trouve cette 
enfant, elle me dédonnnago de l'ennui que me cause la 
présence de sa mère. 

Ma journée a fini par les Behmer; j'ai la douceur, 
mon ami, d'être aimé à l'allemande, c'est-à-dire fran- 
chement et sans grimaces. Charlotte est sensible et son 
àme est intéressante à affecter. Elle m'a parlé du portrait 
qu'elle a d'un Prussien, qu'elle n'a jamais aimé, dit-elle, 
mais qu'elle a dû épouser. Son arrivée ici, s'il vient avec 
le prince Henry, décidera cette affaire, mais elle ne veut 
pas que cela diminue aucun des sentimens qui nous 
attachent l'un à l'autre. 

Dimanche, 24. — Au mrme. 

Il y a plusieurs jours, mon ami, que je me suis mêlé 
d'une affaire qui regarde Falconet. Tu auras peut-être 
entendu parler de la fonte de sa statue, qui n'a pas réussi 
entièrement. Il en rejette la faute sur Pomel. fondeur, 
qui l'a aidé dans cet ouvrage; ce Pomel a fait un mémoire 
contre Falconet, et, comme je suis ami de ce dernier, 

(1) Voir ci-dessus, p. 14S, noie 1. 



1!l() .KilHNAI, I.NTI.MI. DT CIIIIVAI. 11.11 l)i; COlUîKUON. 

M. «If .luiutn'' lii'.i Olipa^r. ;i im- imlrr de relie; (jijrrcllr. 
J'.ii ciilriKlii les (IriiN parties, el i'('lois j)ar\ emi h «;ngager 
Pomel. (|iii me l'avoil [H'umis, à ne j>oiiit iairc iiii[)rimor 
ce iiK'Mioire. Do son colc, FalcoiieL, sans m'en avcrlir, «'ii 
jiarlo ;i rimjtéralric»', qui défeml an censeur de jicrincîUro 
l'imjires.sioii d<' ceLU; espère de Iil)(dle. .le ne lus Ji.is ron- 
Lrnt, de ce procédé cl je un I roux ai poiiil la Irancliise 
doni Falcoiict se parc. Je ne le lui racliai même pas. Le 
bul de ma né2;-ociation étoil d'en^^aî^^er Falconct à s'em- 
plo'S er poiii' (pie le hillel de (piin/.e nulle li\res. (ju il avoil 
fait à Poniel, lûL payé à compte des quatre-vingt mille 
qu'on lui doit, faveur particulière que c'eût été, puisque 
Falconct ne s'est cn<j^agé à paver qu'après qu'il l'aura 
été. J'ai passé ce matin chez lui. aj)rès avoir été à la 
Cour, et il ma prouvé qu'il ne pouvoit pas faire ce que 
Pomcl désiroit, c;i me montrant une lettre de M. Betzky 
à lui Falconct, qui lui avoit demandé sur la somme qui 
lui est promise de quoi satisfaire à ses engagcmens. 
M. Betzky lui répond assez niallionnêtement. dans cette 
lettre que j'ai lue, qu'il aura la somme (ju'on lui a pro- 
mise, lorsque la fonte sera achevée et bien faite. Au sur- 
plus, il se dit trop mécontent de Pomcl, pour accéder à 
ses désii's, (juand il le pourroit. Je crois réellement 
aux torts de Pomel ; mais Falconet est trop entier 
dans ses opinions, trop passionné dans ses intérêts, 
pour qu'on puisse le croire aveuglément et exclusive- 
ment. 

J'ai dîné chez le comte Potemkin. On dit que ses 
actions baissent, que Zavadovsky est toujours dans la 
faveur intime et que les Orlof, qui ont beaucoup de cré- 
■ dit, le protègent. L'on m'a assuré que le prince Grégoire 
montoit sa maison : cela ne saccoi'de pas avec ses projets 
de voyage. 



ANNEE 1776. — JEUDI. 28 MARS. 191 

Après le dîner, mon ami, j'ai été au Corps des Cadets, 
011 il y avoit assemblée à peu près comme au Monastère. 

Mardi, 26. — An nirme. 

J'ai été souper chez les Behmer. Cliarlotte m'a dit que 
Puységur y avoit été la veille jouer de la harpe; elle ma 
confié ({u'il avoit eu l'air de lui faire sa cour. Elle en a ri et 
m'a dit qu'elle me conteroit tout ce (jui se passeroit à cet 
égard et (|ue cela nous amuseroit. Tu n'imaginerois pas, 
mon ami, que ce rival nouveau m'a chiiTonné; cela te 
fait rire, et moi aussi quand j'y pense sérieusement. Je 
suis maintenant siir, mon bon ami, d être aimé tendre- 
ment. Adieu. 

P. S. — On m'a appris que le prince Orlof avoit reçu 
pour sa fête di.v mille impériales ou cent mille rouilles 
de l'Impératrice, ce qui fait crier les gens à qui elle doit. 

Jeudi. 28. — A la marquise de Brêhan. 

Je crois vous a^ oir déjà dit, Ma<lame, que Tordre de la 
société le plus généralement honnête, ici comme ailleurs, 
c'est la classe des négocians. La vie qu'ils mènent est 
plus réglée, plus douce; leurs passions et leurs nui'urs 
s'en ressentent. J'ai dfné aujourd'hui chez Mme Chouet. 
femme d'un Espagnol, (jui est la meilleure femme du 
mcmde. 11 y a avec elle un nommé Cmz, (jui a été chargé 
de venir ici faire les achats de mâtures, de lins, etc., 
|»our Cadix. J'aime beaucouj) cette société bourgeoise, et 
j'y \ais de temps en temps a\ec plaisir. l']n en sortant, j'ai 
été v(jir mes Italiens Pas(juini. Je n'ai vu ipie le peintre, 
(|ui s'appelle clie\;dier. (pi()i(pr(Mi f.iil il ne soil (pie le lils 
d un l'ermier dn comte Sacroiiioso. Nous aAons [liU'h' 



i'.\'2 .ioi'unai. iNiiMi; nr (:iii;\ ai. ii.it m, (Miiiu.KoN- 

hicni' |)liil()S(i|ili;il<' <•! <-;i1i;lI(': I ahlx' me <l(jiiii<'ra |iciil- 
rli'c sur CCS dnix inalici-cs des iiiaiius<-nls inl(''r(;ssaiis, ii 
co (|uc m il (liL le comte de Hnilil. 

['lie d(''C()iiverto (juc j';ii l'aile ce soir nous (hjiineia 
l)()iiiic idée de mes ol)servalions : c'est la prééminence 
des remiiies sur les li(»iniiies. I'>|]es sont iiiliiiiiiinil |j|ii> 
avancées qu'eux, sont |)Ius suscej)lil)les de senlim(Mit. de 
délicatesse, de toutes ces nuances agréables j)Oui- ]'es|iiit 
et séduisantes j)Our le cceiir. II y a ici plusieurs leiiiiiir> 
(|ui m'ont fait naître cetU; iM-llexion, t(dl(!s (|ur la piiii- 
cesstr 'ri-oul)etzkoï. demoistdle âgée tU' dix-neuf ans; 
Mme Zénoviof, fcnniie du ministre de Kussie en Espagne; 
la comtesse (^iiouvalof, Mme Zagraski (1 ), Mme Poucld<in, 
fenmie du iiiiiiislre de Kussie en Angleleri'c; .Mme de 
Nélt'diiiski. petite femme foi't gentille, etc. J ai sou[)é ce 
soir ciiez elle; mais de toutes celles (jue j'ai nomméeS; la 
première est la plus aimable. 

Vendredi, 29. — A mon frère. 

C'est aujourd'bui courrier, mon ami, mais il n'y a 
point eu de dépèciie ; les affaires ne sont pas actives dans 
ce moment-cy. Il est, dit-on, (juestion de donner au 
Conseil permanent de Pologne une consistance légale. 
C'est l'objet qui doit occuper la diète prochaine. 

Je suis sorti à pied pour aller dîner au Corps des 
Cadets; je n'avois par-dessus mon uniforme qu'un sur- 
tout de molleton, cependant nous avions environ 12 de- 
grés de froid. En passant pédestrement la Neva, je l'ai 
mesurée; elle a trois cent trente de mes pas, et l'on ma 
appris qu'elle avoit cent cinquante-et-une sagènes. 

(I) Sœur du comte André Razoumof.-^k. 



ANNÉK 1776 — SAMEDI. 30 MARS. 193 

Après avoir diiié, j'ai été avec CosirnoMari chez un Ita- 
lien qu'on appelle le major Bertogliati. bon dessinateur 
en architecture civile et militaire. C'est un galant honnne 
qui élève parfaitement ses enfans; il a une petite fille 
et un petit garçon, qui ont chacun douze à treize ans. Ils 
parlent et écrivent également bien le françois, l'italien, 
l'allemand et le russe qu'ils préfèrent; rien de plus inté- 
ressant que cette petite famille. Ma journée auroit dû 
finir agréablement pour moi : j'ai soupe clicz la princesse 
Cherbatof avec sa fille, Mme Spiritof, qui est jeune et 
jolie; mais j'avois la migraine et cela m'a chicané. 

Samedi, 30. — Au même. 

J'ai eu ce matin, mon ami, la visite de Pictet, jadis avo- 
cat à Genève et Genevois d'origine. Cet homme est d'un 
extérieur peu avantageux, d'une figure très prononcée, 
assez sinistre, et d'une taille gigantesque. Il est ici depuis 
une quinzaine d'années et a été attaché au prince Gré- 
goire Orlof dans le temps de sa faveur; cela Fa mis à 
portée de connoître bien ce pays-cy, pour l'administration 
duquel il a môme travaillé, et en même temps il a vu 
de près des événemens qui l'ont rendu fort instruit dans 
l'histoire anecdotique de la Russie. En me parlant de la 
mort de Pierre III, il m'a assuré que l'Impératrice n'avoit 
jamais projeté sa fin et qu'elle l'avoit apprise après la 
consommation. Ce sont les Orlof qui ont pris sur eux de 
finir son règne et sa vie d'une manière aussi subite. C'est 
le seul crime (pie Grégoire ait à se re[)r()cher (I ), crime 
nécessaire, ajoute l*ictet, et sans (pioi Catherine H et les 

(1) Ce lénioignage csl 1res iiu|iortanL puiir rtablir le.s rosponsaliililt's de 
la mort de Piuiro III, qui n'ont pu encore èti'e précisées. Pourtant on con- 
sidérait comme plus que probable que Grégoire Orlof i'ùt le principal 
auteur du crime. 

T. 1. • 13 



194 JOlinNAL IN'I'I.Mi; DU Clll-V Al.lllt hl] COlilUJtON. 

Orlof ('îtoiont [jcrdiis. Il croil, aussi (|iic la (hîi'iiiLTo rnala- 
<li(! (lu j)ri[icc Orlof, il y a un umms, (ju'on a allribuéc à uti 
iiiouvciiieiiL<l«; paralysie, n'csl autre ehose que du poison. 

Il n'est pas le seul (jui pense ainsi, et Potemkin (;st un 
peu suspect. C'est une chose coiniininc (l.ius ce jjays-cy 
que cette manière de se défaire des gens. On dit qm- 
Mrne Panin a été empoisonnée; la première femme ilii 
comte Strogonof (1), Mlle Voronzof. est morte ainsi, et 
Ton accuse le prince Troubetzkoï d'en être la cause. Le 
comte Strogonof aimoit sa fille qui étoit frêle, et l'a elfec- 
livement épousée après la mort de sa femme. 

Cette nation se croit une des plus fortes et des plus 
puissantes ; elle a dix fois plus de teriain (|ue nous, et, en 
ne comptant que ce qui est labourable et habitable, la 
Russie pourroit avoir cent millions d'habitans : elle n'en 
a que dix-sept. Si la liberté étoit donnée à ce peuple d'es- 
claves et de serfs, si la propriété leur étoit connue et con- 
servée par les lois, s'ils avoienl des idées sûres touchant 
le commerce et la circulation intérieure, ils pourroient 
parvenir à cet état de splendeur, dont ils sont aussi éloi- 
gnés que de l'an 2440. Pictet a fait des mémoires qui 
auroient pu leur être avantageux, si le prince Orlof étoit 
resté à la tête des affaires et qu'il eût mis plus de suite 
dans ses idées. Pictet a suivi et examiné les bords du 
Volga, sur lequel on charge de grands bateaux de mille 
tonneaux pour le transport des sels, des mines, etc. Ces 
barques ont un équipage très nombreux et fort cher par 
conséquent; mais il est nécessaire, parce qu'il faut touer 
de distance en distance avec des cabestans, ce qui rend 
la route plus longue, et le nombre d'hommes nécessaire- 

(1) Le comte Alexandre Scrgiévitch Strogonof (1738-18H), grand cliam- 
bellan, membre du conseil d'empire, président de l'Académie des beaux- 
arts. 



ANNEE 1776. — SAMEDI, 30 MARS. 195 

ment plus considérable. 11 faudroit pratiquer un chemin 
le long des bords du fleuve, au moyen duquel on se servi- 
roit de chevaux ou de bœufs pour conduire les barques; 
en même temps, rendre le trajet plus sûr contre les bri- 
gands, en répandant quelques troupes. Ainsi les marchan- 
dises seroient bien moins chères ou pour mieux dire ces 
productions seroient à un taux plus bas que les produc- 
tions des autres pays, tels que la Suède, l'Amérique, et 
conséquenunent le produit plus grand avec un débit 
immense. Mais le gouvernement ne veut pas s'éclairer 
sur tous ces avantages, et l'abbé Raynal (1) a raison 
quand il en parle dans son deuxième volume de la Rus- 
sie : le tableau qu'il en donne est juste. 

Nous avons ensuite parlé, mon ami, de l'arrivée du 
prince Henry, auquel on a envoyé onze cens chevaux. 
Pictet croit que le roy de Prusse en veut à la Poméranie 
suédoise : le prince Henry est adroit, nous verrons ce 
qu'il obtiendra. 

La conversation, dont je te donne quelques détails, mon 
ami, a encore eu d'autres objets. H a été question du 
comte de Saint-Germain (2), que Pictet a connu et qui lui 
a entendu dire des choses sur sa famille, connue le mar- 
quis de Gouffier (3j sur la sienne. Pictet le croit un très 
grand chimiste et il imagine qu'il possède un secret pour 
redonner au diamant défectueux sa beauté. Ce qui le lui 
fait croire, c'est que Magnan, lapidaire, beau-père de 
Pictet, mettoit à part tous les diamans auxquels il man- 



(1) Guillaumc-Thomas-Frani;ois Raynal (171;M7'J6), l'historien si célèbre 
au siècle dernier. 

(i) Le célèbre aventurier qui prit le nom de comte de Saint-Grnnain 
fui un des précurseurs de CagliosLro. Aju'ès des voyages dans presijue 
toute l'Europe et un assez long séjour à la Cour de l"'rance, il mourut à 
Sloswig en 1784. 

(iJ) Charles-Antoine Gouffier, marquis de Heilly et de Ribemont, né le 
'21 septembre 161)8, maréchal de canqj. 



4% .xtriiNAi, intimt: i»ii (;iii;v.\i.ii i; hi, ( niini.uKN. 

(jiioil (]ii('l(|ii(' <|ii;ilil(;, vÀ (•'('■loil. disoil-il. |H)iir li- coiiitc 
de Suiiil-driiii.iiii. 

Aprrs avoir caiisc'^ plus de ticiix luMircs cnscnihif. hkhi 
ami, l'icIcL s'esl ni allt-, me |)i()](()sanl de venir une nu 
(len.\ lois <l;ni.s la semaine, C(î (jue j'ai acc(!j)l<'' avec plai- 
sir. (Ici homme est Lrès bon à connoilre et sa conversa- 
tion est agréable et intéressante. 

J'ai été avec Combes passer la soirée chez la [)iincesse 
Tioubetzkoï, où je me suis extrêmement amusé. Elle 
doit me faire savoir jilusieurs choses h la première occa- 
sion, (lit-elle, et je crois que cela regarde quelques pro- 
pos sur elle et sur moi; car on m'en croit amoureux, et 
cela ne scroit pas étonnant, car cette jeune personne est 
liés aimable et d'un caractère sensible. Elle m'a avoué 
(pi'elle craignoit cette sensibilité, pour l'avoir éprouvée 
il y a trois ans. Mais Cbarlotte, Cliarlotle doit avoir la 
préférence, et je crois qu'il en sera question dans ce que 
me dira la Troubetzkoï. Les mascarades futures éclairci- 
ront le tout, et tu sens bien (jue tu en seras instruit. 

Dinianchr. 31. — Au même. 

Le comte de Lascy a pris ce matin congé de l'Impéra- 
trice. Il part pour les eaux, et sa santé en a grand besoin : 
le climat lui est tout à fait contraire. C'est Normandez 
qui sera cliargé des affaires d'Espagne. 

J'ai dîné aujourd'hui chez M. Suart, résident de Hol- 
lande. Cet liomme a du mérite et de lacquit. Nos jolies 
lenunes lui trouvent l'air lioUandois, et elles ont raison; 
mais il s'en moque et il a encore plus raison qu'elles. 
Suart est d'un certain âge; il a une femme pour s'en servir, 
(|u'il aime et (jui est sa très humble servante. Sa table est 
bien servie, sans luxe. Sans être nmsicien, il aime à 



ANNKI-: 177(i. — LUNDI, l-" AVRIL 197 

enlendro de bonne musique, et on en fait de bonne cbcz 
lui, qu'il paye sans doute. Il n'a pas l'air de s'amuser, 
de jouir à notre manière; mais il est content, et cela lui 
suffit. Je l'ai consulté sur Pictet : il m'a dit qu'il faisoitcas 
de SCS lumières, qu'il me conseilloit de le voir et d'en pro- 
fiter. « On m'a dit du mal de lui, a-t-il ajouté, on le décbire, 
mais on lui tend la main et il est reçu dans beaucoup de 
maisons. » Le fait est qu'il a de l'esprit et des connois- 
sances, d'oi^i il s'ensuit qu'on le désire et qu'on le craint. 
Suartm'a dit qu'il étoit l'auteur du projet de commerce 
sur la mer Noire, qu'il me prèteroit. Le bon Hollandois a 
lui-même beaucoup de notes sur ce pays-cy, qui, je crois, 
servent à Pictet pour un travail qu'il fait sur la Russie; 
j'en tirerai pied ou aile. 

Lundi, 1" avril. — Au m/'ine. 

Puységur m'a donné à lire un opéra-comique de sa 
façon, qui est effectivement très comique, car ce sont dos 
vers sans pieds et quelquefois sans rime ; mais s'il y 
avoit, je ne dis pas de la raison, du moins de l'esprit, à 
la bonne heure. Hélas ! 

En sa tôte. un beau jour, ce talent se trnuvii, 

comme dans celle de Francaleu. Et malheureusement 
c'est en Russie que sa verve a pris naissance, et le climat 
no vaiil rion pour les mauvaises constitutions. 

J'ai été chez les Rebmcr l'après-midi. Perraut y étoit, 
il va rompre avec M. Betzky. J'aime son caractère, mon 
ami : il est ferme d'esprit et sensible de cœur: il se doute 
de mon intrigue avec Cbarlotte, mais il a la (b'dicatesse 
de ne m'en parler ([u'avec discrétion et rarement. 

J'ai soupe chez la princesse Galitzin, lafold-maréchale; 



198 .jont.NAL i.Nii.Mi'. 1)1' (;iii:v.\Lii;i< di; cnnitcitoN. 

je iiiN suis ;issr/ iiiiiiisi' . Le [uiiicf' K.i\ aiiski ( I ) m'a hcaii- 
C()ii|) pailr (le la princesse 'j roiiheizkoï, sa cousine; il 
piélciwl (ju'elh; m'aime heauconj). .l'ai ri décolle iiaïvcl»î, 
mais j'en ai eu un peu d'emhanas. On ma apjiris (|uc la 
frrle r»iliil<()r aimoil à la Jolie le i)rince d'Anliall: ('('st 
a|)pai(Miimcnl parce (ju'elle sait que ce prince a de l'ami- 
tié pour moi. qu'elle veut m'attircr chez elle. Je ne l'au- 
rois pas crue susceptible d'un sentiment fort délicat; je 
vois que je me suis trompé, cl j'en suis bien aise. 

En général, mon ami. je remarque que les femmes 
ont partout plus de sensibilité et de délicatesse que les 
hommes. Ici, où l'on ne connoît guère celte vertu, les 
jeunes personnes conservent celle qui est naturelle à leur 
sexe, et si elles la portent dans le monde jusqu'à un cer- 
tain âge, c'est qu'elles ne participent pas aux mœurs de 
la société et qu'elles restent attachées «à la nature, en 
dépit des préjugés de l'usage. 

Mardi, 2. — Au même. 

J'ai été faire mon compliment, mon ami, au comte 
Potemkin, qui a été déclaré prince de l'Empire; il sera 
de plus, à ce qu'on dit, généralissime, place d'autant plus 
de faveur qu'elle n'est pas commune ici, mais je ne sais 
pas encore si cela doit avoir lieu. 

Rien n'est moins étonnant, mon cher ami, que l'en- 
gouement des François et des Françoises sans ressource 
pour ce pays-cy;les fortunes subites et l'impunité pour 
les friponneries en sont des raisons fortes pour bien des 
sens. Ces fortunes brillantes sont ordinaires dans les 
pays où il n'y a aucun système fixe et suivi, comme 

(1) Aide de camp du fcld-maréchal Galitzine. 



ANNEE 1776. — MERCREDI. 3 AVRIL. 199 

dans col Empire; aussi subissent-elles le sort d'une 
vicissitude contraire pour les Russes, qui tombent du sein 
de l'opulence dans l'état de misère et d'ignorance où 
l'on voit ici plusieurs familles. Les étrangers, eux , 
retirent plus d'avantages; dès qu'ils ont fait leur main, 
ils se retirent. Ils n'aiment de la Russie que les richesses 
qu'ils peuvent y acquérir. 

On a répété ce soir, chez le professeur Staehlin, le 
fameux Stahat de Pergolèse, qu'on doit exécuter demain 
au club de musique, pour lequel j'aurai un billet. Cette 
répétition, mon ami, m'a fait le plus grand plaisir, quoi- 
qu'elle fût médiocre; et je crois devoir cette sensation 
agréable moins à la musique de ce morceau, qui est 
superbe, qu'au ressouvenir de mon pays, dans lequel je 
me suis transporté à cette époque du printemps, si 
agréable en France et si peu connue ici. 

Mercredi, 3. — Au même. 

Nous avons eu du monde à dîner. J'étois à côté de 
M. d'Inville, qui voyage pour le prince Charles de Lor- 
raine (1), dont il compose le cabinet d'histoire naturelle. 
C'est un homme de mérite; il a fait trois voyages en 
Sibérie et jusqu'à Tialka, ville frontière de la Russie et 
de la Chine. C'est là que se fait le commerce des deux 
nations, par échange de marchandises et non avec de 
For ni de l'argent. Les Européens ne peuvent passer 
outre, et même au cas qu'un ambassadeur russe y aille, 
ce qui arrive (juelquefois, sa femme ne pourroit pas aller 
plus loin que Tialka, et l'ambassadeur iroit seul à ]*ékin, 

(1) Cliarlcs-Alexandro do Lorraine (1712-1780), beau-frèro de l'impéra- 
tri(;i' Marie-ThrTèsG d'Autriche, grand maître do l'ordre Tciitonique et 
gouverneur général des Pays-Bas. Il fut le fondateur do l'Académie de 
Bruxelles et de la Bibliothèque do colti; ville. 



200 JOl'HNAI. INTIMi; DT CIlKVAlJi:!! 1)1. noiUîl.HON. 

ou son si'joiir m' |)('iil rli'c (|nc île «inalrc mois. Il ;i [loiii' 
lui iiiK' raraviUM', ce (|iii lui \aiil un |)rolil iniincMiM-. Jr 
liens ceci de la conil.rsse l\aii ( l/cinidicr. donl le niaii ,i 
('•h' noMirné ambassadeur il y a (|ut'l(|U(' Icmps; mais 
landjassadc n'eiil pas li(Mi. 

Jeudi, 4. — Au mhne. 

Pictet ma donné surleprinee (Jrlol Icsdi'lails suivans. 
Orlof l'aîné, qui se nomme Grégoire, étoit adjudant du 
eomLePierrc(l),g'rand-pèrcdu comte André Ra/.oumofski. 
()ui avoit, pour maîtresse la princesse Kourakin (2j, mère 
des deux jtrinces Alexandre et Stéphane, que je connois. 
Comme il est d'usage de se servir ici d'un adjudant 
connue en France d'un coureur, (Irégoire Orlof alloit 
porter les billets de rendez-vous de Razoumofski. Orlof 
étoit trop jeune pour s'en tenir en pareil cas au rôle de 
confident, et la princesse Kourakin trop bonne connois- 
scuse pour ne pas développer les talens heureux d'Orlof. 
Elle en fit en effet son amant et s'en applaudit. Le jeune 
adjudant étoit beau, jeune et vigoureux, et il avoit déjà 
le germe de ce caractère ferme et original qu'il a soutenu 
dans la suite. Il le montra dès lors avec hardiesse. Le 
comte Pierre lui défendit de revoir la Kourakin. Orlof 
n'en voulut jamais donner sa promesse; il fut mis aux 
fers et résista. D'après sa résistance absolue, on l'envoya 



(1) Ici, le chevalier de Corberon a été trompé. Ce n'est pas le cotate 
Pierre Razoumofski qui était l'amant de la Kourakine, c'était le comte 
Pierre Ivanovitch Chouvalof (1711-1762), général d'artillerie, puis feld- 
maréclial, et frère du favori de l'impératrice Elisabeth. D'ailleurs, l'aïeul 
d'André Razoumofski ne s'appelait pas Pierre, mais Grégoire: c'était un 
simple Gcosaque ukranien. 

(2) La princesse Hélène Stejtlianovna (1735-1769), Glle du maréciial 
Apraxine et femme du prince Boris Alexandrovitch Kourakine. Elle fut 
renommée pour sa beauté. 



ANNÉE 1776. — JEUDI, 4 AVKIL 201 

on Allemagne faire la guerre; il y fut et trouva dans une 
petite ville une princesse parente de lagrande-duchessefl), 
qui le fit rappeler en Russie, où il obtint quelque temps 
après une compagnie dans l'artillerie (2). Ce fut la der- 
nière année du règne d'Elisabeth que commença lin- 
trigue d'Orlof avec Catherine II. Il logeoit vis-à-vis la 
Cour, et il voyoit à travers sa fenêtre cette princesse 
alors délaissée, s'occupant seule dans sa chambre. 
Il restoit dans la sienne, pour avoir le plaisir de la 
considérer. Catherine s'en aperçut; elle remarqua en 
même temps qu'Orlof étoit beau et jeune. Bientôt par le 
secours d'un nommé Chkourin (3), alors valet de cham- 
bre, précédemment chaulfeur des poêles de la Cour, et 
d'une Catherine Ivanina, femme do chambre, l'intrigue 
fut liée. Orlof jura dès ce moment à sa maîtresse qu'il 
la mottroit sur le trône, et bientôt il lui acquit des par- 
tisans. 

Je passe sur la révolution de Pierre III. Je t'en dirai un 
autre jour les détails ; ce qui paroît sûr, c'est que les Orlof 
ont porté eux seuls le coup, et que rimp(''ratrice fondit en 
larmes quand Grégoire lui apprit la nouvelle delà mort de 
son mari. On présume que l'ordre ne vint pas d'elle. Je re- 
viens à Grégoire Orlof : toujours dans la faveur intime, il 
fut prêtd'yjoindredes droits. L'ancien chancelier Bestou- 

(1) La future Catherine II. 

(2) Ouand Catherine le connut, Orlof était uido de camp du général 
Cliouvalof, grand maître de l'artillerie. Il est admis actuellement que 
c'est avant de devenir l'amant delà princesse Kourakino qu'il avait été en 
Allemagne, où il avait été blessé à la bataille de Zorndorf (-'5 août 1758) et 
avait tenu garnison à Konigsberg. Il serait revenu en Russie conun(^ offi- 
cier chargé de la garde du comte Sciiwerin, aide de camp du roi de l'russe, 
fait prisonnier à Zorndorf. Cliouvalof aurait ou dessein de se venger de 
lui, mais il serait mort avant d'avoir pu le faire. Le récit donné par le 
chevalier de Corberon est donc complètement différent. 

(3) Chivourine, d'abord valet de chambre, puis cliambellan de l'Impéra- 
trice. C'est à lui que fut d'abord coulié Ijobriuski, l'enfant de Catherine II 
et de Grégoire Orlof. 



202 joi'it.NAL iN'ii.Mi: i)i; (;iii;vALii:it m; coiuji.ijo.n. 

jef" d ), cxili- |);ii' i'icn-r III d iMppfli' |);ir (lallicrinc ||. 
lui roprrsenla que l'autoriLt' d une IV'iuinc no sullisoil pas 
j)Our sonLonir l'iMiifiirc russe. Il lui coiisoilla do prondi'c 
un ('poux à sa Cour; il ajoul;i (|u il n'en conrioissoit pas 
(\c |)lus sucf'plihio do oo raii;^ (pic lo conilc Orlol. car il 
lui. lail, coMilc alors. IJcstoujcd' poussa le St-nal à loii- 
gag'cr cllo-nièmo àso (dioisir un mari, avoc inslanco [)oui' 
qu'il lût Russe. Le niariaf^e d(î (In-^oire Orlol' fut n'-solu 
avec rimpératrice, on obtint un diplôme pour le rendre 
prince de l'Empire; il devoil ctre de plus généralissime, 
et tout cela à l'('poque du mariage. Cependant, il v avoil 
un parti contre Orlol", dont étoientle comte Panin,le chan- 
celier Voronzof et le comte Zacliar Czernichef. On prit 
jour malgré tout cela, et les trois personnes opposées 
dévoient être conduites dans leurs terres ; les voitures 
étoient prêtes, et Pictet étoit chargé du Zachar. On arrive 
à la Cour à onze heures du soir, tous ceux du parti; l'Im- 
pératrice se promenoit dans son appartement à grands 
pas, avec l'air de l'agitation; de temps en temps elle 
parloit au prince Orlof, qui étoit appuyé sur le coude 
à la cheminée. Deux heures sécoulent, les carrosses qui 
attendoient les ordres sont décommandés, l'Impératrice se 
retire de son côté, Orlof du sien, en disant à Pictet : « Que 
pensez-vous de Catherine seconde? » Pictet lui répondit : 

« Elle flotte, clic hésite, eu un uiot elle est l'cnime. .» 

Que dis-tu, mon ami, de celte révolution? Grégoire 
Orlof alloit devenir l'époux d'une des plus grandes sou- 



(1) Alexis Pétrovitcli Bestoujef-Rioumine (1692-1767), d'abord ambassa- 
deur de Russie à Stockholm. La révolution de 1741, qui fit impératrice 
Elisabeth, l'éleva à la dignité de vice-chancelier ; il succéda ensuite comme 
chancelier au prince Tcherkaski, décédé en novembre 1742. Disgracié en 
janvier 1758, il fui rappelé de l'exil par Catherine II, qui le créa feld- 
maréchal. 



ANNÉE ITTfi. — Jl^lUDl. i AVRIL 203 

veraines; il alloitgouv^erner l'Empire, et quoique premier 
sujet, il auroit eu le pouvoir. Sa maison étoit décidée, 
composée de gardes, de pages, de chambellans, dont le 
rang auroit suivi ceux de l'Impératrice; tout auroit 
annoncé la dignité et le puissance... Une conversation 
seule de Voronzof avec l'Impératrice renversa ses projets, 
et ce Voronzof, foible et sans caractère, en prit un alors 
qui subjugua celui de Catherine IL Et voilà les femmes! 
Hardies, promptes à concevoir, d'une imagination brû- 
lante... mais victimes de cette imagination, qui les rend 
flottantes au moment de l'exécution. 

Pictet a rendu un service àlaRussie, à je ne sais quelle 
époque. Il s'agissoit des privilèges de la noblesse, pour 
lesquels l'Impératrice vouloit faire un oukase. Elle 
assembla un comité à cette occasion, dont M. Tiéplof (1) 
fut nommé secrétaire. Comme le comité n'y entendoit pas 
grand'chose, Tiéplof présenta un projet séduisant et spé- 
cieux, dont le résultat auroit (Hé le gouvernement de 
Pologne. L'Impératrice en fut elle-même séduite et 
l'oukase alloit se former. Cependant, elle donna le projet 
à Grégoire Orlof pour l'examiner. Pictet fit la besogne; 
mais Orlof s'étoit douté du danger de ce projet, et instruit 
par le mémoire de Pictet, qu'il montra en original raturé 
à l'Impératrice, il en fit promptemcnt revenir cette sou- 
veraine qui l'engagea de s'y opposer. Orlof n'y manqua 
pas; on chercha inutilement à le gagner : le comte Panin 
et le maréchal Razoumofski vinrent chez lui un soir, et 
pendant que le dernier dormoit, Pictet raisonna avec le 
comte Panin, qui vit bien qu'Orlof n'en reviendroit pas. 
Cet entretien dura toute la nuit. 

Pictet m'a parlé de la tyrannie des gouverneurs de pro- 

(1) Grégoire Nicolaïùvitch Tiéplof, s(^crétaire d'Ktat. 



204 .lOlIltNAl- I.N'I'IMI'; DU CIIIA'A Mlllî Di; (:olîl!i:iU).\. 

vincc. Il N (Ml ;i iiii k K;i/;iii (|iii. t't.iiil (lr\('iiii ainoiirciix 
d iiim; AiiiKUiiciiiit', lii lit cmIcm-j" de loicc diuis la niaisoii 
de son mari. (|u il ('iii|)èclia de sorlir de la Aille. Des 
JiHaires enj^aj^èifiil le <j;()ij\ fiiieiii- à revenir à jN-leis- 
bourf: ; rAnnéiiieii lrou\a iiioycui d(; s"('(lia])pei' de Ka/an 
et de venir ici pour demander justice. Mais le i;ou\ er- 
neur l'avoil jiréveuu, et des que le malheureux marcdiand 
arriva chez le i)roeurcur g'énéral pour faire sa plainte, 
(|ii(d(|n'iiii lui ilil de se lenii" lran(|uille. s'il aimoit la \ie, 
et il suivit ce conseil. 

Te souviens-tu d'un nommé Vaumale (1), François qui 
a été secrétaire de M. Duplcix (2) et qui vint annoncer la 
prise de J^ondicdiéry? Cet homme, d'une foi't bonne 
famille dont je t'ai dit le nom, s'étoitfait moine et s'étoit 
défroqué, ensuite avoit été aux Indes; mais à son retour 
en France, il est reconnu et s'enfuit en Italie, mange 
tout ce qu'il a, va de là en Russie, y est secrétaire de 
M. Potemkin (jui ne le paie pas, le quitte, et maintenant 
est chez le grand-écuyer. 

Dans le temps de la guerre, les succès de mer furent 
attribués au comte Alexis Orlof, lorsqu'on les doit à 
Elphinstone, capitaine anglois et amiral au service de 
Russie, homme intrépide et plein de talens (3). Il a brûlé la 
flotte ottomane avec Alexis Orlof à Tchesminski (4), et 

(1) Vaumale de Pages, gentilhomme originaire du Vivarais. Catlicrinell 
l'avait donné comme pr(''ceptoi]r ù Potemkine, en 1763, c'est-à-dire bien 
avant que celui-ci devint son favori. Vaumale était resté auprès de 
celui-ci en qualité de secrétaire et repassa en France en 1785. 

(2) Joseph Dupleix, premier conseiller au conseil supérieur de Pondi- 
chéry dès 1720, gouverneur des établissements français dans l'Inde en 
1742; il retourna en France vers la fin de 17o4. Vaumale de Pages vint 
annoncer non la prise de Pondichéry, mais le succès de Dupleix, qui, 
en 17-58, avait forcé l'amiral Boscawen à lever le siège do cette place. 

(3) John Elphinstone (1720-1775). C'est bien lui qui gagna la victoire de 
Tcliesmé, le 7 juillet 1770, et anéantit l'escadre turque; cependant tout 
l'honneur en revint à Alexis Orlof, qui fut décoré du nom de 'Tcliesminski. 

(4) Sic, pour Tciiesmé. 



ANNEE 1776. — JE[îDI. i AVIUL 205 

do là il voiiloit aller à Gonstaiitinople, mais il en a été 
empêché (I). C'est dans l'une de ces occasions qu'il a 
cassé un capitaine de vaisseau qui se révoltoit et ne vou- 
loit point suivre ses ordres; il le fit lieutenant. Ce pro- 
cédé juste mais ferme, et, plus que tout cela, ses succès et 
son mérite lui suscitèrent l'envie; on l'engagea d'aller en 
Italie attendre une flotte russe pour tromper les Turcs. 
Il y va, et pendant son séjour il apprend qu'on le décrie 
en Russie et que les papiers publics parlent de lui d'une 
manière désavantageuse. Il arrive aussitôt à Pétersbourg, 
demande un conseil de guerre, ne l'obtient pas et finit 
par solliciter son congé. Le même jour, il paroît avec 
l'uniforme de capitaine anglois; mais comme le congé 
qu'il avoit reçu n'étoit pas dans la forme la plus hono- 
rable, il le renvoie et en obtient un conmie il vouloit. 
C'est vers ce temps qu'ennuyé des infamies (jui lui sont 
faites et de la part du comte Ivan Czernichef, il reçut de 
lui une invitation par écrit, oii on le traitoit avec une 
politesse affectée. Il déchira le billet, en rendit les mor- 
ceaux à l'aide de camp, en le chargeant de dire au comte 
Czernichef qu'un homme de son espèce ne dînoit point 
avec un homme de la sienne; la réponse même a, dit-on^ 
été écrite, reçue et lue. Cette histoire me rappelle que 
Perraut pourra me donner un détail exact de la marine 
russe; j'en aurai un, si je peux, sur les troupes de terre; 
mais je sais que, pour la milice, il y a des friponneries 
considérables, et que chaque lionunc, l'un dans l'autre, 
coûte deux cens roubles à son villa^-e. 

Je finirai, mon cher ami, cette volumineuse lettre par 
une nouNcllc (ju'on vient de m'apprcndre; c'est l'achat, 

(I) Alexis Orlol' el. raiiiiral Spiridol' sont lospoiisables de eel arrêt dos 
succès d'Elphiiisloue. Celui-ci cciiondaut lor(;a les Dardanelles; un de ses 
vaisseaux, donnant la cliassc à des bâtiments turcs, vint même jeter 
l'ancre en face de Gonstaulinople. 



20(i .lOllItNAL I.N'IIMK DU (;ili:VAIJi;iî Di; COHISKItON. 

(lit-on, (le (iiialre cent, mille poiids de cliaiivre [)()ur la 
France, ce qui fait six cent mille roubles (1). Il y en aura, 
dit-on, vingt mille pour M. Raimhert, qui est intéressé 
dans l'opération. 

Vendredi, fj. — Au même. 

Il y a eu (iOur aujourd'hui pour la IV-te du régiment 
des gardes à cheval. L'Impératrice a paru en uniforme, a 
(\\nr en public avec les officiers du régiment, et les santés 
ont été bues au bruit du canon, ce qui a trompé beaucoup 
de monde, parce qu'on attend la délivrance de la grande- 
duchesse qui sera annoncée ainsi. J'étois alors, mon ami. 
chez Mme Nélédinski, et j'ai été trompé comme les autres, 
quoique je revinsse de la Cour, où j'avois vu la cérémonie. 

Samedi^ (j. — A ma belle-sœur. 

Je veux vous adresser, ma chère sœur, une journée où 
j'ai souvent pensé à vous près d'une des plus aimables 
filles de la Russie, la princesse Troubetzkoï. Elle a infini- 
ment de ressemblance avec vous, mais sans vous faire ici 
son portrait, je vous adresserai à votre mari, à qui j'en 
ai déjà parlé. Nous avons passé la soirée chez elle. 
Combes et moi, avec ce plaisir doux et rare qu'on goûte 
dans une société sûre et choisie. Mme Nélédinski m'en 
avoit beaucoup parlé; elle m'a raconté les désagrémens 
que cette jeune personne éprouve près d'un père libertin, 
qui la fait manger avec lui et ses coquines, lui refuse le 
,, nécessaire sans la laisser jouir du bien de sa mère, qu'elle 



(1) Le commerce du chanvre était, en effet un des plus importants qui 
se fît alors en Russie; il était plus spécialement entre les mains des 
Auelais et des Hollandais. 



ANNEE 1776. — DIMANCHE, 7 AVRIL. 207 

a malheureusement perdue fort jeune. La discrétion et la 
noblesse que cette petite princesse met dans sa conduite, 
la rendent plus intéressante et pins respectable ; mais cet 
intérêt cpi'elle inspire pourroit devenir fort dangereux, car 
elle est très aimable. Je crois, ma chère sœur, que je ne 
Ini déplais pas; on lui en a fait même quelques plaisan- 
teries, mais MmeNélédinski m'a assuré qu'elle fermeroit 
la bouche à la comtesse Matouchkin, qui est une de celles 
qui l'envient, la jalousent, et qui se permet de temps en 
temps quelques propos sur son compte. 

Dimanche^ 7. — A la môme. 

Vous vous rappelez bien, ma chère sœur, ce que je 
vous ai dit hier. Vous allez voir si j'avois tort. J'arrive ce 
matin à la Cour; j'y vois la comtesse Matouchkin, qui me 
fait beaucoup de repi'oches devant tout le monde sur ce 
qu'elle prétend que j'ai dit à Mme Nélédinski que j'étois 
fâché d'avoir soupe chez la feld-maréchale Galitzin, où 
étoit la petite Matouchkin, au lieu d'avoir été chez 
Mme Nélédinski, où soupoit la princesse Troubetzkoï, 
qu'elle avoit vu un billet où je parlois de Lapinka (l), 
enhn qu'elle ne pouvoit plus me souffrir. J'en ai ri ; mais 
je n'aime point, ma chère sœur, qu'il soit question devant 
tout le monde de cette Lapinka, dont on dit que je suis 
amoureux. Mme Nélédinski m'a dit que la comtesse 
Matouchkin n'aiuîoit pas la princesse, parce qu'elle étoit 
aimable, et qu'elle étoit fâchée qu'on lui fît la cour. Tout 
cela s'arrangera, j'espère. La seule chose que je craigne, 
ce sont les propos, et nous sonnnes ici comme dans une 
ville de province. 

(1) Sobriquet russe do la princesse Troubetzkoï. (Note du chevulicr de 
Corberon.) 



i(),s .)oi'i;.\.\i. LNTiMi: Dr (;iii:v.\i.ii;u di: (:oiti;i;ito\. 

N'oiis iriiiiiorrz pas, iii;mIi(;i"(-' suMjr. mon iiilriijuc a\('C 
CliarloLIc, vous savez coinhicii j'îiimc sa (loucciir cl sa 
fiaiicliisc; mais Cliarlollo est un jx'u jalouse, elle croit 
(|m' je lais ma (;our à loules les Iteaulés russes, el il y a 
ici mie Mme Sj)iiilor. jcniic cl jolie, doiil elle sr iiit'df. 
Muu- SpiiiloC joue 1.1 coMKMlie et voudroil m'engai^ei" 
dans sa Iroupe. (^Iiarlotle, à (jui l'on a proposé d'en «Hre, 
ne s'est ])as décidée, el comme je lui ai conseillé de ne 
pas jouer, »dle imagine que c'csl pour i\\ir ma condiiilc 
ne l'ùl pas éclairée. Cela a fait uaili'c un |)elit nuaj^e cnlie 
nous deux; (die m'a dit qu'elle n'éloil pas contente <le 
moi et elle a voulu que je devinasse la cause de son 
mécontentement. A la fin, elle m'a avoué ce que je viens 
de vous dire; je l'ai rassurée, en lui donnant ma parole 
que je ne jouerois pas, si elle n'éloit pas de la troupe. 
Toutes ces misères me font rire, et vous aussi, n'est-ce 
pas? Cependant, un petit grain de jalousie est agréable 
en amour, elle llatte et même intéresse. Charlotte me 
donne souvent ce plaisir; elle me croit amoureux de la 
comtesse Matouchkin et puis de la princesse Lapinka el 
de mille autres ! Je serois fâché qu'elle se méliàt réelle- 
ment de moi, mais un peu d'inquiétude prouve de la 
tendresse et la nourrit. N'est-ce pas votre sentiment, 
ma chère sœur? Vous riez! On dit (pie c'est répondre. 
Adieu. 

Lundi, 8. — A mon frère. 

Le malin de samedi, j'ai été voir une manufacture de 
tapisseries de haute et de basse lisse, et de taj)is dans le 
' genre de ceux de la Savoimerie. C'est un nonnné Bres- 
san. llalicTi, qui est à la tète de cet établissement. J'ai 
causé avec cet homme; il m'a dit (|u"on employoit deux 



ANNEE 1776. — LUNDI, 8 AVRIL. 209 

cens ouvriers à cette manufacture. Je ne les ai pas tous 
aperçus apparemment, mais j'ai vu deux grandes pièces de 
\ingt croisées de longueur, percées des deux cotés, où 
les métiers sont bien distribués avec ordre et de manière 
que le maître peut, d'un coup d'œil, voir au milieu ce 
qui se passe dans la salle. On m'a montré plusieurs mor- 
ceaux de tapisseries, qui ne m'ont pas paru bien; les 
figures sont toutes mal faites, tant pour le dessin que 
pour le coloris, et cela est fort cher, dit-on; je saurai des 
détails là-dessus. Le Bressan, qui est à la tète de cet éta- 
blissement, n'est pas un grand grec; ses connoissances 
sont, je crois, fort bornées, mais il a du babil, de 
l'adresse, et il ilatte : c'est ici le moyen de réussir. 

Plusieurs personnes m'ont demandé des fourrures de 
ce pays-cy. On imagine qu'elles sont à meilleur marché, 
mais on se trompe; elles sont d'ailleurs bien moins par- 
faitement cousues qu'à Paris, il est vrai qu'elles sont 
plus belles. Cela m'a donné envie d'avoir une note pré- 
cise du prix des martres zibelines et des hermines de 
différentes qualités; M. Raimbert m'a donné celle que 
voici : 

« Martres zibelines, depuis dix roubles jusqu'à cent 
la paire. Martres communes, depuis quatre-vingt-dix 
copeckes jusqu'à neuf roubles la paire. Timbres de qua- 
rante peaux d'hermines, depuis huit jus(ju'à seize roubles 
le timbre. » 

Je dois envoyer cette note à Copenhague, à Caillard, 
qui me Ta demandée pour Mme de Boisgelin (1). 



(1) Louiso-Julic de Boufflers, qui avait épousé, en 1700, Louis-Bruuo. 
comte de Boisgelin, alors ministre plénipotentiaire de France auprès do 
l'iui'ant duc de Parme. 



14 



210 JOUH.NAL l.NTIMi; DU C11I:VAI.II:H iJi; COItliKIUjN. 



Mardi, U. — Au même. 

Nous jivons ou iiru; (léj)èclH' ('•ikjiiiic iiioii ami: il csl 
loiijoiiis (ju(;sli()n (le cette malheureuse Pologne, dont 
cluicuu s'occupe suivant les (lifléreus partis qui la di- 
A-isent. Le graiid-fjjénéral Brariicki voudroit s'opposer à 
la stabilité du Conseil permanent, dont l'établisscïmenl, 
dit-il, doit occasioimer heaucoujj de dt'bats et é[)rouver 
de grandes diflicultés. Je ne sais ce que va produire de 
nouveau le prince Henry de Prusse (1). On ne le voit pas 
arriver, ce me semble, a\'ec |daisir: les uns croient qu'il 
en veut à la Courlande, sur laquelle il prétend avoir des 
droits connue grand-maître. On désireroit bien (ju'il se 
contente de Dantzick et l'on attend. Le prince Henry a 
apporté le cordon de l'Aigle noir à Potemkin (2), qui a 
sollicité celui de Suède ces jours-cy par le baron de Nol- 
kem. Je ne crois pas qu'il lui soit refusé, ayant celui de 
Danemark et de Prusse. Il seroit même dangereux, à ce 
que je crois, de ne pas le lui donner dans ce moment-cy, 
à cause des levains de mécontentement qui existent entre 
ces deux Cours. Un refus seroit peut-être saisi avec avi- 
dité pour prétexte d'une rupture, et il n'est pas à souhai- 
ter que cela arrive. 

J'ai écrit à M. de Vergennes; je lui fais quelques 
réflexions sur le pays. Il y a, dis-je, une différence entre 



(1) Chargé de diverses négociations, il avait fait son voyage pour 
rapprocher d'avantage la Prusse de la Russie; le résultat le plus évident 
qu'il obtint, auquel bien certainement il n'avait pas songé au moment 
de son départ, l'ut le mariage du grand-duc Paul avec la princesse de 
Wurtemberg (1776). 

(2) On sait par M. de Juigné que Potemkine, en abandonnant la place de 
favori à Zavadovski, avait demandé à l'Impératrice le trône de Courlande 
en attendant celui de Pologne. 



ANNEE 1776. — MARDI, 9 AVRIL. 211 

Moscou et Pétersbourg- pour les mœurs : on voit bien 
mieux le caractère national dans la première de ces 
villes; dans celle-cy, les habitans mêlés avec beaucoup 
d'étrangers tiennent un peu moins à leur manière d'être; 
je les trouve plus légers, parce qu'ils sont occupés et dis- 
traits par des objets nouveaux; au fond, ils ont toujours 
cette même finesse, ce même intérêt personnel, cette 
adresse de l'esclavage, qui cherche un dédommag-ement 
à ses maux, par instinct plus que par raisonnement. J'ai 
remarqué en même temps, et ma réflexion, mon ami, a 
fait rire M. de Juig-né, que les femmes sont plus avan- 
cées que les hommes, moins aveuglées, moins prévenues 
sur leur pays, qu'elles ne préfèrent pas aux pavs étran- 
g'ers; je leur crois plus de tact, de délicatesse, et cette 
remarque, que j'ai faite ici, regarde peut-être générale- 
ment toutes les femmes. 

J'ai dit plus haut que le roy de Prusse formoit des pré- 
tentions sur la Courlande, comme grand-maître de 
l'ordre Teutonique. C'est le prince Charles (1) qui est 
grand-maître de cet ordre; mais le roy de Prusse, par le 
traité de Pétersbourg ayant l'abbaye d'Oliva, qui jadis 
a appartenu à l'ordre Teutonique avec quelques parties 
de la Courlande, prétend que ce territoire doit de nou- 
veau être joint comme jadis à l'abbaye d'Olixa. Avant de 
sortir, j'ai monté chez M. de Juigné; nous avons causé 
ensemble sur la Pologne, au sujet de lacjuelle les idées 
de Branicki ne me paroissent pas bien nettes. Le mar- 
quis de Juigné m'a appris que le roy de France envoyoit 
plusieurs vaisseaux dans la Baltique, mais que les Anglois 
faisoient sous main toutes les démarches pour traverser 
ces projets. Il m'a dit à ce sujet la dillerence des droits 

(1) Piince Chailes-Alexandrc de Lorraine. (Voir plus haut,p.l!)9,nole 1. 



212 .lOniLNAL I.NTIMI'; DU CIIIA ALIIlIt l)K COUlîKRON. 

(1110 |»;i\ciil l;i I''i'cIIh:<' cl l'J'^spJi^iK; : l;i juciniri-c. |»a\c 
seize roiibits jnir loiiiieiui (1(; \in, el la scîcoikIc (jiialre. 

Mercredi, 10. — Au même. 

J'ai eu cr malin une nouvelle conversation avec Vic- 
lel; il m'a instruit de son liisloire. Pictet est Genevois; 
il est sorti do Genève à trente ans moins huit jours, 
n'ayant pu être du Conseil des Cent, pour lequel il faut 
trente années révolues. Comme cette remise le reculoit 
de plusieurs années, il a élé h Paris, et de là s'est engagé 
avec un Russe, pour voyager pendant trois ans ensemble; 
je ne me rappelle pas son nom. Ils dévoient se réunir h 
Vienne, qui étoit le rende/.-vous. En y arrivant, ce jeune 
homme v reçut des ordres de sa Cour, pour faire les 
fonctions de secrétaire d'ambassade, le comte Ivan Czer- 
nichef, qui étoit ambassadeur, partant pour une diète. 
Pictet reçut de nouvelles propositions, pour rester avec 
ce jeune homme comme premier secrétaire; il accepta. 
C'est dans ce temps qu'il lit la coimoissance du prince 
Orlof, et quelque temps après il vint en Russie. Il y trouva 
Magnan, négociant, dont il épousa la sa^ur, et il s'associa 
à lui par un petit commerce dont étoit un Desmarest, 
(jui ne se conduisit pas bien avec eux. Ce Desmarest 
leur proposa une entreprise d'étoffes que Pictet refusa, 
ayant l'idée d'une affaire de tabacs dont Magnan avoit 
obtenu le privilège. Desmarest va à Paris, trouve le 
moyen d'engager le Magnan de cette ville à donner 
dans ses projets; il revient à Pétersbourg avec des 
étoffes en contrebande, pour lesquelles le Magnan de 
Paris lui avoit avancé deux cent mille francs. Le Magnan 
de Pétersbourg y fut engagé, et Pictet aida, sans intérêt 
d'aucune espèce, à débiter à la Cour leurs marchan- 



ANNÉE 1775. — JEUDI. 11 AVRIL. 213 

dises. Malheureusement, on décoiivrii la fraude faite aux 
douanes ; Dcsniarest fut mis en prison. Il y avoua qu'il 
avoit imité le cachet de l'Impératrice, pour mettre aux 
étoftes passées en fraude, et les soupçons retombèrent 
sur Pictet, qui en étoit bien innocent. Telle est l'histoire 
des désastres de Pictet. De toute la fortune (ju'il auroit 
pu faire, il n'a pu réunir que cinq cent quarante-quatre 
livres de rente. Son désir est d'y ajouter ce qu'il s'en 
faut pour compléter les cent pistoles, et cela lui suffira, 
à ce qu'il dit. Mais son intention est de retourner en 
France, d'y chercher une place de secrétaire auprès d'un 
intendant de province ou d'un homme en place. Je lui 
ai promis de m'intéresser pour lui auprès de M. de Ver- 
j^enncs, et il m'a promis à son tour de me donner sur ce 
pays tous les éclaircissemens que je pourrai désirer. 
Nous ferons un travail suivi et réglé sur ces matières, 
que nous poursuivrons avec assiduité. 

Jeudi, il. — Au même. 

('/est aujourd'hui le jeudi de Pâques en France, mon 
ami; mais c'est ici le jeudi saint. Il y a eu une grande 
cérémonie à la Cour, qu'on vante beaucouj» et dont je 
n'ai pas été émerveillé. Dans le milieu de la chapelle de 
la Cour, qui est jolie, on fait une petite estrade élevée 
de huit pouces et recouverte d'un tapis. Cette estrade 
contient six chaises de chaque C(")té, et un fauteuil au 
milieu et à la tète des chaises, en face de l'autel. Ce fau- 
teuil est occupé par l'évèque ou l'archevêque, et les 
chaises par les prêtres qui repi'ésentent les apôtres, 
connue l'évèque figui'e ,lésus-(]hrist. On fait la lectui'e de 
l'Évangile, pendant laquelle l'archevêque ou l'évèque se 
déshabille, prend ime serviette et un bassin, à mesure 



214 JOl'HNAL I.NTIMK 1)1' CIIKVALIKK l)K CORDKRON, 

que rÉvaujjjile lui Jimioficc ce (|iic lit .li'sns-f'lnisl. cl cri;! 
se terinino, de sa \)iivl par laver les pieds, les ussu} er, le ^ 
baiser inrrne, et cette dernière cérémonie m'a fait paflir. 
En général, l'I^^glise grecque est plus démonstrative (jnc 
la catholique, le chant v est plus beau; mais, hélas! mou 
anii, il y a des choses doni h- iiicillciir ne \aul licri. 

Samedi, 13, jusquau mardi, 10. — Au même. 

Nous avons ici, mon cher frère, pour la veille de 
Pâques, la môme cérémonie qu'à Noél, la répétition de 
la messe de minuit. L'Impératrice y va dans la chapelle 
de la Cour; on y assiste en habit de gala, les femmes sont 
très parées; mais il faut rester deux ou trois heures sur 
ses jambes au moins, et cette circonstance m'a empêché 
de céder à la curiosité. A la fin, on peut embrasser toutes 
les femmes, en leur disant : Cliristos iras Christ. L'Impé- 
ratrice est embrassée ce jour-là par toutes les sentinelles 
qui se trouvent sur son chemin. En rentrant, elle verse 
la choie aux personnes qui l'entourent, et il y a une col- 
lation comme le réveillon de Noël. L'usage est de faire 
le lendemain des visites à tout le monde, comme au pre- 
mier jour de l'an. Le peuple se donne des œufs avec 
l'embrassade, et vos moujiks ne manquent pas de vous 
en apporter pour avoir de quoi boire à votre santé. 
Parmi les gens comme il faut, on donne aussi des œufs 
peints, historiés, etc. 

La prince Henry de Prusse est arrivé ici le samedi au 
soir; il n'a paru que le lundi à la Cour, et aujourd'hui 
tout le monde l'a vu chez lui. C'est le palais Voronzof 
([u'il occupe dans la Perspective. Ce prince a la réputa- 
tion d'être juste , humain , grand guerrier et homme 
d'esprit. Il a reçu son monde avec beaucoup d'aisance et 



ANNÉE 1776. — MERCREDI, 17 AVRIL. 215 

(le politesse. Il est petit, habillé à la prussienne en habit 
(le ville; son regard est cK^sagréable (1), mais le moral 
l'emporte d'une manière si avantageuse sur le physique, 
qu'on oublie sans doute l'un pour l'autre. 

Il y a eu aujourd'hui mardi, bal paré, bal de courtac 
ordinaire à la Cour; mais il y avoit plus de monde que de 
coutume. On remarque en général que la troisième fête 
de Pâques est la plus brillante. 

Mercredi, il. — A\i même. 

Le prince Henry a amené avec lui plusieurs personnes, 
qui composent sa Cour : MM. de Vreich, qui m'ont paru 
fort aimables et que tout le monde aime. C'est, me 
semble, mon ami, faire leur éloge. J'ai soupe avec eux 
chez les Behmer, oii le comte Wachmeister m'a fait part 
de ses projets d'entrer au service de France. Je crains 
bien pour sa pauvre sœur Mme Pouchkin, qui commence 
à souffrir de nouveau de son sein opéré pour l'extirpa- 
tion du cancer. 

Après avoir dîné, mon bon ami, chez le comte André, 
nous avons été, Combes et moi, voir le portefeuille de 
Falconet. Il a de fort bons dessins, de Boucher [)articu- 
lièrement, et de son fils qui fait avec goût. 

Vous avez donc perdu Fréron (2). On dit que le pauvre 
diable étant attaqué depuis longtemps de la goutte, la 
surprise qu'il a éprouvée, en recevant la nouvelle de la 
suppression pour ses feuilles (3), l'a fait mourir subite- 

(1) Il louchait « horrihlemcnt », écrivait Mme Sievers. 

(2) Elie-Catherinc Fréron (1719-10 mars 177G), ancien jésuite qui s'était 
fait journaliste et critique littéraire et s'était attiré la liaine et les invec- 
tives de Voltaire. 

(3) Quelques jours avant sa mort, en effet, ses ennemis avaient obtenu 
de M. de Miromesnil, garde des sceaux, la suppression de Y Année lilté- 
raire qu'il dirigeait. 



216 JOIIR.NAI. INTIME DU CMKVAMKn DK COFtlillMON. 

iiicnl. (Iclh; siippr'iîssioii de privilèf^o a ('U; une siiilc de J 
son peu d'iïxacliLudo à paycM* les pensions fondc'-cs sur 
le revenu de ses feuilles. Est-il vrai (|ue son lîls (1) a 
()I)lriiii ht siirvivanec, aidt' des deux cx-jésuites (2) <|ui 
travailloient à médire avec Fréron? Je souhaite (piils 
eontinueid, avec le même succès que le pauvre d/d'uiit. 

Jeudi, 18. — Au mf'me. 

Nouvelle conversation avec Piclet, mon ami; je lui ai 
douiu; la liste des questions qu'en vairi j'ai faites à Dide- 
j'ot, et il m'a promis d'y répondre. 11 m'a déjà fourni 
deux letti-es à ce sujet, et il compte m'en donner deux 
par semaine, sur lesquelles nous mettrons à chaque fois 
la conversation, pour ne rien oublier de ce qui aura rap- 
port à ces dilTérens objets. 

Je lui ai parlé d'un certain bal, où il s'est trouvé avec ] 
l'Impératrice; il m'a dit (|ue c'étoit chez le comte Ivan 
CiZernichef, l'armée du couronnement. Ce Russe étoit 
soupçonné de pouvoir prendre part à quelques révolu- 
tions, et Catherine, qui s'en méfioit sans vouloir conve- 
nir de sa crainte, se rendit à son bal mas(pié d'après son 
invitation, et fit armer sous leurs dominos tous ceux qui 
l'accompagnoient. Pictct étoit du nombre et Sa 3Iajesté 
Impériale lui donna à manger de sa main des confitures. 
Il étoit alors dans son intimité avec la comtesse de Bruce, 
la grande amie de l'Impératrice et son aînée de quelques 
mois, ce qu'on auroit peine à croire. 

J'ai passé l'après-midi chez la princesse Troubetzkoï, 

(1) Louis-Stanislas Fréron (1765-1802) cul la continuation du privilège 
de V Année lillrrairc et devint plus tard député à la Convention. 

(2) L'abbé Julien-Louis Geotl'roy (1743-1814), le célèbre critique de Y Année 
lUUraire et du Journal des Débats, et l'abbé Thomas-Maurice Royou (1741- 
1792). 



ANNEE ITTG. — VENDREDI. 19 AVRIL. 217 

qui est toujours on ne peut pas plus aimable. Le soir, j'ai 
été, mon ami, chez le prince Kourakin, où j'ai soupe entre 
hommes et fort gaiment. Le comte Chérémétief y étoit; 
il m'a beaucoup parlé de Portalis et m'a fait naître des 
soupçons sur ce jeune homme. Je t'en parlerai incessam- 
ment; mais je veux prendre à son égard des éclaircisse- 
mens, d'après lesquels je te ferai l'histoire succincte de 
ma conduite avec ce François. 

Vendredi, 19. — Au même. 

Je ne sais, mon cher ami, si la fermeté et la sagesse de 
notre gouvernement actuel font autant d'impression dans 
notre pays que chez l'étranger. J'en doute par ce que tu 
me mandes, et par la raison qu'on n'est jamais content de 
son propre bien. D'ailleurs, il y a tant de gens en France 
dont l'intérêt s'oppose au système actuel, qu'il n'est pas 
étonnant qu'il y ait une cabale contre. Mais ici la sensa- 
tion a été avantageuse à la nation françoise. Les Anulois 
ne s'en réjouissent pas, surtout depuis qu'ils imaginent 
que nos soins puissent tourner du côté du commerce. Les 
deux gabares qui doivent arriver ici, montées par des 
lieufenans, les étonnent et leur font soupçonner que par 
la suite nos vaisseaux ne se nudtiphent dans la Baltique. 
11 est question de régler le traitement qu'on fera dans le 
port à ces deux bàtimens. Celte fameuse escadre, qui 
devoit sortir du port, composée de vingL-cinq vaisseaux 
destinés à croiser vers le Danemark, est réduite à vingt, 
suivant M. de Juigné, et ne doit faire que des évolutions, 
quoiqu'elle soit fournie de vixres poui- six mois, mais 
c'est uu usage. Le seci'élaire de ]*russc jJi'i'ItMid (iiToii lui 
a dit (ju'il n'y auroit plus (|ue neuf vaisseaux, el que le 
comte Ivan Gzcrnichef, qui devoit la commander, projette 



218 .lOUHNAL INTI.MIO DU CIlKVAt.IKIt l(K COIUJKltON. 

(l'aller à Paris. A j)ro[)OS do iiiariiic, on <Toit (jik; li; ju-iticc 
Rcpniii n'a pas réussi dans sa mission : il dtnoil dciiuiii- 
d(3r le passage du Bosphore aux Turcs pour les vaisseaux 
étrangers chargés au profil des Russes, ainsi (pic poiii- les 
vaisseaux russes; on lui a refusé sa demande. 

J'ai soupe chez les Behmer. Charlotte étoil mélanco- 
lique et tendre; mon intrigue avec elle éloigne de moi 
Normande/, et j'en suis fâché. Il se plaint de ma conduite 
h son égard et je voudrois raccomnioder les choses, si 
cela est possihle. Je vois qu'il se rejette sur Puységur. 

L'Impératrice a fait présent au prince Henry d'un pond 
de rhubarde. Tu sais, mon ami, que c'est la meilleure 
(pion comioisse en Europe, et une hranclie de connuerct" 
de la Russie. 

Samedi, 20. — Au même. 

Je t'ai parlé, je crois, mon ami, d'une visite que j'ai 
faite il y a quelques jours à la princesse Troubetzkoï. Il 
fut question du roman de Julie, de Rousseau, dont je lui 
proposai la lecture. Elle s'en défendit d'abord, mais 
cependant finit par l'accepter, d'après le conseil de 
Combes, qui ne manqua point d'appuyer mon avis. Le 
lendemain, je profitai de l'occasion de lui écrire en lui 
envoyant le premier volume de la Nouvelle Héloïse, et ma 
lettre, analogue au livre que je lui envoyois, étoit moitié 
tendre, moitié galante. Tu n'imagines pas, mon ami, 
quelle en fut la réponse : une lettre à Combes, dans la- 
quelle la petite princesse s'étendoit beaucoup sur le dan- 
ger qu'elle trouvoit dans une pareille lecture; que cepen- 
dant elle n'hésitoit pas, d'après son conseil, en craignant 
toujours d'avoir pour ce roman cet enthousiasme dan- 
gereux qu'il inspiroit et dont elle me croyoit pénétré. Elle 



ANNÉE 17TG. — DIMANCHE, 21 AVRIL. 219 

ajouioit aussi pour moi quelques lignes, etrecommandoit 
à Combes de lui renvoyer sa lettre : ce qu'il a fait exacte- 
ment, en se réservant de lui écrire Combes imagine que 
c'est une petite manœuvre de coquetterie, dont il me donne 
l'avantage. 

J'ai passé cliez le résident de Hollande; Normandez y 
est venu. Il avoit été précédemment cbez la Cliouet, où je 
l'avois trouvé. Il m'y avoit appris que Potemkin étoit 
dans une crise dont on attendoit l'issue. Pictet, que j'ai 
trouvé chez le résident, m'a recommandé un médecin qui 
a, dit-il, un spécifique pour les animaux attaqués de ma- 
ladie, qu'il désiroit être présenté à M. de Juigné pour lui 
faire part de son secret pour la France. Cet lionnne s'ap- 
pelle Van Woensel. J'ai été ensuite chez Mme Pouchkin; 
elle va toujours aussi bien qu'on peut le désirer, à 
quelques vapeurs près. Le vice-chancelier y étoit; on a 
parlé des impositions de la Hollande et d'Angleterre, et 
M. Pouchkin, qui est ministre de Russie à Londres, pré- 
tend que les impositions des Angiois sont de 32 pour 1 00 
et celles des Hollandois de 43. 

Dimanche, 21. — Au mmc. 

On dit que le prince Henry cabale. M. de Juigné m'a 
averti qu'il clierciioit à éloigner le comte André du grand- 
duc. J'en ai parlé au comte André, ainsi que des reproches 
qu'on lui fait relativement à sa manière d'être. Il m'a 
répondu à merveille, avec raison, noblesse et philoso- 
phie. Il a même ajouté que n'aimant point h^s intrigues, 
il ne répondroit pas à celles qu'on lui suscitcroit, et qu'il 
vivroit tranquille et sans ambition. J'ai conihalln son opi- 
nion, en lui disant qu'il y avoit de la hauteur à ne vouloir 
pas se justifier dans l'occasion aux yeux de son prince. 



220 JOURNAL INTIMI-, r)[' f:ili:VA[Ji;iî Dl'! rionfîKRON. 

vl <l'iiii |>iiiic(; jciiiM' (jii'oii [tciil IroiiijHT. Il ;i |iiis lrt"'S 
bien (■(' <|ii(' je lui ;ii <liL cl iik'miic \ ;i [lai'ii sciisiljifî. 

Lundi. 2'?. — An même. 

La faveur do Potemkin décline. Il y a eu quelque chose 
à Moscou, assez pour l'ébranler. Ici les crises recommen- 
cent de plus belle; la faveur des Orlof et du prince en 
parliciiliei' pourroieni bien dt-lrnirc la sienne. Je l'ai par'li' 
de la maladie du prince Orlof <'t des soupçons qu'elle a 
fait naître, que le poison pouvoit en être la cause. On 
m'en a reparlé encore hier, et l'on m'a assuré que c'est à 
un souj)ei' (pio lui a donné le grand-écuver Narychkin 
(pie (îrégoire a été empoisonné'. Ce Narychkin est d'une 
ancienne famille; mais c'est un homme sans caractère, 
courtisan par goût, par bassesse, et que l'Impératrice 
appelle ainsi que toute sa Cour le dourack (l) ; c'est de ces 
gens dont on ne dit pas de mal, parce qu'il n'y a aucun 
bien à en dire. 

J'ai soupe chez la princesse Galitzin à côté de la com- 
tesse Matouchkin; elle m'a fort plaisanté sur mon. incli- 
nation pour la princesse Lapiidva, en me conseillant de 
n'en avoir pas lair amoureux, parce ([u'elle aimoit <à 
dominer par caractère et cocpietterie, et (ju'il falloit affec- 
ter l'air flegmatique pour la réduire. Tout en me disant 
cela, elle cherchoit à lire dans mes yeux ce que je pen- 
sois; je lui ai laissé croire que j'aimois la Lapinka. Je 
lui ai demandé ce que c'éloil cpi'une inclination qir'elle 



(1) Dourack, en russe, veut dire un fou. C'est uno injure chez le peuple, 
à laquelle il est plus sensible qu'à un coup de bâton. {Note du cheraher de 
Corheron.) — On sait que Pierre 111 avait lancé ce mot à la tête de sa 
fcnune au milieu d'un dîner olficiel (21 juin 1762), et que ce grief s'ajouta 
à beaucoup d'autres pour précipiter la révolution qui mit Catherine en 
possession du souverain pouvoir. 



ANNEE 1776. — MARDI. i^3 AVRIL. 221 

avoit eue il y a Irois ans; elle m'a répoiulii que c'étoit pour 
un Polonois actuellement marié; mais la Matouchkin m'a 
assuré qu'elle n'aimoit point Caclielof, qu'elle ne l'avoit 
januiis aimé réellement et que ce n'étoit pas le dépit qui 
la faisoit parler. Elle revenoit de chez la Nélédinski, qui 
lui a raconté ma dernière conversation avec elle et lui a 
lu encore un de mes billets. Il me paroit plaisant, mon 
ami, d'occuper ces petites têtes féminines qui, au reste, 
sont aimables et amusantes. 

Mardi, 23. — Au mrme. 

Il n'y a rien de nouveau pour raccoucliement de la 
grande-duchesse qui ne se décide point. On dit que ce 
retard suspend la chute de Potemkin. Le comte de Bruhl 
prétend que le prince Orlof a ordre de l'Impératrice de 
lui dire (ju'il ait à se retirer de la Cour dans son gouver- 
nement. Tout le monde en sera charmé; sa hauteur déplai- 
soit et il la faisoit paroitre môme devant l'Impératrice. Il 
a eu avec elle, le jour de Pâques, une scène indécente, 
par le refus qu'il lui donna au sujet d'une chose qu'elle 
lui demandoit. Orlof tient toute la faveur de Catherine II, 
qui le regarde comme son véritable ami ; mais il ne veut 
point d'autre place de cœur, et cette souveraine ayant 
besoin d'amant, Zavadovski le sera; mais il n'aura au- 
cune autorité, dit-on, s'il est possible que l'Impi-ratricc 
n'en donne pas à celui qui la dominera, elle, comme amant. 

J'ai parlé au comte de Bruhl de RazouniofsUi. II hii 
fait toujoin^s les mêmes reproches au sujet du grand-duc, 
(jue le cornle Panin a détaché des persoimes sages qu'il 
avoit mises auprès de lui, telles que M. Epnin, honnne 
(h^ beaucoup d'esprit, mais courtisan, à ce que j'ai appris; 
et d'autres persoimes plus solides que MM. NicolaV et la 



222 .J()III{NAI> IXTIMK DU CIIKVAMi:!! Di: COHIîKliO.X 

Fci'iiiirrc alUicln'S iiu <ji;iii(l-(liii- ( I i |i;ir le loiiilc; André. 
La Fermière a, dil-oii, iK'amiioins plus de; (•(Miiioissances 
essenlicllcs qiril ne |jaroîl; mais son cxlrrieur esl le 
pédantisme pliilosopliique, cl il m'a repoussé. On accuse 
le comte André d'avoir mis auprès du ^rand-duc un 
nommé Dufour, d'abord valeL de chambre, ensuite secré- 
taire, pour lequel Son Altesse Impériale a beaucoup de 
bonté, de manière que ce petit favori se moque des 
autres, suivant le comte de Bridd. On m'a appris depuis 
que ce Dufour a été placé par le (-onite Panin, il y a (jua- 
torze ou quinze ans; que son attachement pour le grand- 
<luc et les soins assidus qu'il lui a donnes pendant la 
maladie de ce prince, sont les causes de sa faveur; et j'en 
ai conclu (pi'il faut toujours retrancher une partie des 
choses qu'on dit sur le compte de certaines gens. 

Je crois t'avoir parlé, mon ami, dans une de mes lettres, 
de M. Pouchkin, ministre de Russie en Angleterre. Il est 
question de l'envoyer en Suède, d'où l'on rappelle M. Si- 
molin (2). Ce choix paroîtroit annoncer des vues paci- 
fiques : M. Pouchkin est un homme droit, sensé et simple; 
il a la tournure du comte de Vergennes, à mon avis, et je 
le croirois franc et honnête, si l'on ne m'avoit pas dit qu'il 
étoit bien Russe. 

Mercredi, 24. — Au même. 
Pictet, que j'ai vu ce matin, mon ami, vient de m'ap- 

(1) En qualité do lecteurs. La Fermière, placé auprès du grand-duc 
en 1768, était de plus son bibliotliécaire. C'était un des plus grands orga- 
nisateurs des spectacles de la Cour; il était aussi un de ceux qui eurent 
le plus d'influence auprès du grand-duc. dont il ne fut éloigné que vers la 
fin de l'année 1791. 

{'2) Ivan Matvéévitch Sinioline, qui, après avoir été ministre auprès de 
la diète de Ratisbonne (1781-1784), vint en France, où il résida en qualité 
de ministre plénipotentiaire (1784-1792). 



ANNEE 1776. — MERCREDI. 24 AVRIL. 223 

prendre l'histoire de Raimbert et de la Billot. Raimbert 
est de Lyon et s'est établi en Russie par le commerce, 
qui lui rapporte beaucoup par les commissions qu'il fait 
depuis longtemps. La Billot, qu'il a eue avec lui comme 
maîtresse et associée, est de Bourgogne. Elle avoit épousé 
à Tournus, sur les bords de la Saône, ce Billot, petit 
marchand dont elle étendit le commerce par l'activité 
qu'elle a encore. Mais elle avoit une autre qualité : elle 
étoit belle comme le jour, et un nommé Moignard, son 
commis, en devint amoureux; elle le trouva digne de ses 
faveurs plus que son mari, ce qui est dans l'ordre. Ce 
Moignard, l'amant favorisé, eut des rivaux, du nombre 
desquels étoit le curé de Tournus. Ce nouvel amant ne 
plut pas, il eut tort; mais il trouva qu'on en avoit de ne 
pas l'agréer. En conséquence, comme prêtre, il voulut se 
venger; et, pour le faire plus sûrement, il prit le parti du 
mari et suscita un procès à la femme sur sa conduite 
scandaleuse avec Moignard. Les amans décampèrent et 
vinrent chercher retraite à Genève. Pictet, qui étoit ma- 
gistrat de police, eut occasion de les connoître; il en 
parla à Voltaire, qui espéra trouver en elle une nouvelle 
Sunamite. La Billot vint chez lui, elle lui conta ses 
affaires; on trouva le moyen de faire venir le mari, on le 
fit coucher avec sa femme, ce qui rendit nulles toutes les 
procédures. Malgré la réunion du mari et de la femme, 
Moignard la voyoit toujours; un beau matin, ils décam- 
pèrent lui et la Billot, allèrent à Vienne, y levèrent un 
petit commerce, que son intrigue fit valoir de toutes les 
manières possibles; mais l'Impératrice-reine, qui n'aime 
pas qu'on se mêle de ses femmes et de ses filles, lui 
ordonna de sortir de ses Etats. La Billot fondit une par- 
tie de ses marchandises et vint en Russie. Elle y trouva 
Raimbert, (jui en devint amoureux; ils (irent ensemble 



224 .lOlIKNAL I.NTIMi: DU CllllVAIJlilt DU COHniiliON. 

(111 \()v;i,i:<' ;i l'aiis, ir\ imciil ;i l'/'lt-rshoiir-i: iiiiiiiis do 
inarcliandiscs. Lu Billol, sous If nom <lr lu .Moi;:iiar<l. 
(il valoir le coininci-c»; de llaimix-il, so laiilila dans les 
iiilriyiKîS des i^rands scifinoiirs ot joua un rolo. Moifiiiani 
ccpcndaiiL doiil rllc poiloil le nom, rtîviul la rcjoiiidn; 
ail houl (le quelque temps. Il trouva cette femme cliaiit,^ée, 
sans pouvoir se rétablir dans sa tendresse; mais, au boni 
d'un an environ, elle lui a donnr (piatorzo ou (juinzc mille 
roubles, avec lesquels il est parti. L;i IJillol ;i coiiliiiiK' de 
vivre avec Uaimberl jus(|ii';i lu iiiori de son ni.iii. Alors, 
de Moit^niard (ju'elle s'appeloil, (die a i-cpris son nom de 
lîillot et fait venir ses enfans qu'elle éleva successive- 
ment. Il y en a un d'établi. Cette femme a de l'esprit et 
du caractère, avec un mauvais ton auquel on s'est accou- 
tumé. Je ne sais pourquoi elle a pris en grippe Puységur; 
j'ai été plus lieureux vis-à-vis d'elle et je compte qu'elle 
ne me sera pas inutile dans ce pays-cy. 

Jeudi, 25. — Au même. 

J'ai oublié de te rapporter, mon ami, qu'en parlant à 
Pictet de commerce, il m'a dit qu'il seroit plus avanta- 
geux à la France et à la Russie d'avoir deux maisons de 
commerce à Paris et à Lyon, pour les différentes mar- 
cbandises (ju'on fait venir ici. Les Russes ne seroient pas 
trompés comme ils peuvent l'être par les commission- 
naires qu'ils emploient, et les marchands de France ne 
seroient pas exposés à perdre par les banqueroutes; elles 
montent, dit-on, depuis le commencement du siècle, à 
vingt-cinq millions de livres. 

J'ai appris que mes entrevues avec Pictet sont connues 
et (ju'on en parle. Je n'y saurois que faire et je ne chan- 
gerai pas d'idée à cet égard; cet homme peut m'être très 



ANNEE 17T(i. — JEUDI, i>a AVRIL. 225 

utile. Je sais, d'ailleurs, que le vicomte de Laval (i) l'a 
fort employé ici sur beaucoup d'oljjets; j'eu ferai autant. 
Je lui ai demandé une liste raisonnée des nég-ocians de 
cette ville qu'il m'a promis(!. 

A propos de commerce, mon ami, il est question d'un 
avantage pour les Espagnols^ que M. de Lascy a demandé 
à M. le comte Paniu : c'est d'abord que les affaires de 
connnerce fussent portées au Collège de commerce et 
point aux juridictions particulières, et qu'ils eussent le 
même traitement des Anglois qui paient moitié en roubles 
moitié en rixdales, ce qui fait un gain d'un et demi pour 
cent; les autres paient tout en roubles. Si l'Espagne 
obtient ce dernier avantage, la France fera pour elle la 
même demande. 

La dernière fois que je t'ai écrit, ou du moins à ma 
mère, je lui parlai de la grossesse de la grande-duchesse. 
On l'avoit d'abord annoncée devoir finir il y a un mois, et 
cet accouchement a successivement été retardé jusqu'à 
samedi dernier qu'elle a senti les douleurs. Le lendemain, 
l'Impératrice n'a point paru le matin, étant chez la grande- 
duchesse; on attondoit le canon de moment en moment, 
car c'est l'usage qu'on tire trois cens coups pour un 
jjrince et cent ciiKjuante pour une princesse. Le lende- 
main, ni le surlendemain, pas plus. Les inquiétudes ont 
commencé, parce que le mardi devoit être le dernier 
terme; cependant, ce jour-là, je vis chez le comte Ivan 
Czernichef le prince Henry, cpii nous dit que l'Impéra- 
trice lui avoit fait savoir le matin qu'on n'avoit aucune 
inquiétude, que l'enfant étoit bien placé, etc. Le lende- 
main, ([[il étoit mercredi, je dinai chez le prince Glierba- 



(1) Mathicu-P;iul-Louis do Moiitmoroncy-Laval, a|)pcl(' d'abord vicomte 
de Laval, i)uis corule de Montmorency (1748-1809), colonel du régiment 
d'Auvergne-infantcrie, marcclial de camp en 1788. 

T. I. 15 



226 JOlIltiNAI. INTIMI'l 1)1' Clli: VALI Kl; Dli CiMUilJION, 

lof, où I on MIC (lil <|iH' rriif.iiil l'Idil iiioil. iiiiiis I;i Lir.imlc- 
duclicssc point driivrée; elle »'loiL alors très soullraiite, 
et l'on craint aujourd'hui poui- cllo. J'ai hion peur, mon 
ami. (luc son rtat n'empii-c, ci tout le; monde s'alai-me sur 
son sort. Nous verrons demain ce (|ni se passera. 

La Neva a dcdiàclé aujonrdlnii : l'on n";! p;is lii-i' le 
canon suivant l'usage, à cause de la «irande-ducliesse. La 
coutume ordinaire est de tirer de la forteresse, et le corn- 
mandant passe la rivière en chaloupe pour annoncer cette 
nonxclle il rïmjiéralri<-e. (pii lui l'ail im présent <le tant de 
roidiles. 

Vendredi, 20. — Au même. 

On avoit hicn des raisons de craindre, mon ami, pour 
la grande-dn(diessc. Cette malheureuse princesse est 
morte aujourd'hui, sans avoir pu être délivrée 0). C'est 
une victime de l'ignorance de cette nation et peut-être 
de sa harharie, si l'on se livi'e, connue hien des gens, à 
des conjectures qui deviennent pardonnahles à croire 
dans un pays oii les horreurs sont si communes. 

La grande-duchesse n'avoit auprès d'elle qu'une mau- 
vaise sage-femme, qui est de Strashourg et ne fait ici ce 
métier que depuis dix-huit mois, sans l'avoir, dit-on, 
jamais pratiqué. On m'a dit que c'est Krouse, médecin 
du grand-duc, qui l'a recommandée. Cet homme, neveu 
du fameux Boerhave (2), ne peut souffrir son état; il 
s'occupe de manufactures, etc., et sa science n'est qu'en 
théorie, qu'il doit à de bons manuscrits de son oncle. Cette 
femme, de concert avec lui, n'a appelle de secours que le 



(1) Voir à ce sujet, La jeunesse d'un tsar, de Dimitri Kodeko, p. HO 
et suiv. 
(:2)Hcruiaul]oerhaave, néenl668, était mort depuis le 23 septembre 1738. 



ANNEE 1776. — VENDREDI, i6 AVRIL. 227 

lundi. Un chirurgien nommé Todi, après avoir vu la 
grande-duchesse, a proposé de la faire accoucher avec les 
ferremens, et c'étoil peut-être nlors le cas, quoiqu'on 
eût ri au nez d'un autre médecin, qui la veille avoit dit 
qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire à l'état de la 
grande-duchesse. Cependant, malgré cet avis reçu et la 
délihération pour fixer le moment d'opérer, on a attendu 
jusqu'au mercredi à quatre heures du soir, qu'on a com- 
mencé à travailler. C'est le même Todi qui a opéré je ne 
sais condjien d'heures, les uns disent quatre, les autres 
huit. Enfin la grande-duchesse a demandé du repos, et 
elle en avoit hesoin après avoir souffert considérahlement ; 
on l'a portée dans son lit, et les personnes qui l'entou- 
roient se retirèrent fatiguées, harassées. J'ai ouhlié de 
te diie (ju'auparavant l'Impératrice avoit intimidé la sage- 
femme, tMi lui disant (pi'idh^ i(''poiidroit des é\énemens. 
Cette même nuit du mercredi au jeudi, Moreau fut appelé, 
V resta six heures de suite, ne vit point la grande-duchesse, 
entendit quelques rapports, d'après lesquels il dit ce qu'il 
pensa. C'est là-dessus que l'Impératrice redit encore (pi'il 
falloit avoir l'avis (ki Sénat, ou répondre dev.uil lui du 
succès. Ce fut alors, mon cher ami, (ju'on fit venir l'ar- 
chevêque Platon, qui, sous prétexte de la coutume, disoit- 
il, venoit la confesser (1). La grand(>-(hiçhesse n'en fut 
pas la dupe; elle lui dit qu'il la mettoit à son nise, qu'elle 
voyoit bien qu'il falloit mourir et (ju'elle nan avoit pas 
parlé, de peur d'augmenter les inquiétudes sur son 
compte, mais qu'elle étoit entièrement résignée. Après 
avoir satisfait à tous ses devoirs de piélé, (die voulut 
voir tout le monde et prendre congé en particulier de 
chacun, en donnant sa nuiin à haiser suivant l'usage 

(1) C'était l'archevêque Platon qui avait baptisé la graiide-iluchcsse 
selon le rite orlliodoxo ; il était resté son confesseur et son ami. 



228 JOL'UNAI. I.NTI.MI'; Dli CIIKVALII.Iî l)i; Ci iUl;|.HO.\ 

russe. I']ll(ï M mis h coilo scriic loiicli.iiilc cl (loiiloiirciisc 
loiilr l.i Iciiiich' jMtssililc sans aiM.'iiiic oslciilalioii. disant 
à cliaciMi (|n('l(|ii(; cliosc <lc rrlalil a lui. connnc au jii'iuce 
Kouiakiu : « Monsieur Kouiakin, si \ous a\ez qu(;lque 
chose à dire à voire huile, je m'en charge, car ji; la verrai 
hieiilol. » l'JUe a j)ail<'' ensuile seule à l'Impératrice et 
assez louglemps, sur elle, sur la llussie, sur la Cour, en 
ajoulanl qu'elle ne lui disoit c(;s ciioses que dans ce mo- 
iiienl, parce qu'il en esl (ju'on ne dil qu'à l'ai-licle de la 
mort. Elle a parlé aussi au grand-duc en particulier, mais 
auj)aravaiil(dle TaN oii pri(''. exhoilé dfvaiil tout le monde 
de l'oublier bientôt et de se remarier; (jue cela étoil néces- 
saire ])our le bien de son Empire et d'un peuple immense 
dont il dépendoit. On prétend même qu'elle lui a indi(jué 
celle ([ui devoil la remplacer. Cette exhortation patlu'- 
tique, sans enflure ni grimace, a saisi tout le monde 
d'admiration et de tristesse; on n'entendoit que sanglots 
autour de cette infortunée princesse. Enfin, le matin du 
vendredi, le prince Henry de Prusse lui envoya son mé- 
decin, k (|ui (die parla assez longtemps de Berlin, comme 
si elle n'avoit pas été malade. Le nouveau docteur n'y 
fit pas plus que les autres ; il étoil trop tard, on n'avoit 
pas voulu faire l'opération césarienne, l'Impératrice par- 
lant toujours de répondre de sa vie; la gangrène com- 
mençoit à gagner. La grande-duchesse se leva cepen- 
dant de son lit, alla se mettre sur une bergère et prit 
une tasse de café; elle dit au médecin, qui étoit auprès 
d'elle, qu'elle mourroit le soir et qu'elle le sentoit bien, 
puisque son enfant étoit encore dans son sein. Elle s'est 
recouchée ensuite, a continué de parler de temps en 
temps de choses indiiférentes, comme le départ de la 
rivière et l'agrément de se promener en chaloupe, etc. 
Sa chand)re infecloit, ce qui lit (ju'on empêcha le grand- 



ANNEE 1776. — VENDREDI, 26 AVRIL. 229 

(lue d'v venir. Elle le demanda souvent quelques heures 
avant sa mort, ainsi que l'Impératrice, à laquelle elle a 
fait remettre un billet, sur lequel elle a écrit les personnes 
qu'elle recommandoit particulièrement à Sa Majesté Impé- 
riale. Une femme de chambre allemande, qu'elle avoit 
amenée de Darmstadt, et Dufour, valet de chambre du 
grand-duc, ne l'ont quittée qu'après qu'elle a expiré : ce 
qui est arrivé, mon ami, à cinq heures moins dix-huit 
minutes, suivant ce que m'a dit le comte André Razou- 
mofski. J'étois chez lui à six heures; il venoit de se 
mettre dans son lit. Son valet de chambre me dit qu'il 
alloit dormir, mais il me fit entrer. Dès qu'il me vit, il 
fondit en larmes ; je ne pus retenir les miennes en l'em- 
brassant. « Ah! quelle horreur, quelle horreur I s'écria-t-il, 
— Vous ne savez pas, mon ami, ce que nous perdons », 
ajouta-t-il. Je tâchai de le calmer, et nous causâmes 
ensuite sur le même sujet. « Quelle fermeté et quelle 
bonté elle a fait paroître ! me dit alors Razoumofski ; elle 
a tâché de consoler tout le monde. Comme elle a parlé à 
tous et qu'elle avoit toujours eu la bonté de me distinguer 
à sa Cour, je suis le dernier à qui elle a parlé. « Nous nous 
« reverrons quelque jour, m'a-t-clle ditpour me consoler; 
« nous sommes faits pour nous revoir! » Il s'est mis alors 
à pleurer, et comme sa sœur est entrée, je lui ai cédé la 
place. Une heure après, j'y suis retourné; Mme Zagraski 
l'a emmené chez elle, et je n'ai pu le voir; on lui a remis 
des sels de ma part. 

Voilà, mon ami, un événenuMit bien triste, et je par- 
tage bien l'affliclion qu'il cause. Le grand-duc a été saigné ; 
il est parti av(M' sa mère dans un vis-à-vis pour Tsarskoïe- 
Sielo. Potend<in suivoit, ainsi (juc^ Mme de Bruce; le 
})rince Orlof a rejoi[it à cheval. On m'a assuré (jue 
Pol(Mnkin a\oil penhi. la veille ou la surNcilIe de ce 



230 .lOlli.NAL I.NTI.MI': DU CIll-VALlIlll DK roIîIlIlItON. 

ni;illiciircii.\ (''vimu'IiiciiI, li-(jis tiiilli' loiiMcs ;iii wliisi, 
laiidis (jiui loiil le inonde pleiiroil. An snrj)liis. riillliilidn 
(liiiis ce }jays-cy n'csL pas lon^ne. Pour moi. nion nini, je 
conserverai longtemps la mémoire de celle laïc piiiicesse 
el, des regrels (ju'elle a sn ins|)ir{'r. 

Samedi, 27. — Au môme. 

Jai (îiivové ce matin chez le comte André Razoumofski. 
On m'a fait dire qu'il ne se portoit pas bien encore, <;t 
(pi'il iroit à Tsarskoïe-Si<do dès qu'il seroit mieux. Cette 
incertitude m'a fait aller clic/ lui, il venoit de partir; j'en 
ai été bien aise. La Billot, chez qui j'ai été, mon ami, m'a 
dit que sa sœur Zagraski l'avoit fait saigner et qu'elle 
étoit cause qu'il n'étoit parti que ce matin pour Tsarskoïe- 
Sielo et non pas hier. Cela accrédite des propos sur son 
compte très désavantageux, et que ses ennemis ne man- 
quent pas de relever. On dit. par exemple, que la douleur 
de Razoumofski est très vive, parce (ju'il a perdu sa mai- 
tresse; on ajoute que l'Impératrice a prévenu le gran<l-duc 
à Moscou que le comte André le faisoit cocu (1). Si toutes 
ces infamies sont vraies, je ne serois pas surpris qu'on 
voulût détacher le grand-duc de Razoumofski ; ces horri- 
bles propos le prouveroient, et je t'ai déjà dit, mon ami, 

(1) Les derniers liistoricos de Catherine II et du grand-duc Paul ad- 
mettent l'exactitude de ces bruits. Le comte André, ami particulier du 
grand-duc, aurait été réellement l'amant de la graude-duciiesse; il aurait 
été aussi corrompu par les ministres do France et d'Espagne, désireux 
d'amener la rupture de l'accord de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, 
et ce serait d'eux que Razoumofski aurait tiré la meilleure partie de ses 
revenus. Par lui la grande-duchesse, dont l'influence sur son mari était 
notoire, aurait été prévenue favorablement pour les Bourbons. De même, 
l'avertissement de Catherine II à son fils, auquel il est fait allusion ici, 
aurait été réellement donné, mais inutilement; le grand-duc n'aurait 
ajouté foi à cette déclaration qu'après la mort de sa femme. D'ailleurs, 
pour plusieurs autres raisons, l'Impéralricc et la grande-duchesse se 
trouvaient en mésintelligence : Catherine croyait sa belle-fille dévorée 
de l'ambition de régner. 



ANXEE 1776. — SAMEDI, :27 AVRIL. 231 

que le prince Henry étoit censé avoir ce dessein (1). Ce 
malheureux événement pourroit le favoriser, n'ayant pas 
quitté le grand-duc pendant tout le temps de ce désastre; 
dans le moment actuel il est à Tsarskoïe-Sielo avec lui. 
Je sais bien, mon ami, soit dit entre nous, que la grande- 
duchesse préféroit le comte André à beaucoup de gens; 
je suppose même qu'il y avoit entre eux une amitié tendre 
et vive; cela me paroît naturel, ils étoient jeunes tous 
deux et tous deux aimables ; mais il n'y a qu'une Cour 
aussi corrompue et aussi méchante de soupçonner du 
mal aux choses les plus honnêtes. 

J'ai su de la Billot (jue Mme Zagraski n'aimoit pas 
autant son frère qu'elle le paroissoit; ce n'est que depuis 
la faveur du comte André qu'elle lui montre plus d'atta- 
chement. C'étoit autrefois le contraire, et souvent, malgré 
sa politique, elle se laissa aller vis-à-vis de lui à une 
humeur contredisante fort déplacée, continuellement 
trouvant à redire à ce qu'il fait et ne pouvant supporter 
qu'il vienne nous voir. Ma liaison avec le comte André 
lui déplaît sans doute; mais je m'en moque. 

J'ai dîné aujourd'hui avec Moreau, le fils de Moreau 
de l'Hôtel-Dieu, un fort habile chirurgien. Il n'a pas 
voulu se trouver à l'ouverture du corps de la grande- 
duchesse, parce qu'il auroit dit trop franchement ce (ju'il 
pense devant les médecins et chirurgiens de la Cour, 
qui ont décidé que la grande-duchesse ne pouvoit point 
accoucher, que sa conformation s'y opposoit et qu'elle 
n'auroit jamais pu mettre d'enfans au monde. Moreau 
n'a pas été invité à cette ouverture; on est venu pour le 
sonder, à ce qu'il m'a dit, mais il s'est tenu boutonné et 
il a bien fait. Vis-à-vis do moi, t|ui ne lui dernandois rien, 

(1) Ce qui n'est pas invraisemblable, étant donnr la prédilection d'André 
Razoumoi'ski pour les Français. 



232 joritNAi. iXTiMF, Dr r.jiKVA i.ii'i! iii: cofUir.noN. 

il ;i (lil ipril avoit envoyé son asis en France el (piil 
regardoil les c.hirnrg'iens cl nicdccins de la Cour comme 
des ânes. La moi'l, de la frrandc-dn(dicssc. selon lui, est 
un malheur ipii ne de\()i! [Kiiiil ;iri-i\er. Au vrai. mo[i 
cher ami, il esl, hien ('loniiimt ([ndu ne [n'cinie pas plus 
de soins d'avance pour une; <;rande-duchesse. l'^Ile ('-loit 
trop aimaldc et trop aimée : c'est un grand tort dans ce 
nays-cy, à sa place surtout. Le peuple est très ffiché; il 
pleure et s'aigril. On enten<loit hier et aujourdliui aux 
houtiques dire : « Les jeunes dames meurent; les vieilles 
haha ne meurent point! » Il est veim chez le prince Orlof 
une troupe de paysans, pour s'informer si réellement la 
grande-duchesse étoit morte. Quand on leur a dil «pie 
cela étoit vrai, ils ont tous pleuré avec amertume. Ces 
gens sont dans l'esclavage et ils aiment leurs souverains; 
en Angleterre, où le peuple est lihre, les rois sont détes- 
tés; les François ne sont point esclaves et ils adorent 
leurs maîtres; qu'est-ce que c'est donc que ce sentiment? 
J'ai vu ce soir chez les Behmer le médecin du prince 
Henry, qui avoit été invité par l'Impératrice à l'ouverture 
du corps (le la grande-duchesse; il a répété les mêmes 
raisonnemens qu'on doit attendre de la Cour, mais il m'a 
appris que la grande-duchesse avoit un prince. Cet enfant 
énorme avoit, dit-on, vingt-trois pouces de long et Imil 
pouces de carrure. 

Dimanche, 28. — Au même. 

J'ai été dans plusieurs maisons, mon ami; la conver- 
sation est toujours la même. On parle et l'on reparle de 
cette malheureuse princesse; mais la douleur prend 
l'empreinte du caractère : ici, elle n'est ni profonde ni 
durahle; il semhle que ce sentiment soit au nomhre de 



ANNÉE 1776. — niMANCIIK, 28 AVRIL. 233 

tous ceux qui doivent les occuper et les distraire. Il en 
est de leurs peines comme de leurs plaisirs : tout est fait 
pour les amuser, les occuper quelques instans; rien ne 
les affecte. J'en ai vu au milieu de leur douleur prendre 
un almanach, pour y chercher une nouvelle épouse au 
grand-(hic; il est vrai que le hesoin est pressant, mais la 
douleur véritahle laisse la politique et le cœur ne voit 
rien alors que ce qui l'affecte. Je dois cependant rendre 
justice h quelques personnes, (pii no sont pas de leur 
nation, à les juger par leur àme. De ce petit nombre est 
Mme Nélédinski, que cet événement a rendue malade. 
Je l'ai vue aujourd'hui, et nous n'avons pu parler que 
d'elle. Nous nous sonmies rappelé toutes les occasions 
})articulières où elle nous avoil parlé, avec quelle nol)lesse 
et quelle bonté. Je n'oublierai jamais les trois soupers 
que j'ai faits avec cette malheureuse princesse, deux 
chez elle et un chez le comte Ivan Czernichef où je jouai 
la comédie, les choses honnêtes (ju'elle eut la bonté de 
me dire à cette occasion. Mme Nélédinski en étoit aimée 
particulièrement et a eu mille occasions de la voir dans 
l'intimité, de jouir de ses bontés et du spectacle intéres- 
sant de l'amour nmtuel d'elle et du grand-duc, (jui ne 
l'appeloit jamais alors que « ma fennne, ma chère 
femme ». Et c'est une union pareille, aussi touchante, 
aussi respectable qu'on a voulu détruire, et qui, en effet, 
malgré tous les efforts, n'a pu être rompue ([u'au dernier 
terme de la vie! Mme Nélédinski est petite-lille de c(;tte 
Lapouchkin (jui reçut sous Elisabeth le knout publicpie- 
ment pour un j)i-opos iu(Hscret. (lotte femme ('toit jeune 
(d jolie; le uiinistre de ri^]mperour en éloit amoureux et 
lui doimoit le bras en sortniit du sp(M'UHde. Quehiu ini hii 
dit à roroille (|u'elle se feroit (hi lorl dans l'esprit de 
rimpé'i'alrice : elle rc'pondil aussil(')l : u Pouripioi n(> me 



iJ3i. JOlJftN'AL IXTF.MK DU CIIKVALIi;!! DK COItnKHO.V. 

pernicllroit-cllc pas un .imaiil, (îIIc qui en a m nnllc? » 
(!c propos fui la cause de .son niallieur {[). 

La [)elile juàncesse Trouhel/koï est au rléscîspoir : elle 
perd sans doute |iliis ijii une aiilic. car iiidt'pendannncnt 
d niic prol.ecli'ice el d iiiic ann'e. sa position non\(dle va 
la plonger dans une solitude fort triste vis-à-vis d(î son 
père et de ses coquines, qu'il fait manger à sa table avec 
elle. La grande-duchesse, qui s'intéressoit à cette jeune 
personne, la noinmoit souvent des assemblées qu'elle 
tenoit; cette ressource va lui manquer. 

Tu sais, mon cher ami, qu'on mêle toujours du mer- 
veilleux aux événemens les plus simples quand ils inté- 
ressent. Le peuj)le dit que la grande-duchesse est morte 
parce qu'on n'a pas fait de prières pour elle, que ce sont 
des chirurgiens qui ont été appelés, et des chirurgiens 
étrangers. C'est une opinion rerue parmi le peuple russe 
qu'une femme ne doit être accouchée (jue par une femme 
du pays, car cette nation-cy n'aime point les étrangers. 
Cette opinion n'est pas favorable pour le prince Henry ; 
le peuple dit qu'il a apporté la peste à Moscou (2) à son 
premier voyage, et que son second est cause de la mort 
de la grande-duchesse. Ce n'est pas tout : mon abbé Pas- 
quini avoit prévu sa mort par une cabale, par le moyen 
de laquelle il a vu aussi que ce seroit un prince qu'elle 
devoit mettre au monde. 

Lundi, 29. — Au mi-ine. 

J'ai été souper chez la maréchale Galitzin, oii étoit la 
comtesse Matouchkin, que j'ai trouvée mélancolique; 



(1) Il est vrai qu'elle avait aussi trempé dans la conjuration du marquis 
de Botta, qui avait essayé de détrôner Klisabctli et do rétablir Ivan. 

(2) La fameuse peste de 1771. qui fit tant do victimes. 



ANNEE 1776. — MARDI, 30 AVRIL. 23o 

elle n'aime plus Cachélof et ne veut plus, dit-elle, rien 
aimer. Cette soirée a été fort gaie, mon ami, et l'on n'au- 
roit pas imaginé que l'Empire venoit de perdre une prin- 
cesse adorable. On m'a dit qu'elle s'étoit ressouvenue de 
la comtesse Ivan Czernichef et de la comtesse Cliouva- 
iof, qui sont grosses à la vérité toutes deux et auxquelles 
elle a fait faire des complimens de sa part (1). J'ai vu la 
première, qui m'a paru sincèrement affligée et qui m'a 
dit que de la part de bien des gens, cette affliction seroit 
courte. Elle ne se trompe pas, je crois, et connoît son 
pays. 

Mardi, 30. — Au mrmc. 

Mes soupçons n'étoient que trop fondés, mon ami, sur 
le compte de Razoumofski ; du moins, j'en ai grand'peur. 
Hier nous l'avons rencontré le matin, Combes et moi; il 
revenoit de Tsarskoïe-Sielo et paraissoit abattu. Jai coiu'u 
ciicz lui et je ne l'ai pas trouvé ; je lui ai écrit et n'ai 
point reçu de réponse que ce soir. Il m'engage à le venir 
voir. Mais ce que m'a ditlecomte de Bridil m'a fort inquiété. 
On prétend que le grand-duc a sjoupçonné sa ftMnnu; 
d'aimer Razoumofski, qu'il l'a dit au prince Gagarin il 
y a quinze jours, et {{uil a ajouté : « J'espère que cette 
folie se passera, et je veux attendre. » Vers les derniers 
jours de sa vie, elle a, dit-on, tout avoué au grand-duc, 
qui dans ces derniers momens n'a cessé d'écrire à la 
suite de ses diflerentes conversations avec la grande- 
duchesse; et le jour de sa mort il a montré, dit-on, une 
fermeté extraordinaire. On remarque que Gagarin reste 



(1) La comtesse Chouvalof allait donner naissance a*i futui- général Paul 
Andréiévitcli Chouvalof, celui qui devait ai-couipa^,aier Napoléon I" de 
Fontainebleau à File d'Elbe, au nom de remi)ereur Alexandre 1"'. 



-2Mi .Kiril.NAL INII.Mi; 1)1" ( Il I, VA Mlll l»i; (;nHl;i:it()N. 

h 'rSiU'sI\((ïc-SifI() cl i|i|r le coiiilr Alldn- r|| csl /•(■\crill. Lf 

pi'iiicc llciii'N ne ([iiillc |i;is le :j raii(l-(lii(; cl paroîl \va\- 
licr les soiiproiis (|iic i'.n iIoiiik's sur st!S jtrojcis à Razoïi- 
inofsUi. .le no sais, iiinii dici ami. si ce. que m'a «lit Hnilil 
est \rai. mais il m'a assiii"!- ((iic le i^rainl-iliic s'en ('•toit 
ouvert à qiiel(|ues personnes, et de ce nombre paroît être 
la mar(''cliale lîomanzof. Une pareille conduite m'/'tomie 
de la j)art de la grande-flnclicsse, qui avoit de l'esjuit; 
(juant au grand-duc, c(da pi-ouxe ce dont jf n'ai jamais 
douté, que ce prince a peu de caractère. 

On a proposé au comte de Briihl de le fixer dans ce 
pays-cy, en lui conservant au service le même rang qu'il 
a chez lui; je crois mémo qu'on lui a fait entrevoir des 
espi'rances <1e la part du grand-duc. Il ne pourroil j)as 
mieux faii'c sans doute d'attacher à sa personne un 
homme do l'honnêteté du comte de Briihl; mais l'hon- 
ntMeté ne suffit pas pour occuper avec avantage pour le 
grand-duc une place dans sa confiance intim«,\ 

Mercredi, î" mai. — Au même. 

Le comte delîriihl est venu me voir ce matin, mon ami, 
et j'ai été avec lui chez le comte André, (juc j'ai trouvé 
assez abattu. Comme nous n'étions pas seuls, nous 
n'avons pas pu causer librement ensemble; il m'a dit 
seulement qu'étant à Pétersbourg sans pouvoir aller à 
Tsarskoïo-Sielo, il ne verroit pas grand monde, que sa 
s(our lui avoit proposé avec instance un appartement 
(diez elle et qu'il l'avoit accepté sous la condition d'y 
être libre et seul, que je lui ferois plaisir de le vcnii' voir 
ot que nous ferions ensemble quelques promenades. « Je 
serai bien aise, a-t-il ajouté lorsque le comte de Briihl est 
sorti, de causer avec vous. » Nous avons pris jour pour 



ANNÉE 1776. — VENDREDI. 3 MAE 237 

le lendeniaiii; il m'a recomniaiidé de ne pas dire que je 
le voyois en particulier. Je te rendrai compte du résultat 
de cette conversation. 

Vendredi, 3. — Au nirnie. 

Je ne t'ai point parlé, mon ami, de la promenade que 
j'ai faite hier avec le comte André Razoumofski. Nous 
sommes sortis tous deux en voiture et nous avons été 
hors la ville; lli. nous a^ ons mis pied à terre. Je l'ai laissé 
commencer à s'ouvrir sur ce qui le regarde, et il n'a pas 
été long-. « Vous savez, m'a-t-il dit, ce dont parle toute la 
ville. — Je m'en doute, lui ai-je répondu; mais j'ai peine 
à croire que le grand-duc vous oublie aussi promptement. 
— Ma liaison avec le grand-duc, a repris le comte André, 
est d'ancienne date; j'avais dix ans alors. Depuis, j'ai été 
à Strasbourg pour y être élevé, en Angleterre (1), etc., et, 
en revenant^ je lui ai retrouvé pour moi les mêmes bon- 
tés; elles n'ont fait que croître depuis ce temps. La mort 
de la grande-duchesse que je regrette, que j'ai raison de 
regretter, parce que ma douleur est légitime, cliange ma 
situation vis-à-vis le grand-duc ; on a su profiter du mo- 
ment de sa douleur et de son al)andon pour s'empari'i- de 
lui. L'Impératrice et le ])rince Henry ne le quittent point. 
Le matin du jour que je suis parti de Tsarskoïe-Sielo, je 
l'ai vu le matin ; il m'a embrassé et je suis sorti voyant 
entrer l'Impératrice. Alors on nr'a remis un billet (h: la 
part de Sa Majesté Impériale, et je suis wwn en \ille. Je 
vous montrerai sous le sceau du secret une lellre (jue j'ai 
écrite, en arrivant, au grand-duc. M. de Soltikof {2) m'a 

(1) Il avait fait ses études en rUiiivcrsité do Strasbourg, et il était entré, 
en 1768, au service d»; la marine anglaise. 

(2) C'était, on s'en souvient, le grand maître de la cour du tsarévitcii. 
(V. plus iiaut, p. 1 17.) 



238 .lonil.NAL I.N'II.MI': DU CllliVAI.II.l! I)i; Cl »IIIti;H().\. 

r('|)ori(lii iiiH' (ircmiri'c lois (|iic Sun Allosc lii)|i('Ti;ilc iiNoit, 
(le l;i li('\ rc fl (|ii elle ne [xtin ml J);imii<' i('-|i()ii(ln'. I^;i srcdiiil*' 
lois, il m";! (loi 11 le des iioii\ rllcs tir la saiit.('; <lii u raiid-diic, 
sans me parler de (U- (jiii me r(';^ardoil.. Mon [taili (;sl j)ris, 
j'irai Novaf^er en France, en Italie et sintoul en Angle- 
terre: jai besoin (racfjniTir des liiuiirrcs. » Je Tai jort 
exhorté ù exécuter ce projet; il peiil lui l'aire g-raiid Lien 
et le mettre à portée des connoissances nécessaires pour 
devenir un homme d'Etat. Le comte Audré est jeune, il 
a vingt-fjuatre ans; connue il ne peut j)as se soulenii' j)ar 
sou nom, étani petit-fils d'ini pâtre (I ), il tau! (jue sou iiu'- 
ritc et le besoin qu'on jx'ut avoir de lui le rendeni ué'ces- 
saire. Le grand-duc est foihh;, il (!st vrai, et peut l'oujjlier ; 
mais ne peut-il |)as aussi s'en ressouvenir? Et le second 
rôle, (|ue liazoumofski pourra jouer en Russie, doit être 
l)eaucoup })lus essentiel (jin; le premier. 

J'ai dîné aujourd'hui avec le comte de iJridd.ijui m'adil 
que la maréchale de Romanzof étoit soupçonnée d'avoir 
entré dans l'inti'igue du comte Andi'é et de la g-i'ande- 
duchesse, et qu'elle craignoit beaucoup pour elle les suites 
de cette affaire. D'autres disent qu'on a trouvé chez la 
grande-duchesse des papiers qui ont tout fait découvrir : 
c'étoit une correspondance. Mais il n'y a guère d'apparence 
(|ue cela soit, les femmes ne sont pas si maladroites. 

J'ai reçu une lettre de Heyking; il viendra cet été à 
Pétersbourg. 11 me mande qu'on soupçonne le prince 
Henry de vouloir négocier la Courlande pour un prince 
de Suède, à condition (pie cette Cour céderoit à la Prusse 
la Poméranie. 



(1) L'aïeul du comte André, nous l'avons déjà fait remarquer, était un 
Cosaque ukranien. La famille Razoumofski était sortie de l'obscurité avec 
Alexis (1709-1771), oncle d'André; sa belle voix l'avait fait choisir pour un 
des cliantres de la fhapelle de la Cour, quand l'impératrice >ilisabeth le 
remarqua, en fit son favori et même son mari. 



ANNÉE 1776. — SAMEDI, i MAI. 239 



Sai)icdi\ 4. — An 



ni CDU' 



J'ai écrit, en nie levant, un mol au cojutc André, que 
Com])es a fait remettre chez Mme Zagraski par la Billot. 
Je crains, mon ami, (jue la disgrâce de ce jeune homme 
ne soit réelle. Tout le monde en parle, plusieurs s'adressent 
à moi; le baron de Nolkem étend son inquiétude ordi- 
naire sur cet objet comme sur d'autres. Il m'a fait plu- 
sieurs questions, auxquelles j'ai répondu vaguement. Nous 
étions chez le prince Lo])ko\vilz, ministre de Vienne, qui 
m'avoit prié à dîner; le comte de Bridil y étoit. Il m'a rap- 
porté qu'on ajoutoitaux griefs du comte André celui d'une 
amitié intéressée du comte de Lascy, ministre d'Espagne, 
qu'on a dit avoir donné derargentàRazoumofski(l);etron 
mêle dans cette liaison le baron de Nolkem, qui faisoit, 
dit-on, l'oflice de secrétaire d'ambassade dans cette pré- 
tendue négociation, à laquelle je n'ai point de foi. On 
m"a ajouté qu'on avoit reru à la poste une lettre du 
comte de Lascy, en chillres, adressée à Razoumofski, qui 
ne lui a pas été rendue et qu'on travaille à déchillrer. Ce 
conte me paroît difficile à croire, d'autant que s'il y avoit 
motif, le comte de Lascy est trop adroit et trop exj)éri- 
menté pour agir avec aussi peu de circonspection. 

Nous avons été, après le dîner, à Saint-Alexandre- 
Newski. C'est un couvent éloigné de deux ou trois verstes 
de Pétersbourg, du côté de la Perspective ; c'est là que la 
pauvre grande-duchesse est exposée sur son lit de parade 
depuis jeudi. C'est la même salle oîi a été ex})osée Elisa- 
beth, à ce qu'on m'a dit. J'ai été surpris et fâché du peu 
de magnificence qu'on amis à cette cérémonie; il semble 

(1) Voir ci-dessus, p. 230, noie. 



240 Jdl'It.NAL I.M'IMi; 1)1" ClIliV \l.li;il 1)1. (,()l!l!l.l;n.N. 

(ih'oii lui rfiidc ;i rciirct les li(Miiifiii> ({iii lui >niil dii^. it 
(iik; su morl. n'iiil |»a.s ('iniisc' 1 rii\ if (|ii elle ,i jail iiailrc ,i 
plus Inll (|ll'cllc. ( Ml laisse mirer le [n'iiplc. cl r|i;i(|ut' pci- 
soiiiic \ il lui Itaiser la main, cil riKiiilanl dnix rua relies qui 
SOIllieillieiil leslrade, sill' la(|lielle se I rn il \ e le lil de |i,iiai|r 
oii elle esl. lu ol'licier, (|ui esl au|irès du corps, nous invile 
à V monter; coiiiiiie ain lui des iiiiuislr(;s ne l'a lait, j'ai 
sui\ ileiir ('Xcnijile. H \ a. dcirièii!. îles lianes et des chaises 
sui' lesqutds st; lieiiiienl les t'euiiiies (|iii soiil de ser\ic(; 
tontes les vingl-(|ualre heures, ainsi (|ue les ehauihelian.s : 
mais sa maison à elle y reste toujoui'S, jns(|n à 1 enleiic- 
mcnt qui se fera mardi. En sortant par le fond de cette 
salle, nous avons descendu deux marches pour entrer 
dans une chapelle, et nous avons vu h droite, à coté de 
l'autel, une fosse dans laquelle elle sera déposée; il n'y a 
seulement pas de caveau. Au-dessus esl l'église de Saint- 
Alexandre-Newski, dont on voit le tombeau en argent; 
ce morceau fort riche n'a (jue ce mérite, il a été fait par 
ordre de Pierre 1". 

En sortant, j'ai remonté dans la voiture du comte de 
Brûhlet nous avons été nous promener an Jardin d'été, doni 
je ne trouve de beau que la position où il est, sur le boni 
de la rivière, à la suite de ce beau Quai. Il y a une mau- 
vaise imitation des petits bosquets de Versailles, on sont 
toutes ces fables en plondj avec des eaux jaillissantes. On 
a fait venir, à grands frais, d'Italie, de mauvaises statues 
de marbre blanc, au bas de chacune desquelles est le 
nom de leur attribut. 

J'ai quitté le comte de Briihl pour aller chez les Bebmer. 

On m'a parlé du comte André, de sa disgrâce et de ce 

■ (|ui l'a décidé. Il paroît que l'opinion que je t'ai donnée, 

d'après les autres, sur la grande-duchesse, s'accrédite 

plus (jue jamais; l'une de ces opinions est que celte 



ANNÉE 1776. — DIMANCHE, o MAE 241 

malheureuse princesse a elle-même confirmé les soup- 
çons qu'elle avoit fait naître, en convenant à sa mort, 
vis-à-vis le grand-duc, de sa foiblcsse pour le comte Razou- 
mofski; l'autre, que Dufour, valet de chambre du grand- 
duc, est la cause véritable de la disgrâce de Razoumofski, 
que sur les soupçons qu'il a donnés ou accrédités, on a 
chargé le prince Kourakin de rassembler les papiers de 
la grande-duchesse et de les apporter le mercredi; que 
dans une cassette de la grande-duchesse on a trouvé des 
lettres d'André, ce qui avoit décidé sa disgrâce, car on 
m'a assuré qu'il étoit envoyé à Riga. Brûld m'a ajouté 
qu'on disoit le comte deLascylié avec Razoumofski, à qui 
il avoit prêté de l'argent, et qu'il étoit question d'une 
lettre de ce ministre espagnol au jeune comte, toute chif- 
frée, qu'on cherclioit à lire au bureau où elle avoit été 
arrêtée. J'ai bien de la peine, mon ami, à croire à cette 
dernière chose; il est hors de probabilité qu'un homme 
sage et expérimenté comme le comte de Lascy se soit lié 
à un jeune homme avec aussi peu de circonspection; mais 
on m'en a parlé deux fois, voilà pourquoi je t'en reparle. 
J'oubliois de te dire que le comte André m'avoit écrit, 
par Combes, un billet pour m'engager à venir le lende- 
main chez lui, à huit heures du matin; j'en ai reçu un 
nouveau en rentrant, par lequel il me mande que ses 
affaires l'obligent à sortir de bonne heure et qu'il ne 
pourra être chez lui. Cette nouvelle de Riga m'inquiétoit; 
en conséquence, je donnai ordre qu'on m'éveillât de très 
bonne heure, pour aller chez lui avant qu'il pût sortir. 

Dimanche, .">. — An même. 

J'étois ce matin dtdiois, mon ami, avant sept heures. 
J'ai trouvé le comte chez lui. 11 a paru surpris, lorsque je 

T. 1 IG 



242 .loniNAi. iN'ii.Mi; im (:iii;v\mi:i! di: <:()itiii:itoN. 

lui ai j)ail(' de l{i^■a: il ma ilil ({ii ou ne sT'loil j)as li'oiiipi' 
<!(.' Ix'aiM'oiij), puiscjn'il ullolL à Hcm-I, (pTil eu avoiL reçu 
l'oivlrc hier de riiu|)(''ra(ri(M' par le uiairclial (lalit/.iu, cl 
(|u'il (IcNoil paiiir dans los viu^^l-(|ualr(' lionros ay)rôs 
ICuIrncuicul . « Ou ui'a ra.ssur('', a-l-il ajouLi', sur l(> 
suilcs d(î celle dcsiiualiou, et lua eouscioiicf; m'auroil 
(léj.à li'au(|uiilis('', si je ne couuoissois pas ce pays-cy. J'ai 
cepeudaul detuand('' (|u'il me l'ùl peiiuis daller joindre mon 
père en Ukraine el de rej)arlir jKnir les i)ays «Hranfrers. » 
\jr \'oyagc de Silx'ric in(|ui('l(! ici loul lioiiinic dans la 
disgrâce, cL liazoumolski, tonl en ('ausanl, ma dit (jue 
s'il se doutoit de (juelque chose, il prendroit ses précau- 
tions, en arrivant à Rcvel, pour décamper par un vaisseau. 
J^endant que j'idois chez lui. il a mis ordre à ses papiers. 
cL nous sommes repartis enscmhle de chez sa sœur oij il 
loge, pour venir chez lui. Il y a arrang:é d'autres papiers 
encore, parmi lesquels il m'a montré' un cahier écrit de la 
main de la i^rande-dtichesse, daté en marge et collé- de 
cette manière : « Connnencé le M mai 1775. «Ce sont des 
j)ensécs de Sénèque, extraites par cette malheureuse 
princesse, qui en avoil fait une copie exprès pour le 
comte André. J'en ai lu (juchjue chose, et jai remarijué 
avec étonnemeni {piil n y avoil point de faut(>s de lang-ue 
ni d'orthographe. En vérité, mon ami, c'est une chose 
suiprenantc que la manière dont les étrangers possèdent 
notre langue. J'ai parlé à Uazoumofski de cette prétendut- 
correspondance avec le couilç dcLascy ; cela la fait rire. 
En me reparlant de sa position, il maditque laCour ne lui 
faisoit aucune peine à quitter, si on lui permettoit de 
voyager; (ju'il ne regrettoit après la grande-duchesse que 
'■ le çrand-duc. el (ju il étoil convaincu ([ue cela ne \"enoil 
que de l'Impératrice. Il m'a répété que le lundi matin 
qu'il éloit revenu de Tsarskoïe-Sielo, on Tavoit empêché 



ANNÉE 1776. — DIMANCHE, 5 MAI. 243 

(l'entrer chez le grand-duc à sa manière accoutumée, 
c'est-à-dire à soulever; mais que, dès qu'on lui en eût 
donné la liberté, il avoit embrassé le grand-duc, les 
larmes aux yeux, en lui parlant de sa femme; qu'il étoit 
sorti à l'arrivée de l'Impératrice, laquelle lui remit une 
lettre pour le maréchal Galitzin, en lui disant d'avertir le 
maréchal de mettre promptement à exécution ce qu'elle 
lui prescrivoit. Razoumofski, ayant appris à Saint-Péters- 
bourg ce dont il étoit question, écrivit sur-le-champ une 
lettre au grand-duc, qu'il m'a montrée ce matin. Elle est 
noble, ferme, et plutôt d'un ami à un ami que d'un 
homme à son prince. Il dit au grand-duc, dans cette 
lettre, qu'il ignore si c'est par son ordre qu'on l'éloigné 
do lui ou à son insu. Il fait ensuite un récit bref des 
années qu'il a passées auprès de lui, de son attachement 
pour lui et la grande-duchesse, et finit par dire qu'il ne 
doit pas descendre à examiner les motifs et les moteurs 
secrets de sa disgrâce. Il a reçu hier, comme je te l'ai 
mandé, mon ami, un ordre d'aller à Revel dans les 
vingt-quatre heures après l'enterrement; mais comme 
l'Impératrice compte y aller incessanmient avec son fils, 
il ne restera pas longtemps à cet endroit, et il espère qu'il 
obtiendra la permission qu'il a demandée d'aller en 
Ukraine et, de là, voyager. Le comte Ivan Czernich(^f 
lui donnera des nouvelles de la Cour, à ce qu'il lui a 
j>romis. Il seroit bien intéressant pour lui de faire savoir 
au grand-duc de ses nouvelles, car peut-éli-e (pie M. de 
Soltikof ne lui a pas remis sa lettre. On ne m'a pas dit de 
bien de ce Soltikof, et, de plus, il est courtisan. En (piit- 
tant Razoumofski, je lui ai promis de lui écrire et je lui 
tiendrai parole; d'ailleurs, je le verrai peut-être encore 
avant son départ. Je ne sais si la maréchale Komanzof 
est impliquée dans cette allaire, mais on la dit fort gaie 



244 JOKMNAL INTIMi: DT CllliN A Lll.lt l»i: Cf tl!lli;HO.\, 

cl loil li";iii(|iiillt', ic (jiii ('loimc loiL l('S faiseurs ilc <'(jii- 
jrcl mes. 

M. <lo Juij^iié, avec (|iii j'.ii eu iiikî (-onvcrsation avaiil 
(le sortir, m'a dit (|ue le comlc I\aii l'avoit iiisiniil <lii 
Iraileniciit ([u'oti l'ei-oil, à nos deux i^ahan^s. I^llrs .iiironl 
le salul {"j:i\\ de l;i |i;iil ilc l;i In-unlc de L;;irdr d de la lor- 
lorcssc, cl 1(111 ne \ isilciii 1rs iii;ircli;indiscs (|ii ;i Itoi'd. 
M. d"()slciiii;imi, le \icc-<diaiic(dicr, lui dormci'a (-clic 
réponse iiiinislcriellerncnt. 11 paroil, (jiie ce iimimsIic 
reprend faveur; on a conseille au comte de Bridd dr \wr- 
senLer de nouveau à lui le même mémoire (jue je Ini ai 
fait pour l'Impéralrice, et dont le prince Potemkin, à (jiii 
il l'a donné, ne lui a point fait de réponse. On a assun- 
le comte de Bridil que l'Impératrice auroit son mémoire par 
cette voie, et (|u"il en auroit satisfaction. 

M. de Panin est toujours incommodé; il a, dit-on, un 
hydrocèle, et l'on doit lui faire une petite ponction. Il en 
fait un grand mystère. Je ne sais quel degré de faveur a 
ce ministre; mais je le crois en bonne position, à en juger 
par le prince Kourakin, son neveu, qui reste auprès du 
grand-duc à Tsarskoïe-Sielo, ainsi que le prince Gagarin, 
son parent. 11 est vrai qu'ils ne voient guère Son Altesse 
Impériale; mais il n'y a que l'Impératrice et le prince Henry 
qui le voient. 

Zavadovski est toujours avec l'Impératrice, ainsi que 
Potemkin; mais le règne de ce dernier est sur sa fin, 
quoiqu'on lui fasse bonne mine, et sa place de ministre de 
la guerre est déjà donnée, dans l'opinion publique, au 
comte Alexis Orlof. Le prince, son frère, paroît être dans 
la plus grande faveur. On attend toujours des événe- 
mens nouveaux. 

Jai tant de choses sérieuses à te dire, mon ami. (ju il 
me reste peu de tempspour te parler de ce qui me touche 



ANNÉE 1776. — LUNDI. 6 MAI. 245 

plus agréablement. Je ne t'entretiens plus de Charlotte; 
ce n'est pas oubli ou indiflérence, non, mon ami, j'aime 
Charlotte plus (jue jamais. Je passe la plupart de mes soi- 
rées avec elle, et je dois certainement à sa société les 
agrémens de la vie que je mène depuis quelques mois, si 
Ton peut vivre heureux parmi un peuple de sauvages 
hal)illés, qui couvre de nos modes et de nos usages la 
férocité naturelle de son caractère. C'est en les oubliant 
qu'on peut vivre chez eux, c'est en se dissimulant ce 
qu'ils sont qu'on peut vivre avec eux. 

Lundi, 6. — Au mi''me. 

(iliaque jour, mon ami, amène de nouvelles horreurs. 
J'étois, ce matin, à écrire au coin de mon feu, lorsque 
Combes est venu me dire que Lormoi, écuyer du grand- 
duc, avoit reçu son congé, sous prétexte de réforme. Il a 
été bien traité au surplus, et on lui a promis un présent 
de la part de Son Altesse Impériale. Il ne demande que 
le remboursement de quinze à seize cens roubles qu'on 
lui doit. Lormoi voudroit déjà être parti; ce qu'il a vu ne 
lui donne pas envie de rester, et dès qu'il sera en France, 
il se dédommagera bien du silence qu'il garde ici. Cepen- 
dant, il dit toujours en attendant des choses assez fortes, 
telles que ceci : Le grand-duc non seulement est d'un 
caractère foible, mais il n'en a point du tout; dur et cruel 
par nature, sa l»onté n'est que l'ellet d'un sentiment de 
crainte. Il hait sa mère qui le méprise et le croit indigne 
de la place à laquelle il est appelé. Sa naissance, au sur- 
plus, n'est pas ce qu'on pense. Pierre III n'est pas son 
père, et c'est un Soltikof qui lui a donné le jour (1). Cela, 

(1) Ce Soltykof serait Serge Vassiliévitcli, qui passa pour avoir été le 
premier amant de Catherine, alors grande-duchesse, et ([uo l'on suppose 



^Ki .JoriltNAL INTIMi: 1)1" CIMvVALIKR DK COItUKRON. 

joiiil un rcloiir des Orlol. |i()iiri(»iL l.iii'c imatjitiri- (|iii' Ir 
(Ics.st'iii «If ( liillicriiic 11 csl d»' Inirr rt'^jiicr iiii ilr ^rs 
bàluids, vl il y a au Corps des Cadols un petit Jioljiiiiski. 
qui peut avoir douze h Irci/.c ans, confii'' aux soins de 
Hihas, à (jin lOii a lait, ciilcndic (|ii(' rr\ cnlanl ('■loil, de 
conséquence. (ï est, en elFet, li; lils de l'Impératrice et 
d'Orlof. Avant que Lormoi s'en aille, j'aurai avec lui au 
moins une ou deux conversations. 

Le comte de Briiid est venu mcxoir luiinslant. 11 ma dil 
que le prince llcnrv avoil doniu'' ces jours-cy son portrait 
à Potemkin, avec un cntonragc de diamans. Il voudroil 
bien l'aider à se relever, pour faire obstacle aux Orlol" qui ne 
sont pas Prussiens. Orlof, presque sûr de safaveur, pelote 
le pauvre favoi-i et lui adresse des épigrammes sanglantes. 

Après avoir l'ait quebjues visites avec M. de Juigné, 
j'ai été souper chez les Behmer; j'y ai vu le baron de 
Nolkem, qui m'a dit que le comte André Razoumofski 
(U'voit commander une escadre de cinq vaisseaux pour la 
mer Noire. Nolkem regarde cela comme une faveur, et je 
crois que c'est une disgrâce bien calculée et par la com- 
mission même et par les résultats qui })(;ua eut en arriver. 
Cette mer est mauvaise, les Russes mauvais marins, et 
cette expédition, sans un but bien honorable, n'a aucun 
attrait. Si le succès ne couronne pas cette entreprise, qui 
ne regarde que le connnerce ou des évolutions relatives 
à cet objet, la faute sera au comte André, qui la payera ' 
(dier. De quelque manière que ce soit, mon ami Razou- 
mofski est dans une mauvaise position. 



encore avoir été le véritable père du grand-duc Paul, né le 20 septembre 1754. 
(Sur cette question, cf. K. Waliszewski, Le roman d'une .'mpératrice, p. 80 
et suiv.) On éloigna ensuite Soltykof ; il fut cliargé par Elisabeth d'annoncer 
la nouvelle do la naissance du grand-duc au roi de Suède et fut nommé 
ministre à Hambourg. 11 vint à Pai'is en 1762, comme envoyé extraordi- 
naire et ministre plénipotentiaire. 



■ ANNEE ITTG. — MARDf, 7 .MAI. i>i7 

Mardi, 7. — Au même. 

Il faut donc, mon ami, continuer à to rendre compte de 
l'examen que jt; fais de ce p;iys. Je crois, en vérité, que 
l'habitude de voir des méchancetés me rendra moi-même 
méchant, si je n'y prends garde. On se déchire, on se 
calomnie mutuellement, et, comme me disoit un Russe, il 
n'y a point de transition entre les mouvemens de l'âme 
les plus opposés : on passe de l'ivresse du plaisir à la 
haine la plus noire. 

J'ai été ce matin à l'enterrement de la grande-duchesse. 
Nous sommes arrivés à neuf hein'es ; il a fallu attendre 
l'Impératrice. Dès qu'elle a été {dacée, on a commencé le 
service. Le corps de la grande-duchesse étoit jdacé comme 
auparavant dans sa tombe, où son cercueil étoit sous un 
dais de drap d'or garni en argent, avec des plumes noires 
et blanches qui le surmontoient. Au lieu d'être dans la 
salle de parade oi^i elle étoit les jours précédens, on 
l'avoit déposée dans une chapelle plus basse de deux 
marches que cette salle, d'où nous descendîmes pour nous 
placer. L'Impératrice étoit à droite en descendant, les 
frêles et les dames à gauche, et nous aussi, mais plus au 
fond contre un escalier qui monte à l'église de Newski. 
On a commencé le service qui a duré deux heures; après 
({uoi, l'évêque Platon a prononcé un discours qui a fait 
fondre en larmes les assistans, les uns de bonne foi, les 
autres par grimace; on a fini la cérémonie par des- 
cendre le corps dans une fosse auprès de l'autel. Les 
détails de cette triste cérémonie sont atl'reux à voir, sur- 
tout quand ils regardent une pei-sonne qu'on a connue 
particulièrement. Voilà, nujn cher ami, en quoi ils con- 
sistent. Le confesseur lit tout haut votre absolution et 



iL'iS .KHIINAL INTIMi: DC CIH'.VAMKH l)i: CdltlM-lUi.N. 

VOUS l.i (li)iiii(', cil \ Joignant li- (Icnnrr h.iisir; on met 
îiiissi <lii sel t't \r [lasscporl du iikhI dans .s,i iii.iiii. [i.ir 
lr(|ii(d on rcilllii' i\r se. mu iiis. \|ir('> cida. jdii-icnii 
|)r<''lrrs (»nl .s(iiilr\('' le di;iji d or i|iii l.i coiivroil J(im|ii a la 
!('■!('. |i(iiir rrlircr dessous un draj) de loilc doiil on lui 
coini'c la |di\ sioiioiiiic ; ou la diM-oii\ri; ciKorr un iiislaiil 
pour larroscr (riiiiilc. ce (|ui est. une (■xlrèuic-oiiilion. et 
on la rccouNiT |)Our jamais, (jiiaiid cida es! lait. |)ln-~H'urs 
jx'rsonucs laï(|Ut's soiiliciincnl le coin crrlc du cercueil 
(|u"oii niel, (les.s11.S5 cl on Je Icniie lonl ;i liiil. Il \ \ieul 
inèiue un ouvrier, san.s aucune iiiaiijuc de deuil, (jui visse 
ce couvercle; et la vue de ce vilain homme m'a révoll»'- : 
il sonihie (|ue ce soil, ri-missaire de l;i .Moil . l'eiid.inl celle 
triste scène, l'Impéi-atrice aeu lair de pleurer; mais je ne 
ci'ois j)oint à ses larmes, son cœur est trop sec. J^i; prince 
Orlof éloil près d'fdleel gardoitune fort bonne contenance. 
Le comte Ivan (]/.ej'niclief, en conrlisan d(''cid(''. lui a l'ail 
trois grandes révérences et une légère à Polemkin. (|iii 
s'en va, dit-on, incessamment. 

J'ai été dîner chez Nolkt'iii, cpii est parti après pour 
voir sa future; <le là, j"ai été au Vasilioslrof avec les 
Behmer. La pauvre Zéno\ iof nest pas bien ; nous avons 
parlé ensendile du comte André, et je l'ai quittée pour 
le rejoindre. En conséquence, j'ai été chez Mme Nélé- 
dinski ; on m'a dit qu'elle n'y étoit pas. Chez lui, un domes- 
tique m'a dit (pi'il étoit chez cette femme, et jai vu le bon 
(iodefroid qui alloit pai'tir. En retournant chez la Nélé- 
dinski, oii en effet il étoit, j'ai laissé un billet adressé à 
Razoumofski, par lequel je lui demandois ta quel instant 
je j)Ourrois le voir; on m'a rapporté mon billet et je nai 
;pas eu de réponse. Enfin, j'ai été chez Mme Zagraski, qui 
m'a dit que son frère étoit parti, mais que je le trouverois 
peut-être chez le comte de Brùhl. J'y ai été, et n'ai vu que 



• ANNEF. 1776. — MARDI, 7 MAI. iiU 

le baron do Sacken, qui m'a dit que Razoumofski avoit 
reçu de nouveaux ordres de partir à six heures, et (jn'il 
avoit envoyé devant lui ses équipages, qui étoient là 
devant à l'auberge. Nous avons politique sur cet événe- 
ment, auquel on a mis de réclat. Sacken prétend que cela 
vient de loin, que son rapprochement de Potendvin depuis 
Moscou est une des causes pour lesquelles le grand-duc 
ne l'a pas soutenu. D'autres parlent de Dufour, qui a dit 
des horreurs sur lui, et par le ministère duquel on a fait 
croire au grand-duc (|ue Razoumofski l'a fait cocu, outrage 
abominable qu'on a rendu presque vraisemblable par la 
conduite qu'on a tenue vis-à-vis le comte André. Peut- 
être bien que le prince Henry est entré dans toute cette 
intrigue; il soutient Potemkin, pour empêcher le crédit 
des Orlof qui ne sont pas Prussiens, et s'il pouvoit acheter 
de Potemkin la Russie, que ce favori lui vendroit bien, il 
auroit entièrement gain de cause; c'est ce que nous ver- 
rons. 

Sacken m'a appris que le marquis de Vérac avoit un 
congé pour revenir en France. J'ai soupe chez le ministre 
de Saxe, avec Bruhl, qui est arrivé à dix heures et demie 
et m'a demandé d'aller à Crasnabac pour y voir Razou- 
mofski. Il m"a dit (|u'il étoit espionné et (pi'il avoil djiil- 
leurs un officier qui l'accompagnoit. Jesuis parti à minuit 
et crois avoir rencontré sur le chemin la voiture du comte 
André. En rentrant chez moi, j'ai trouvé un biUet de lui, 
pai- lequel il me mande qu'il s'est refusé au ]»laisir de me 
dire acHeu, par ménagement pour moi; (pi'il est ('j)ié et 
qu'on sait que nous nous sonunes vus. On m'a dil, en 
effet, mon ami, que sous Elisabeth, un cavalier d"and)as- 
sadc de Suède avoit été enlevé pour la Sibérie dans 
la même circonstance et n'en étoit icxcnu que sous 
Pierre III. 



t>;;o .Mil it.NAL iNiiMi; 1)11 (;iii;v.\i, 11.11 bi; coiiiîi.iion. 

lionsoir: Iniil ce (|ii(' je vois me nninil I .'iinc cl je 
soiipiit' ;i|»r('S lii l'iaïKu; ; (• l'sl \cÀ Ut cri yécit'Tal de Ions les 
(''lr;iii[;('rs i|iii oui (|iiill<'' Iciic [i;iy> |ioui- afraircs. 

Mercredi, <S'. — Au même. 

L'allairc du comte André, mon ami, aura, dil-on, des 
suites; les uns disent qu'il restera à Revel, d'autres pai- 
lent d'Arciiangel, et de là en Sibérie il n'y a pas loin. On 
dit encoi'e (jue le piincc Koiiiakin a ét('; enlevé ct.-tte nuit, 
mais il n'y arien de moins sûr. 

J'ai été voir la petite Nélédinski, qui ma conlirmé dans 
mon opinion sur la Zagraski. Elle m'a parlé des contes 
(jn On forge sm* Uazoumofski : (|n on a ti'ou\('' dans une 
cassette de la grande-duchesse une correspondance amou- 
reuse, dans laquelle il y avoit un projet de traité avec le 
grand-duc, dans lequel M. de Juigné éloit compris (Ij. 
Elle désire bien que Razouniolski obtienne la permission 
de voyager; mais elle regarde cette difficulté plus grande 
du côté de son père, qui ne consentira peut-être pas ;i 
payer ses dettes. Elles consistent en vingt mille rouble >. 
Ilespéroit les payer aux couches de la grande-duchesse, 
à qui l'Impératrice devoit faire un présent de deux cen> 
mille roubles, ainsi qu'au grand-duc. Tu te rappelles, 
mon ami, que je t'ai dit à Moscou (jue ce prince avoit 
arrêté les mémoires du comte André, pour être payés 
ensuite; c'étoit là l'époque. Au surj)his. Uazoumofski père 
est riche, et si ce n'est que de lui que dépendent les 
vovages de son fils, j'espère qu'ils auront lieu. 11 lui 
donne cinq mille roubles de pension, et cela est suffisant 
pour voyager avec sagesse. 

(1) Voir la note de la page 230. 



ANNËE 177G. — JEUDI. 9 MAI. 251 

On m'a dit que Dufouréloit l'cnvoyo; je n'en crois rien. 
C'est lui, mon ami, qui a servi à la cabale contre Razou- 
mofski; le comte Panin et l'Impératrice en avoient fait un 
espion, et quelqu'un a dit à Combes qu'il avoit été témoin 
à Moscou de toutes les allées et venues faites à ce sujet. 
Ce même Dufour a dit au comédien Dugué, soit de bonne 
foi ou par malice, lorsqu'on a annoncé la grossesse de la 
grande-duchesse : « Mon ami, cet enfant est du comte 
André. » 

Jeudi, 9. — Au même. 

Je crois tavoir dit, cher frère, que Lormoi, écuyer du 
grand-duc, avoit reçu son congé; il n'attend pour partir 
que le payement des quinze cens roubles qu'on lui doil. 
On lui avoit annoncé un présent; mais, avant même de le 
payer, on lui a fait refuser sa nourriture ordinaire. Il faut 
l'entendre, mon ami, sur le compte des Russes ! Le grand- 
duc, suivant lui, est sans caractère, foible par tempéra- 
rament. méfiant par foiblesse, cruel, injuste par méfiance 
et libertin par fainéanlise et désœuvrement; il a tous les 
vices des petites âmes et aucune vertu; ne croyant point 
à la probité, il regarde avec mépris tout ce qui l'entoure, 
et souvent il a dit à Lormoi que les gens de sa Cour 

étoient tous des j...-f Le comte André, suivant lui, 

n'a pas été excepté, et c'est à tort que ce jeune homme 
s'est flatté de son amitié. Ce prince joint à toutes les (jua- 
lités que nous venons de déduire une crasse horrible, 
jointe à beaucoup d'ostentation. Sa maison est mal payée; 
il fait dégalonner ses habits pour faire des housses et 
donne à des gens qui n'en ont pas besoin. 

A l'égard de l'Impératrice, hier avant de venir pleurer 
à l'enterrement de la grande-duchesse, elle a été déjeuner 



2:ii .i(»i-ii.\\i, iNTiMi: i»r (;iii;v,\i. ii.it iik coniUiiioN 

rllC/ MllM', |,;il(iiii| (II. ,111 Mnii.islt'ic, iiNCC iiiir l.ii'ji' 
Ir.iiiclic «le j.ilillMtii [loiirsc i-{'sl;iiinM-. \|iri'S l;i ri'T(''iii(iiii' 
l'Ile ;i ictoiiiiK' :iii Mon.ish-n'. .m lilr ,i ilini- (Jrir t\i 
ilriiKiisclIrs lui .1 cii.iiili'' (|iir|i|iii' Julie, soiis jir'(''le\le i|r 
l;i r.iire rire |iiiiii' l;i disl r;iire. el ;i reni|ili |),nT,iileiiieiil 
son iiileiilinii. L lm[it''r;iliice l'.i lorl can's.siW! el .1 ilil ;i 
L;il(ill(l : « .1 ;iime l)e;illC()ll[) celle eiiLillI. [ini'Cc (|ire|Ie me 
resseillhle ; elle |i|eiire el lil eu liit'iiie leiii|is. » (]»'lle 
rt'iiiiiie, au sur|)lus. (>sl liuc. seul la su[H'Ti(ii ih' de s(ui 
i;(''Mit' sur le j^iaud-duc (|ui ral)liorr(î; mais comme il est 
luiblc, valétudinaire, lou^i'' d'écrouellosof (riiomori-oïdes, ' 
elle TIC le craint pas; il porle en lui (Tailleurs lanl de 
causes mortelles!... La noblesse, au surplus, le ru<''|.rise. 
Lornioi nTaapprisqu'indépendaniiucul du pelil lîohiinsUi, 
('Ie\<' aux (]adels, riuipi'i-alricc; l'aisoit élever lui autre 
l»;il;ird eu prince; il a. dit-on, dix à onze ans. J"ai voulu 
lui dcuiauder d'où iltiroitses instructions; il m'a répondu 
(|u"il ne pouvoil ])as [larler ici, mais (pi'après avoir \ u le 
comte de Vergennes, il pourroit bien le charger d'un 
pa(juet pour moi. Je ne l'ai pas pressé davantage; mais 
je serois fort aise d'être mis au fait entièrement par lui. 
Il paroît connoitre parfaileineut le grand-duc, et il croit 
que le comte André s'est trompé sur son compte ; il n'en 
étoit pas autant aimé (ju'ille comptoit, et ce prince ne lui 
é'toit pas plus allaclié qu'aux autres : il v a des gens qui 
n'aiment rien. Comme Lormoi est un peu bavard, et (jue 
tout en disant ([uil ne peut rien dire, il parle beaucoup, je 1 
l'ai (|uesli()nnt'' sur le compte des SoltiUof, qui sont auju^ès 
du grand-duc; ils ne valent rien, m"a-t-il dit, ni l'un ni 
l'autre; le grand-maître est bas, sa femme est méchante. 
'. Il m'a confirmé sur le sort de la sage-femme, (|ui a vu la 

(1) Directrice du Siiiolnyl Monashjr. le Saint-Cyr russe. Elle ilait Fran- 
çaise. 



ANNEK 1776. — JKUDi. 9 MAI. 253 

gramlo-diichosse ; elle a, dil-oii, disparu, et il est con- 
vaincu que Jvrouse étoil d'accord a\ec elle pour faire 
périr la grande-duchesse, qu'il regarde comme une victime 
de la jalousie et de la crainte. Cette fenmie donnoit trop 
de nerf à son mari; l'Impératrice nereconnoissoit plus ce 
prince. Toul ceci ne le rendra j)as facile à. remarier. 

A propos de politicpie, Loi'moi ma dit (ju'il craig-noit 
que M. de Juigné fût vendu par <pud(|u'un de sa maison. 
Ses soupçons tombent sur Antoine, à cause <le quelque 
chose qu il lui (Ht un jour au sujet de Dufour, qu'Antoine 
connoit; d'ailleurs, je sais (}ue ce faquin-là s'est \anté 
chez le comte Chérémétief d'être très bien avec le mar- 
quis de Juigné, et (|u'il a ajouté que M. Durand causoit 
avec lui des affaires, tant il avoit sa confiance. Je serois 
bien fâché d'accuser l'abbé Desforg'es, mais il sait le 
russe, il est patelin, faux, et possède le talent particulier 
de flatter et de servir son amour-propre, vis-à-vis les 
étrangers particulièrement. 

J'ai su par Lormoi une pai-licularité sur un nonuué 
Azon, qui avoit été nommé consul de France ici. du temps 
de la Dubarry (1). Son frère (2) arriva à Londres, oii étoit 
Lormoi, pour l'emplette ordinaire du Roy. Ce Dubarrv, 
soutenu d'Azon, sous prétexte d'allaires, étoit venu pour 
gagner de l'argent au jeu par industrie. Une entremet- 
teuse leur (Ht qu'il y a dans les prisons un liche négociant 
détenu pour fait de b..., qu'en obtenant sa grâce on pour- 
roitle plumer. En conséquence, on attire le duc de Cuni- 
berland (.'i), frère du ro> d'Angleterre (i), chez l'entre- 

(1) Oa saitqno la Du Bany « rr^iia » onicielliirnetiL à la cour do Fi-aucii 
depuis le mois d'avril 170!) jusqu'à la iiKU't de Louis .W (10 uiai 1774). 

(2) Le couilc .leau du lîarry-Céro.-., dit le Roué, boau-IVère de la maî- 
tresse de Louis XV (1722-1791), 

(3) Hcnri-l''rodcric, duc do. (luiuberlaud, lïls de George II. 

('f)(;oory(^ III, né le 4 juin 1738, proclamé roi d'Angleterre le 26 oc- 
tobre 1760 cl morl le 2'J janvier 1820. 



254 JOlJItiNAL INTIiMK DU (;ili;V.\IJi;H l)i; CfjItlSKIUtN. 

iiicItcliM' : il \ I r(»ii\(' iiiir I ri' s jolif lillc li.'iliil !('■(• m \cii\ c. 
(|iii l'iiil le i(')lc (le la rt'iiiiiif (Irsoléc do ce m'-gociaiit, <loiil 
clic iiii|)l()r(ï la f^ràcc. Lo «lue. de Cumhorland. (jiii csl. 
(lil-oii, bclo eL voliipliKMix, jiroiiicl pfolcclion ;i celle 
l'cmiiic. La. grâce csl, ohiciiiic. I ciili-ciiicllcii.sc coml à |;i 
prison dire à ce négociaiil (piil doil sii Jihciié à M. Dii- 
bai'i'x , à qui le duc de Cumhcilaiid la accordée. Le négo- 
ciant, sensible a celle l'avein', iinile M. Dubarry à dincr 
avec Azon ; Dubarry (il ;i|)pofter son vin, qui servit ponr 
enivrer le pauvre néjiociaiit. On demande après le dîner 
des cartes, et l'on finit par gagner au pauvre prisonnier 
dix mille guinées, qui lurent payées sur l'ordre du uégo- 
ci;inl. Cependant, la véritable femme du négociant dé- 
brouille celte .liraire, nuiis il n'étoit plus temps; les dix 
mille guinées éloient partagées entre l'entremetteuse. 
Dubarry et Azon, ([ui décampèrent bien vite. 

Vers le même temps, Lormoi lit la connoissance diiii 
nommé Morang, cbez d'iion (1). Le Morang, ou d"un 
nom approcliant, gagnoit tristement sa vie à faire des 
libelles. C'est lui (jui a écrit le GazctliiT cuirassé, (jui lui a 
valu mille guinées, et Lormoi en lut un nouveau sur le 
Rov, dont l'auteur en refusoit quinze cens. Lormoi lui en 
propose deux mille pour le soustraire au public, et sur- 
le-champ écrit et envoie un courrier à M. d'Aiguillon {2) 
qui l'approuve et lui propose d'ollrir au faiseur de libelles 
une pension depuis trois jusqu'à six mille francs; Lormoi 
convient à cinq mille. Le ministre lui fait de nouveaux 
complimens sur sa conduite ; mais, au lieu d'envoyer lar- 

(1) CIiarles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée de Beaumoot 
d'Kon (1728-1810), eavoyé en Russie en juin 1756 pour aider dans ses 
négociations le chevalier Douglas, et en septembre 1757 pour seconder 
le marquis de l'Hôpital, était passé en Angleterre comme secrétaire 
d'ami)assade du duc de Nivernais (mai 17G2). il ne quitta Londres que le 
13 août 1777. 

(!') Ministre des affaires étrangères. (V. ci-dessus, p. 77, note 1.) 



ANNEE 1776. — SAMEni. ii MAI. 255 

gont, il envoyasix exempts depolice, qui furentdécouverts 
et traités sans ménagement; l'im d'eux devint fou. Je ne 
sais ce qu'est devenu le manuscrit; mais Lormoi en fut 
pour ses frais. 

Tu n'imaginerois pas, mon ami, que l'on tâclic de me 
fourrer dans l'histoire de Razoumofski. On prétend que 
je blâme la conduite qu'on a tenue à son égard, et l'on a 
raison; mais c'est une fausseté do dire que je m'en suis 
expliqué. J'ai témoigné du regret de le voir disgracié; 
j'ai trouvé imprudent et gauche pour le grand-duc, mal- 
honnête pour la mémoire de la grande-duchesse, de punir 
sur-le-champ Razoumofski d'une faute, d'un crime qui, 
s'il est vrai, devroit être caché; mais il ne m'importe 
guère que le gouvernement fasse une bêtise, je ne m'en 
mêle en aucune manière. On dit d'ailleurs, au sujet du 
comte André Razoumofski, que le maréchal prince 
Galitzin a reçu une lellre de l'Impéralrice. par laquelle il 
est permis à André, en considération des services de son 
père, d'aller en Ukraine. Cette lettre est du reste fort 
sèche relativement à Razoumofski, qu'on alfecle do 
regarder connue méritant la punition la plus rigoureuse. 

Samedi, 11. — Au inêiiie. 

J'ai été, mon ami, diner chez Raimbert, et de là au 
('ouvenl. Je t'ai di'jà parb', je crois, de ri'labh'ssomont 
d'éducation des jeunes demoiselhis, comme elles soiil 
divisées en trois classes, dans chacune desquelles elles 
restent trois ans. Elles sortent au bout de lUMif, et c'est 
aujourd'hui que s'est failo pul)li(juoinonl, la dislribution 
des prix. Le lieu oii se tient cette assemblée est le même 
on l'on donne les bals. Il y a une grande balustrade qui 
enferme ou sépare ces jeunes personnes de la foule, qui 



286 .irmitNAL iNTiMi; Dr f:iii:v\Lii:i; ni: coiiiuiitoN. 

('loilcxliriiir. Ail milieu ilc col ospacci on amis une table. 
aii|)iM's (le lii(|ii(;ll(' s rsL placée Mme Lafoiid \i.s-;i-\is, cl 
MM. licIzUx et Mimicli (\ ) h ses c<H('-s. Des coiileaii.x. des 
ciseaux, des boucles d'oreilles, etc., ont été di>lril)iit'-s aii.\ 
Tiliis |M'lil('S jtiii' Mme Lalniid. ajircs (|iic le nom de 
jeunes jjersomies a (''l('- prononce par un homme ijui en 
faisoil tout haut la bîclui'e en russt;. Après sont venues 
les plus grandes; on leur a distribué douze médailles d'or 
et d'argent, et à Imil de celles-Ia le cliillVe de rim[M'ra- 
trice, dont cinq seront Indes ou demoiselles d honneur. 
Sur ces médailles, il y a d'un côté le portrait de l'Impé- 
ratrice, et de l'autre une rose et des ceps de vigne avec 
un exergue. Je verrai tont cela an premier joui-, ainsi 
que les ouvrages de ces demoiselles, qui sortiront lundi 
pro(diain. 

(]elte céi'i'monie est inU-ressanle à \oir; mais le sorl de 
bean(X)up de ces jeunes persoinies est fort à jtlaindic. 
Tous leurs talens agréables serviront peu à celles (|ui 
iront s'ensevelir sous les glaces de Tobolsk. Quant à 
celles qui n'ont point de parens, il y a une masse de 
cent mille roubles, donnés par Sa Majesté Impériale pour 
les aider, et ce secours leur sera utile. 

Dimanche. 12. — An même. 

C'est aujourd'hui le 1"" mai, suivant le style russe, et 
l'usage est de se promener en voiture à un endroit qu'on 
appelle Catherinhof, espèce de parc assez agréable, dont 
l'allée qui sert de promenade ressemble assez à celle de 

(1) Le comte Jeaa-Ernest Miinicli (1707-1788), directeur général des 
douanes de l'étersbouig, plus tard président du Collège de commerce et 
auteur d'une Ebauche pour donner inir itirc de la forme du gouvernmnnl 
en lliisaii'. Frère du fameux l'eld-inaréclial Burciiard-CInisloplie Mimich. il 
avait été lui-même ministre de Russie eu France, de t731 à 1738. 



ANNÉE 1776. — DIMANCHE. 12 MAI. Cz^iJ^ 

Longchamp. Tl y avoit beaucoup de monde, tant à pied 
qu'en voiture, tant peuple que gens comme il faut; mais 
ce n'est pas mouvant comme les boulevards de Paris; le 
même esprit de liberté, de gaîté n'y règne pas comme en 
France; on ne voit ici ni le peuple des autres pays, ni le 
ton du nôtre particulièrement, qu'on veut cependant 

Plus j étudie cette nation, et plus je la ti'ouve dillicile a V — -^7^ 
délinir. C'est un composé d'êtres si peu assortis les uns 
aux autres, entre lesquels on ne trouve point la grada- 
tion des nuances, et où vous ne pouvez saisir le progrès 
et la marche de leurs idées, de leurs principes, de leurs 
systèmes! Vous voyez au premier coup d'oeil un peuple 
de barbares et une noblesse éclairée, instruite, qui a des 
manières polies, engageantes; à l'examen, vous vous 
apercevez que cette même noblesse n'est au fond que ces 
mêmes barbares habillés, décorés, et ne dill'érant de la 
partie brute de la nation qu'à l'extérieur. J'en excepte ( IMW^' 
toujours quelques individus heureusement nés, que le 
commerce des étrangers ou d'autres causes ont fait 
échapper à la règle générale. 

J'ai vu les ouvrages des demoiselles du Couvent, qu'on 
expose dans une grande salle, où l'on voit écritures, 
plans, dessins, peintures, musique, etc. Il n'y a rien de 
merveilleux dans tout cela, mais ce sont toujours des 
conuuencemens. Ces jeunes personnes sont sorties du 
Monastère mercredi, eL plusieurs d'entre elles seront 
accueillies par des femmes de la Cour, qui les prennent 
comme demoiscdlcs de com[)agnie. Mme de Néh'dinski 
en a une des nobles et compte en prendre une des bour- 
geoises. 

On ne dit rien de positif sur le sort du comte André 
Uazoumofski; les uns croient (pi'il ira en Sibérie, d'autres 

T. 1, 17 



238 .l(ti;i{.N.\L LNIIMi: I)IH;III.\ A Ll I H Iti: CUlUillioN. 

(lisciil (|u il \;i;i .\rcli;iiiL;<'l ou <l;iiis I Arclii|icl. oii il \- a 
une lui'jailc, (lil-i)ii, a ses oimItcs. 



Lundi, '^0. — A Mlle Charloltc dr lii'lnnvr. 

C'est dans ton sein, mon .lirnahle amie, que je veux ï 
tout déposer, plaisirs el peines, allections de toutes les 
espèces; c'est toi seule qui seras ma confidente, c'est toi 
seule que je trouve digne de mon entière confiance. 

J'ai reçu ce matin une lettre du comte André Razou- j 
mofski ; elle vient de Revel par un chirurgien de son père, I 
qui y a accompagné le pauvre disgracié. Cet ex-favori a 
conservé dans son malheur cette âme honnête et tran- 
(juille. cet esprit sain et philosophique (pii me l'a fait 
api)récier dans le tourbillon de la faveur. Aussi, ma Cliar- 
lotte, tu ne me verras point changer de façon de penser à 
son égard; je ne serai pas volage comme la fortune. Tn 
sais, mon amie, les impressions de méfiance fju'on .1 
voulu jeter sur ma conduite; on a dit à l'Impératrice que 
j'avois reconduit Razoumofski deux ou trois postes le 
jour de son départ, pendant que j'étois tranquillement 
(•liez le baron de Sacken, d'oii j'ai vainement compté le 
\()ir à son passage; car je n'y ai pas réussi. On a eu 
même la bêtise de dire que j'étois enlevé, ainsi que 
Combes, et envoyé en exil. Ces propos ne prouvent 
qu'une chose, mon amie, c'est (jue Razoumofski est fait 
pour avoir des amis, et que les Franrois sont capables 
de ne pas les abandonner (hms la disgrâce. J'ai couru 
toute la matinée pour lui; jai été chez Mme Nélédinski, 
qui, je crois, l'a oublié, malgré la vive tendresse quelle 
avoil pcmr lui. 

J'ai vu Mme Zagraski, sa sœur, qui va le rejoindre, à 
ce qu'elle m'a dit, à Revel. On dit qu'il en partira bientôt. 



ANNEE 1770. — MARDI, i^l MAI. 2o9 

pour les pays étrangers, à ce qu'on espère: on croit même 
(ju'il sera nommé iniiiistre plénipotentiaire de Russie en 
Portugal. 

Mardis. 21. — A mon firrc. 

Il y a nouvelles sur nouvelles. La décadence de 
Potemkin, la faveur renaissante des Orlof, le départ du 
prince Henry, qui accompagne, dit-on, le grand-duc à 
Berlin, oii il doit voir sa future épouse, princesse de 
Wurtemberg (1), promise au frère de la défunte grande- 
duchesse (2), tous ces événemens prêts à éclore donnent 
lieu à mille conjectures. Je n'en ferai aucune, parce que 
le dénouement arrivera sous mes yeux. 

Il y a eu aujourd'hui distribution de prix au Corps des 
Cadets, cérémonie ressemblant assez à celle des demoi- 
selles du Monastère. Il n'y a eu que douze à quatorze 
jeunes gens qui soient sortis; le prince feld-maréchal 
Galitzin leur a distribué des médailles d'or et d'argent de 
dili'ércntes grandeurs; les premières donnent à ceux qui 
les ont le privilège de voyager quelques années aux frais 
de l'Impératrice. 

J'ai soupe chez Mme Nélédinski, qui m'a dil que ki 
princesse Troubetzkoï ne viendroit point. Elle m'a donné 
à lire un billet qu'elle en a reçu, et oii je n'ai rien compris. 

(1) Dorotliùc-Sopliie-Augiista, princosse de Wurleiuberg, fille du duc 
Cliarlos-Eugènc de Wiirleinberg el nièce à la mode de Hretague de Fré- 
diTic IF, roi de Prusse, uée lo 25 octobre 1759. J']n se converlissant à la re- 
ligion orlliodoxe. avant son mariage avec le grand-duc Paul, elle prit les 
noms de Maria Fcdorovna. Malgré sa très grande jeunesse, elle avait déjà 
attiré les regards de Catherine II la première fois qu'il avait lallu marier 
le grand-duc. Le prince Henri de Prusse et Frédéric II lurent les prin- 
cipaux négociateurs de son union (V. Société imprrialr d'Iiii^loiri' d,' /{((ssjc. 
t. I, p. 1-38); c'est à lierliu, h' 21 juillet 177(i, ipn' la princesse et lo grand- 
duc se rcïncontrèrent poui' la pn inièrc fois. Deu.v jours après la demande 
officielle fut faite et agré(''e. 

(2) Louis, prince iiérédilaire de llessi'-Darmstad.t, n(' le 14 juin 17513. 



2r.() .HMJHNAL-M'^'I'IMI'; 1)1! CIII.N \ LILi; 1)1, i i ii;i!i;H( i.N. 

Il sciiihicroil (|ii(' rchi nie r(^<:;ii-(l('. cl l;i .Nt-h'-diriski m'a l'ait 
(Milcmlic (iiK' «'clci est. Je tâcherai d'/'claii-cii' ce lail. (|iii 
me paioit assez intér(;ssaiit. 

Mercredi, 22. — Au même. 

,\;i'\ été cliez la eomlesse Tiolovin, oij je dansai jiis(|ir;i 
iieul" lieures (;t demie. 11 y avoit des jeunes personnes ilu 
Monastère, indépendamm«;nt de Mlles Dougni et (ilinski, 
qui sont avec Mmes Nélédir4ski et Golovin (i). La pre- 
mière est fort gaie, et, soit naïveté ou autre chose, elle 
dit et se laisse dire de plaisantes équivoques; l'autre a 
une tournure plus fine, plus délicate. Je ne sais si elles 
ont toutes deux beaucoup d'esprit. J'ai soupe chez la 
maréchale Galitzin. qui m'a fait d'agréahles reproches 
sin- ce qu'on ne me voyoit plus. La Matouchkin y étoit, 
entre moi et le petit prince Galitzin, qui lui fait la cour. 
On a parlé de la future grande- duchesse, comme si elle 
étoit déjà à la (iOur et que la défunte n'y eut jamais été. 
Gela t'étonne, mon ami; cela ne ni'étonne plus : voilà 
les Russes! Je commence à les connoître. 

Jeudi, 23. — Au même. 

Nous sommes sortis ce matin ensemble, Combes et 
moi, mon ami, pour aller chez Le Roy. Il nous a lu sa 
dernièi-e lettre sur les Russes; elle regarde le chaos de 
leurs lois, de leurs codes entassés l'un sur l'autre, et traite 
(le leur insuffisance. Le Roy écrit bien, il présente nette- 
ment les idéesqu il annonce, et vouslesuivezsans peine et 
avec un vrai plaisir. Un corps de lettres dans ce genre, où 

(\) Mùrc de Mme Nélùdinski. 



ANNÉE 1776. — JF.UDI, :.\3 MAL 261 

il cntrcroit dans les détails de l'administration de ce gou- 
vernement, 011 il démontreroit les vices, les inconvéniens 
qui y sont attachés, etc., feroit un ouvrag-e instructif et 
1res agréable à lire. 

L'après-midi, j'ai été à la campag-ne avec les Behmer; 
Charlotte étoit triste, elle me croit amoureux de Mme Spi- 
ritof, parce qu'on le lui a dit. Avant de la quitter, j'ai eu 
une explication avec elle là-dessus; je lui ai persuadé, 
autant que je l'ai pu, que tous les propos qu'on tient sur 
moi sont faux. Je l'ai quittée pour me rendre chez 
Mme Zénoviof ; j'y ai trouvé la princesse Troubetzkoï. la 
Céreste, et nous y avons soupe fort gaîment. J'étois entre 
la Zénoviof et la princesse, et je leur faisois des contes 
dont elles rioient; la dernière me reg'arda plusieurs fois 
à la dérobée en souriant, comme pour me faire entendre 
(ju'elle entrevoyoit la raison de ma manière d'être géné- 
rale, et qu'elle n'en étoit pas la dupe. Après le souper. 
Combes l'entretint pendant quelques instans et remarqua 
les regards de la Céreste, qui avoient l'air de pénétrer 
ce qu'il disoit. Ainsi, mon cher, tout me persuade que 
la princesse n'est point prévenue contre moi, et que 
tout ce barbouillag'e ne vient que du père et de la gou- 
vernante. 

Le comte Panin languit toujours; on lui a fait déjà 
deux ponctions, mais il faudra, je crois, en venir à la 
grande opération, qui est d'ouvrir les bourses et d'arrêter 
par un bandage le progrès de la descente du boyau. 11 
n'y a que très peu de chirurgiens en état de faire cette 
opération, et l'on m'a parlé d'un François, réfugi(> en 
Angleterre par bannissement, qui y serait fort expert. Le 
comte Panin d'ailleurs est trop usé de libertinage et trop 
foible })0ur soutenir celle opérai ion, ce (]ui rend son état 
dangereux. 



l'Oïi .loint.NAi. i.NTi.Mi'; DU (;iii;\ .\Lii;i! di. CDitinjut.N. 

(>ii III ;i ;i|)|iris (jiic !<• iii.ii-iaLir ilii coiiilc Pirirc U.izoïi- 
iiK^l'ski (Ij, niHiiicl son père le imiitîclial s'est fortement 
opposé, l'egardc; une jeune \(;ii\<' ipji avant on pendant 
ce temps a «'-lé maîtress(; du ^rand-duc, qui la \ovoit diez 
1(! comte; Panin ; et xoiià la cause de cette grande ()jt|)Osi- 
tioii du maréchal à ce mariage. Le grand-duc ii l'ail un 
présent d(5 noces de trente mille roubles. 

Vendredi j 24. — Au même. 

Je tai écrit ce matin, mon ami, par M. Lormoi, cy- 
diîvant écuyer du grand-duc, congédié ainsi que tout ce 
qui a appartenu à la grande-duchesse. On lui a fait des 
horreurs inconcevables; on ne lui paye point les (piinze 
cens roubles (pi'on lui doit, et loin de lui donner un pri'- 
sent qui lui a été promis, on lui a envoyé pour tout cin(| 
cens roubles. Aussi chante-t-il de beaux vers à leur 
louange. Il m'a conseillé de continuer à me conduire 
comme je fais chez les Russes, avec beaucoup de gaîté, 
mais sans aucune confiance, et m'a recommandé de me 
défier de Guibal et de Boisson, deux agens espions de 
Dufour. Le second, qui a été valet de chambre du comte 
André, est François; il est souvent venu chez moi pour 
voir Garrv; mais je n'ai nulle inquiétude de ce qu'il a pu 
dire et remarquer. Lormoi prétend que les dettes de la 
grande-duchesse sont de trois millions de roubles; il le 
sait, dit-il, de bonne part. 

Samedi. 25. — Au même. 
Lormoi est parti, mon cher, ce soir; il ne le seroit pas 

(1) Frère du comte André, l'ami du chevalier de Corbcron. 



ANNEE 1776. — SAMEDI, 25 MAI. 263 

eacoro sans M. de Juigné, qui lui a prêté cent soixante- 
quinze roubles, que Lormoi avoit caulionnrs pour un 
François et dont le paiement a diminué la bourse du 
voyageur. Ce service bonnéte, que lui a rendu M. de 
Juigné, ne m'étonne pas; je te l'ai dit plusieurs fois, mon 
ami, il est avare, mais juste et bonnéte. Nous avons fait 
ensemble des visites, entre autres à Mme Zénoviof, cbez 
qui je l'ai présenté, ainsi que cbez la princesse Cberbatof, 
où l'on m'a montré une des médailles données aux demoi- 
selles du Couvent qui sont sorties. Je t'avois dit qu'il y 
en avoit d'or et d'argent; je me suis trompé, elles sont 
toutes d'or, mais de trois grandeurs. D'un côté, l'em- 
preinte de Sa Majesté Impériale avec son nom; de l'autre, 
on voit des ceps de vigne de différentes grandeurs; le 
soleil darde dessus ses rayons, et au milieu de son disque 
on devroit voir une rose, l'emblème de l'Impératrice, 
mais on ne la voit point, l'empreinte étant mal faite. H y a 
au baut de la médaille une exergue russe, qui veut dire : 
C'est ainsi qu'ils s'élèvent. En bas est une autre devise qui 
annonce que c'est le prix de la vertu et du mérite. Le 
nom de chaque jeune personne qui a une médaille y est, 
avec l'année. 

J'ai fini ma journée, mon ami, en m'ennuyant chez la 
comtesse Ivan, où j'ai soupe. Tu sais ce que je -t'ai dit 
sur cette femme plusieurs fois; elle est Russe et me Fa 
prouvé ce soir. Sa contenance étoitplus polie, plus liante 
vis-à-vis de moi; j'en ai été surpris, mais mon étonne- 
ment a cessé, lorsqu'elle m'a dit qu'elle désiroit avoir 
une devise pour mettre sur un coulant de bourse qu'elle 
envoie au comte Stackelberg, dans laquelle il doit rece- 
voir le gain d'une société de jeu. Elle a cru avoir besoin 
de moi et devoir me caresser; je lui ai laissé croire (jue 
je ferois ce qu'elle désire, mais je suis bien déterminé à 



2f)4 JOlMtNAL liN'I'IMK DU CIIKV.MJKII l)K COUKERON. 

n'en T'icii r.iirc (-'(!sl uirisi (ju il Liiil |t.i\t'i" les '/cns tic la 
nicnic nionnoic. ilonl ils se scr\rnl. 



Diiiulinlic. ?6'. — Ali lurmc. 

Lo, grand-diic vient mardi à Kaminiosirof. poser la |ii<'- 
inière pierre d'un édifice (i). Son voyage de Berlin ne 
paroît pas sûr, comme on l'avoit d'abord annoncé; on 
répand, ])ar politique peut-être, li- hiiiil (pTil n'aui'a pas 
lieu. Sa douleur est oubliée. 11 y a, dit-on, une frêle df 
rimpératrice qui contribue fort <à le distraire. Au sur- 
plus, on reparle de comédies particulières. Le maréclial 
Galitzin va faire bâtir un tbéàtre; il en est question cbez 
la Golovin, la Spiritof, etc., et je suis engagé partout. 
On a donné ces jours-ci à Tsarskoïe-Sielo le Baihier de 
Scrille, qui a eu le plus grand succès; on le redonnera 
encore. 

Mardi, 28. — Au même. 

Jai diné avec le marquis de Juigné cbez le prince 
Cberbatof. Plus je vais dans cette maison, mon ami, et 
plus j'en suis content. C'est une de celles où l'on tient le 
moins aux préjugés nationaux. La maîtresse de la mai- 
son a de l'esprit et des connoissances sur le monde. Elle 
n'est pas contente du Monastère, dont elle vient de retirer 
sa fille, qui n'y a rien appris de bon, à ce qu'elle prétend. 
Elle ajoute que sa santé se ressent de la modicité de la 
nourriture, à l'égard de laquelle il y a une lésinerie bor- 
rible. Quant au moral, elle ne m'en paroît pas plus con- 
tente; ses connoissances sont telles, à cette jeune per- 

(1) Il faisait construire un palais pour lui-même. 



ANNEE 1776. — MARDI. i\S M.M. 2fi:i 

sonne qui a reçu une médaille, qu'on est obligé cliez les 
parens de lui montrer à écrire. Nous en saurons davan- 
tage encore par la suite; mais ces jeunes personnes, 
accoutumées h. dissimuler, ne disent pas tout ce qu'elles 
pensent, tout ce qu'elles ont vu. Il y a deux ans qu'on 
étouffe leurs plaintes par les dissipations qu'on leur 
donne; mais le charme se dissipe, elles ne craignent 
plus Mme Lafond, et dès qu'elles l'auront perdue de vue 
tout à fait, elles parleront. La princesse Cherbatof a dans 
cet établissement une autre fille qui l'inquiète; elle dit 
qu'elle n'y a placé ses enfans que sous l'aile de la prin- 
cesse Dolgorouki, sœur du ministre à Berlin. Cette femme 
avoit du mérite pour cette place qu'elle occupoit en chef, 
ayant sous ses ordres Mme Lafond, qui a trouvé le moyen 
de gagner les bonnes grâces de M. Betzky, en sorte que 
l'on a fait éprouver à la princesse Dolgorouki tant de 
désagrémens qu'elle a quitté sa place, et Mme Lafond lui 
a succédé. Tu t'imagines d'après cela, mon ami, d'après 
surtout l'esprit prétendu de Betzky, que cette Lafond est 
une femme essentielle, ou tout au moins douée de con- 
noissances agréables. Rien de tout cela : son plus grand 
mérite a été sans doute d'encenser Betzky, ce vieillard 
sot et vain qui a plus travaillé pour lui que pour sa 
nation. Je ne jugerai pas cette Lafond sur son origine; 
elle est, dit-on, hlle d'un marchand de vin d'ici, et je ne 
pense point que son éducation lui ait fait oublier son état; 
mais ce qu'il y a de plus sûr, c'est qu'on s'accorde à dire 
que cette femme n'a nul principe, nulle instruction. Ce 
(|ui est bien certain, c'est que j'ai vu, mon ami, l'instruc- 
tion en forme de conseils qu'elle a donnée aux demoi- 
selles du Monastère qui sont sorties, (juil n'y a dans ces 
conseils aucun système lié de conduite, (jue leur base est 
nulle, que la diction n'en est pas françoise, que les fautes 



-2i;n .Kirii.NAL i.ntimi: i.i' cm v \i.ii i; ki; coiiitiiHoN. 

(1 iiirniiccl ioii cl il'orllK »;j r.i |i|if \ I (iiiriiii lliMil . cl i|iii' rien 
Il Csl, |)liis |)il()y;il)l(;, soil |i(»ur le loiid. soil. [xiiir l;i Inriiic 

(Jllîllll il (TS l.UlIcs. on |icill (Inlllifl- I rxciisc tl(!S t(>|iics 
iii.'il rail(;s: iii;ii> cri,! |ii'iiii\ cidil Idiil ;iii niniiis iim- 
allrtMisc iK-jj^li^cucc <liiiis j't'.xaiiicii do ce (jiic loiil i r^ 
JfUiu'S personnes journellcMicnl. cl |iiiiii- t'IIfs-ménMîs, si 
l'on ne niel pas j)lus d'allcnlion à ce (|ne le pnhlic dcvoit 
voii" et pouvoiL juger. J'ai un cahier de (mîs insU'uclions. 
(|ii"(iii doii, me cojiiiM' avec loiiLes ses l'anles; In jnucra- 
par toi-in«''iiic cl tu ne seras plus ébloui par les iniperli- 
nens éloges (|ue l'on donne à ces établisseniens et à leurs 
auteurs. 

Après avoir passi'' une partie de 1 après-dîner chez \i-> 
Behnier, où j'ai fait une lecture de roman, j'ai été souper 
chez la comtesse Golovin, où étoit Mme Nélédinski. que 
j'ai beaucoup plaisantée sur le compte de l{azonm(tr>ki 
et sur son inconstance h elle. Cctic conversation iir hn 
a pas j)hi. ni'a-t-elle dit; cependant, tout en me le disanl. 
tout en m'assurant qu'elle n'ouidioit pas les absous, elle 
m'a presque fait entendre qu'elle n'étoit pas inconsolable. 
C'était le cas de ne pas faire la sourde oreille; je l'ai faite 
cependant, mon ami, car il faut avoir des mœurs, cpjoi- 
qu'on soit bohème, et mon cœur se plie moins que mon 
esprit à certains arrangemens. La susdite dame m'a 
ramené dans sa voiture jusque chez elle, où j'ai monté ; 
mais j'en suis descendu honnête, galant, et rien de plus. 

Mercredi, 20. — Au môme. 

J'ai fait ce malin, mon ami. une promonade avec le 
petit prince Cherbatof (1) et l'abbé, aux boutiques. J'y ai 

(1) Jean Mikliiiïlovitcii Chtcherbatof, 



ANNEE 1770. — MEHCREJ)!, i9 MAI. 267 

VU des épées de Toula, qui ne sont pas chères. J'en aurai 
une toute montée avec le porte-épée, les chaînes, etc., 
povu' cinq roubles. Ce petit prince est peu de chose ; il a 
peu d'idées, encore moins de vivacité et de gentillesse. 
Nous avons passé ensuite chez la Billot. Cette pauvre 
femme a du chagrin : un fils qu'elle a à Moscou vient de 
partir furtivement pour l'Ukraine avec trois mille roubles, 
qu'il emporte à son frère qui est ici. Ce jeune homme est le 
Benjamin de sa mère, et le jeu lui a fait déjà faire plusieurs 
sottises. La Billot s'est plainte à moi d'une bêtise que 
Lesse])S vient de faire; je t'expliquerai cela demain, mais 
c'est toujours la suite de la vanité du consul et de son 
peu d'esprit. 

Tu vas rire, si je te parle d'un dîner charmant que jai 
fait aujourd'hui en tète à tête. C'est avec un Angiois... 
Nous n'avions (juun plat, mais un plat délicieux, et pas 
d'importuns qui le partageoient avec nous. Shakespeare 
étoit en tiers avec nous, et nous avons joui, les coudes 
sur la table, de la liberté douce et point bruyante de 
l'amitié, et de l'amitié qu'on goûte à la campagne, car 
c'étoit à celle de Perraut que j'ai partagé sa frigousse, 
comme il l'appelle. Après avoir causé, lu du Shakespeare, 
mangé, il a fallu politiquer, non à la manière sèche et 
dégoûtante de Normandez, mais avec l'intérêt que le 
citoyen sage et le philosophe doivent mettre à la cause 
commune de la tranquillité. Il m'a dit que les Angiois 
royalistes avoient évacué Boston, que l'Espagne armoit, 
l'Angleterre davantage, et que le Pacte de famille pourroit 
amener du grabuge; je désire qu'il n'en arrive rien. A 
propos de politique, le baron de Sacken, que j'ai vu avant 
le dîner, prétend que les all'aires du comte Razoumofski 
ne sont pas bonnes, (ju'on a (h'couvert une correspon- 
(hmce suivie avec la cour de Darmsladl, (|iii fait son j)lus 



i'(i8 .loiii.NAi. i.NTiMi; iir (;iii:\ \i.ii;ii iii; (;Mi!iti:iio\ 

i.'r;iii(l l(nl. Ati irslc. If '_' r;iiiil-ilii'' ne |i.in»il [cis dcNoir 
jillrr ;i liciliii ; les Oi'lol" s'y sont o|i|ius(''s. cl leurs n'\)n''- 
Srnl.itioiis oui en Iriii- circl. <•«' i|iii [iiuinr Inii- f,i\riir au 
(li'l niiii'iil ili' l'olniikiii. A I t'ijan! i\r I lii>,hiirc ilc ccl If jn-jf 
(If I liii|if raliicf . iju (III (lisoil flic iiiaitrcssf du uraiid- 
diic. (»ii II a lie II (If silr à ce su je I : il m a se iilc lucid <lil (|Uf 
](' lioisièuic jour apii-s la luoil (!(■ la ^raudf-durlirssr . on 
iivoil. l'ail UH'lli'o dans If lil de ce pi-inco uno fillf pour le 
consolci" : ce rfiii(''df a v\r ml lilliMf . car ses |tlciirs 
soûl séclii'S. si jaiiiais ils oui couh'! 

Jeudi. l'AJ. — Au même. 

Il esl une Iiciirc après iiiiiiuil. cl le jour se lèxc. (l'csl 
1«^ vrai ])ays des extrêmes : le soleil ne \v\\\ pas (pn'ller 
riiorizon, ou à peine il y paroît. 

J'ai eu la visite ce matin de M. (lillard ; il n'aime pas 
Ribas du Corps des Cadets, et pn'lend ipie l'amour socra- 
ti(|ue et ses sales caresses se sont introdnils pai' lui dans 
cet établissement. J'ai peine à le croire. 

Vendredi, 31. — Au même. 

Je t'ai parle quelquefois, mon ami, du caractère faux 
de cette nation. En société, cela est gênant et fàcbeux; 
cela est atroce dans les affaires, et mallieureux celui (jui 
se trouve avoir à démêler quelque cbose avec les Russes. 
Voici deux exemples qui prouvent la prévention de cette 
nation-cv contre la notre, et son injustice en général. 

Il V a un nonmié Desmarest, marchand, cà qui un Sollikof 
devoit de l'argent; au bout d'un temps considérable de 
délais inutiles, il va chez lui l'engager plus instamment à 
le payer; ce Sollikof lui dit qu'il ne lui doit rien, et qu'il 



ANNEE 1776. — VENDREDI. 31 MAI. 269 

n'a qu'à s'adressera son tuteur. Desmarest insiste ; l'autre 
le menace de le faire mettre à la porte, et sur ce que le 
marchand lui dit : « Fi, monsieur le comte, est-ce ainsi 
qu'un Soltikof doit payer ses dettes? » il le fait prendre 
par ses gens et le fait battre jusqu'au sang-. Cet homme est 
encore (hvns son lit malade, et la justice ne s'en mêle pas. 

Un autre, Serge Soltikof (1), devanlquatre mille l'oubles 
à un nonmié Gotlin, marchand françois ('(ahli depuis vingt- 
cinq ans à Moscou et connu comme homiète homme, lui 
propose au lieu de paiement une lettre de change de dix 
mille roubles d'une Mme Gribayedof, pourvu qu'il lui 
donne six mille roubles en marchandises de retour, Godin 
accepte cette lettre de change, dont la femme en question 
lui assure elle-même le paiement; mais il propose quatre 
mille roubles de bijouterie de retour, et les deux autres 
mille au paiement. Cela est convenu. Un mois ou deux 
après, le général de police Akarof (2) le fait venir, pour 
lui demander le d('lail de cette affaire, et sans autre forme 
de procès, le fait mettre aux fers dans une cave, où il est 
depuis le 2 de février. On promet à M. de Juigné la déli- 
vrance de cet homme, mais rien ne finit. Voilà, mon ami, 
une esquisse de la justice russe et de l'honnêteté que les 
marchands trouvent dans les débiteurs de cette nation-cv. 

Je ne sais la tournure que les alfaires vont prendre : 
l'Espagne arme à force, l'Angleterre redouble, et nous 
pourrions bien ne pas rester témoins neutres. Nous fai- 
sons i(-ides appro^'isionnemens (h' chauM-e considérables; 
il y a un nommé Train, (pii est \ enu pom- choisir du bois. 
Lessiqjs a ébruité 1 aiii\('e de cet lionime. il en a j>arle à 
un Saint-Val, (pii a répandu cette nouvelle dans la colonie 



(1) L'ancien favori do Catlioriiic IF. alors grando-diiciiosse, et le porc 
prosunio du grand-duc l'aul. 

(2) Nicolas l'élrovitcli Acliarof, niaitro de police. 



JTO .KiIJIlNAL I.NTIMI, liT < ;il l.\ \ l.l Kit 1)1. Cf illl!l.|{(l.\. 

lllILlIoisr. Ci- ijlli 111' jii'lll |i,is jilDilllll r llll liOII ctlcl (l.iUS 

la ciiTOiislancu; j)r(''S(;iilf. I) ;iillfiirs . les Hiissrs t-iix- 
iiiriiK'S pai'oisscFil, irKjuir-lc's il.ms leur iiih'iiriii-: il y a 
<jii('l(|ii(îs p('ii[)l(',s (ini se sonl nvolh's. 1rs Tiiics ne sont 
jias coiili'iis (le la |i;ii\ ijii ils oui l;iilc. ri (•cllr siliialioii 
agilcc icl.inIfiM plus (|n Clic naccr-lèrora nos allaires. 

On pn'-lnid (|m' le, j;raii(l-(liic ii'fstjias aussi irritr conlii' 
Uazouiiiotski (ju'oii le disoil : il ne croil point aux iiii|iii- 
lations malignes cpi'oii a noiiIii jrlrrsnr sa coniliiilr a\(;c 
la gTandc-diiclicssc. C(da mrloiinc, parci; cpic ce prince 
est foiblc et nM'diant. Ce qu'il y a de sûr, cesl (pi'cn 
revenant de Kaniiniostrof, où il a posé la première pierre 
diMi ('(lilice, et passant par la ville, il ne s'est pas arrêté 
eliez le comte Panin et n'a pas envoyé savoir de ses nou- 
velles. 

Le prince Url(d n'a j)as autant lic crédil (juon \oudroit 
le faire entendre. J'ai appris (ju'il étoit dur de mœurs et 
incapable d"oi)liuer uiic femme, si ce n'est j)0ur coucher 
avec elle. Il y a ici une Mme Zénoviof qui, étant frêle à 
la (^oiir dans hî temps de la première faveur du prince 
Orlof, lit un enfant avec lui. Il la maria vite au Zénoviof, 
qui est en Espagne (1). Cette jeune femme aimable et 
jolie étoit alors avec l'Impératrice, comme la Bruce y est 
maintenant. Un jour ([u'elle se promenoit avec Sa Majesté- 
Impériale, elle la pressa de lui confier son intrigue avec 
Orlof; la Zénoviof céda à la séduction des caresses de la 
souveraine, et gagnée par la confiance, elle lui avoua 
(pic cela étoit vrai. Cette franchise la perdit; elle recul 
le lendemain dix mille roubles de l'Impératrice. ave< 
ordre de ne plus paroître à la Cour. Maintenant que sc> 
allaires sont dérangées et qu'Orlof a du crédit, clic le 

(1) Il y a ici confusion di' personnes. (Voir plus loin. p. 27a.) 



ANNÉE 1776. — SAMEDI. 1" JUIN. 271 

sollicite on vain. Il la trouve vieillie et sans attraits, et lui 
refuse les secours dont elle auroit le plus besoin. 

Nous a^ons eu un grand souper chez les Behmer; les 
Prussiens y étoient et le prince Lobkowitz. On dit que le 
grand-duc va définitivement à Berlin, le 23, y trouver la 
princesse de Wlirtemberg, promise au prince de Darm- 
stadt. qui a envoyé ici son désistement. Le prince Henrv 
ne partira point en même temps; mais le maréchal de 
Romanzof doit accompagner Son Altesse Impériale. 

Le général Panin (1) vient ici; c'est encore un mys- 
tère, mais cela donne à penser. 

Samedi, i" juin. — Aa même. 

Je ne sais, mon ami, que penser d'une femme ici dont 
la tournure est singulière et souvent inconsécjuente a\ ce 
(dle-mémc. Je veux parler d'une Mme Nélédinski, ([ui 
m'avoit paru fort h'gère à Moscou, tendre à Pétersbourg, 
puis légère encore, mais toujours aimable et jolie. Le 
comte André Favoit attachée à lui assez sérieusement, 
mais son départ ne parut pas l'aftecter beaucoup, et j'en 
fus surpris. Je lui dis un jour ce que j'en pensois, et elle me 
lit beaucoup de reproches sur mes doules. Cepcndanl, le 
lendemain, elle dit un bien infini de moi au comte Wach- 
meister, qui a cru que je lui faisois ma cour et qui s'est 
trompé. Hier, chez la comtesse Golovin, sa mère, où je 
lrou^'ai la Ni'lédinski, nous nous promenâmes. Elle me 
j)arla du roinle Andic-, mais en termes enveloppés et à 
(loid)le sens, me lit entendre ipicdle avoit à se plaindre 
de lui, et y mêla lant de petits soins alfeclueux pour moi 
que je ne savois que pt^nser. Elle lit tout ce qu'elle put 

(1) Pierre Ivanovitcli, l'rèrc du comte Nililca Panino. 



272 .loiMt.NAL iN'ii.Mi, Dr ciii VA i.iiii i)i; (:< »iau:iioN 

])(»iir Mil' irlniir. je r('sisl;ii: jr iiM-lois ciii.'.'iu''' ••lif/, l.i 
lii.iiccli.ilc (i;ilil/.ii) : j'y .ilhii .\|iirs le Sdiljicr". imn- 
alLiiiM's nous j)f(uii('ricr sur le (Jiiai. i- c-l le i"cri(l('/-\ ()ii> 
^('•iK'i'al : j \ lidiiNai Mme NcMi-dinsUi. ;i <iui je dniinai le 
l)ias. cl iKiiis rrcaiisiuiirs ciicorT. .le Ncrrai ce rjnc loiil 
rcla si^iiilic. cl en iiit'iiic Iciiips j a[i])f('ii(li"ii ses {j^riofs ; 
sur le coin le, Andr*', ses loris, de. cl nons \ cirons à (pioi 
loni ceci vcnl aboutir. Je me snis relire'' à une licinc cl 
(leniie jiar le |<Ins hean leni|)S du nMunle. Les nnils sont 
d une (darlV- sinL;ulière ; on lit la gazelle à niinnil. cl dans 
nn mois cela sera encore plus sensible; mais l'on [jaie 
(lier ce p(;Lil agrément, et ce n'est pas sans raison, 
mon ami, que je t'ai dit que nous étions dans le pays ' 
des extrêmes. Cela est à la lettre au moral et au [>\\\- 
si(|ue. 

Dimanche, 2 juin. — Au même. 

Le comte Gbérémétief est venu dînerchezM. cleJuigné; 
il m'a fait beaucoup d'iionnètés et de reproches de ce que 
nous ne nous voyions pas davantage. Je suis sensible, 
comme je dois l'être, à ces démonstrations d'amitié, mais 
j(; n'en serai pas plus son ami. Cela me fait faire une 
réilexion sur moi-même : j'aime la louang-e comme tous 
les bonmies, je me laisse connue eux séduire à son 
amorce ; mais il y a des g-ens qui ne gagneront jamais 
rien sur jnon esjtril par ce moyen et avec lesquels je 
n'en serai pas mieux jiour cela. M. de Chérémétief est 
nn honnête garçon seloji le dire général, c'est-à-dire 
(|u"il n'a point de vices; Puységur le trouvoit à Moscou 
un hounne charmant. Nous n'étions pas de cet a\i>. 
M. de Juigné et moi, et je pense encore de même. C'est 
un Russe sans esprit, que les voyages n'ont point formé. 



ANNEE 17T(i. — DIMANCHE, 2 JUIN. 273 

que ses richesses ne rendent pas heureux, et qui n en 
saura jamais jouir. Il a dans l'esprit une méfiance qui 
est la marque des petites âmes et des esprits foibles; il 
ne sait ni aimer, ni haïr; il ne se détermine point dans 
ses sentimens, et ses affections tombent de préférence 
sur des complaisans ou sur des domestiques. Il a dans 
sa manière d'être intime, ou dans son extérieur, des 
choses qui contrastent et qui deviennent inconséquentes 
les unes avec les autres. Un faste brillant dans ses 
habits, ses voilures, ses valets; point de représenta- 
tion chez lui et par lui-même. Ses coureurs l'annoncent 
toujours quand il passe; mais on voit dans peu de mai- 
sons ce cortège brillant et celui qui l'environne. Chéré- 
métief ne va que très peu dans le monde; il s'ennuie seul 
chez lui, il y attire compagnie qu'il paie et qu'il domine. 
Ni Russe par les manières, ni François par la façon de 
penser, il aime ce qui vient de France, hors les François, 
et ne tient à sa nation que par le caractère national. Cet 
homme avec ses richesses devroit être le premier person- 
nage de la Russie, s'il avoit dans l'esprit de la finesse, 
de la sensibilité dans le cœur et de la philosophie dans la 
tête; il auroit toutes les femmes, ôcraseroit tous les 
hommes, seroit craint de tous et recevroit généralement 
des marques d'amitié, d'estime, etc. 

Je me suis promené avec Combes à Catherinhof en voi- 
lure. Il y avoit beaucoup de monde, des carrosses en 
((uantité, et du peuple en foule. Ces esclaves, ces moujiks, 
({ui représentent ici le peuple des autres nations, forment 
un contraste étonnant avec la partie policée de la nation. 
On voit, d'un côté, le luxe à peu près de Paris, la tour- 
nure facile des gens qui vivent dans cette capitale, leurs 
richesses; de l'autre, des troupes de paysans grossiers 
dansent et chantent tout à la fois la même chanson que 
ï. I. I.s 



STl .lorit.NAL INTIMI'; \)V CIII.N A Mi;it l)i; CiiItl'.l.ltON. 

les lihiKdicliil.s (\) VOUS Iniil ciil nul ir sur Ions les clic- 
niiiis de ri"^ui|)irc. O; (m)U|) il'u'il ilr (un ilisiiliou il un (u\v, 
cl (le l)iu-ltari(î de l'jiulrc, ('loniic toujours un flr;ui;^»'r: il 
scud)lc que ce soient deux peupl(;s, deux nations diUV-- 
rcnlcs sur le même sol; vous êtes tout à la l'ois au (|ua- 
tor/iènie et au di\-lniiliènne siècle. 

Après avoir lait plusieurs tours suivant l'usage, nous 
avons été au Jardin d'été, puis chez la comtesse (lolovin. 
où étoit la Troubetzkoï. Après le souper, j'ai été au Quai 
l'aiic un loin- de promenade; j'y ai nicnf" Poclict, f|ui a 
aux Cadets une place de six cens roubles. Il y est conuni' 
intendant des plaisirs et répétiteur des enfans, à qui l'on 
lait jouer la comédie. Pochet est arrivé ici comme négo- 
ciant; son goût pour la comédie, en le distrayant de ses 
affaires de commerce, l'a amené à la place qu'il occupe 
maintenant. Ribas y entroit vers le même temps, et ils 
furent d'abord très liés. La finesse de notre Italien par- 
venu à la faveur et la franchise du bon Pochet ne purent 
se soutenir ensemble : Ribas voulut se servir de Pochcl. 
pour savoir ce qui sepassoit; l'autre ne voulut pas, et ils 
devinrent très froids l'un vis-à-vis de l'autre, de manière 
(jue Pochet songe à se retirer. On lui propose une place 
à Moscou de mille roubles, logé, éclairé, chauffé et nourri, 
et dans les occasions une voiture. Il s'agit d'être à la tête 
d'une société qui veut établir un Vauxhall. Ce Pochet 
m'a dit beaucoup de bien des Cherbatof, mon ami, ce que 
je t'en ai dit plusieurs fois; mais il m'a appris l'origine 
(le la folie de la pauvre princesse, car il est vrai qu'elle a 
eu l'esprit aliéné. 

11 y avoit chez elle un de ses parens, le prince Proso- 
rovski (2), qui a été employé avec succès contre Pou- 

(1) Treidiiisoz : les cochers. 

(^2) Le prince Alexandre Prozorovski. qui devint gouverneur de Moscou. 



ANNEE 1776. — LUNDI, 3 JUIN. 275 

gatclief. Cet homme très aimable avoit trop d'avantages 
sur l'époux de la princesse pour qu'elle n'y fût pas sen- 
sible : elle le devint trop pour son repos; mais voulant 
réprimer une passion dangereuse, sa tète s'est échauffée, 
son imagination vive l'a perdue : elle est restée honnête, 
mais folle. Que de femmes à sa place se seroient piquées 
de sagesse f 

On m'a dit que la pauvre femme de chambre de la feue 
grande-duchesse a été congédiée avec deux mille roubles, 
que l'Impératrice lui a fait donner, et quelques robes; 
mais on a envoyé dix mille roubles aux médecins et chi- 
rurgiens, dont l'ignorance et la mauvaise foi ont été les 
causes de la mort de la plus aimable princesse. 

P. S. — Je viens d'apprendre par un Russe que ce 
Chérémétief, dont je t'ai parlé, est un liomme médiocre, 
ayant pris son pli et préférant à la bonne compagnie une 
catin françoise, qu'il entretient et dont il ne sort pas. Une 
autre personne m'a dit que c'étoit le particulier de l'Eu- 
rope le plus riche, mais aussi le plus vilain. 

Lundi, 3. — Au même. 

Le comte de Bruhl est venu ce matin chez moi, mon 
ami; nous avons parlé de ses affaires, elles n'avancent 
point. On lui conseille de voir le prince Orlof, qui lui a 
fait dire qu'il désiroit qu'il vînt chez lui; mais comme on 
lui a parlé de la frêle Zénoviof, il craint qu'Orlof ne lui 
propose d'épouser. Tu sais, mon ami, que cette frêle, 
nièce du prince, a fait un enfant avec lui, et qu'il lui a 
destiné cent mille roubles en argent et autant en dia- 
mans ; mais il faut un mari, et Bruhl ne se soucie pas de 
l'être. On voudroil peut-être l'attacher ici au service; je 



v!7fi .loi ItWI, INTIMI. DU CIIKVAIJi;!! DK CnHHKHON. 

ne lui ((iiiscillciiii pas <lr |)rrii(lrc ce parti, 'l'uni c*'!;. 
(l('\itiil riiiharrassaiil. si le prince (Jilof s'en inèlc. 



Mardi. I. — À Mllr Aihnlliii- dr Uelimer. 

•l'ai soupi'^ <•('. soir clic/ c('lf(; .Mme Spirilol, dont \(jln 
sd'Ui" veut piciidrc laiil «riiKjuiéludes à mon sujot. et rioiil 
clic alortdc craindre la séduction. La Spirilol' esl airnahic. 
mais (die est ti'oj) légère, avec des prétentions à une exis- 
tence faite. Sa jolie figure, les grâces de sa taille seronl 
vraiiiicnl plus dangereuses, lorsque son esprit aura de la 
culture et de la stabilité. Cette jeune fennne m'a parlé df 
vers, de littérature, de petites compositions légères, etc. 
Elle s'occupe maintenant à faire une traduction du russi 
en françois d'après l'allemand : c'est un poème de Gessner; 
intitulé : Le Déluge. J'avois dîné le même jour chez l.i 
princesse Cherbatof. qui m'a engagé à venir souper chc/ 
elle avec sa fille; je n'ai pas accepté et ne compte poini 
V aller, car je ne veux pas me faire une querelle avec 
Ciiarlotte. 

Vous connoissezla Bourse, mon amie, cette promenade 
si vantée, et qui peut l'être en effet quand on n'en connoii 
pas d'autres ! J'y ai été ce matin ; ce coup d'œil de vais- 
seaux marchands qui vont et viennent m'a fait plaisir, 
j'aime ce spectacle; mais il m'en a rappelé un bien diffé- 
rent, celui d'Amsterdam. J'y passai le 14 octobre 1774. 
il y avoit alors trois mille bâtimens dans le port, et on en 
attendoit cinij mille. Il y a ici (juelques centaines de vais- 
seaux marchands, barques, etc.. et l'on crie au coufi 
d'œil ! Ceux qui n'ont vu que cela ont raison ; tout est rela- 
tif dans ce monde, tout est en rapports mutuels. Il n'y a 
que les gens honnêtes qui aient une valeur intrinsèque ef 
stable pour les gens honnêtes. Vous êtes de ce nombre, 



ANNEE 17T(j. — JEUDI, 6 JUIN. 277 

mon amie, et vous joignez à ce mérite, vous et Char- 
lotte, celui d'être aimables. Jugez si mon amitié ne vous 
est pas acquise, si elle n'est pas établie et fondée sur des 
principes qui la rendront invariable. 

Mercredi, i"). — A mon frère. 

Il y a ici, mon cher, un comte Nesselrode (1) qui a été 
au service et dans l'intimité du roy de Prusse, ensuite 
dans celle de la landgrave de Darmstadt (2). Il est venu 
ici avec l'espérance d'être placé auprès de la grande- 
duchesse, lorsqu'elle est morte. On croit qu'il cherche à 
rester ici au service. Cet honmie a beaucoup d'esprit, 
bavard et caustique; il est excellent sur le compte du roy 
de Prusse. J'ai vu son portrait de prohl au simple trait 
déplume, (jui est, dit-on, ressemblant. Si je puis l'avoir, 
je le graverai à l'eau-forte. Le comte Nesselrode doit me 
donner une lettre de Voltaire au roy de Prusse. 

Jeudi, 0. — Au même. 

Nous avons été ce matin, mon ami, M. le marquis de 
Juigné et moi, voir la manufacture de porcelaine qui est 
à douze verstes de Saint-Pétersbourg. C'est un Flamand 
qui en est directeur; il a avec lui sa femme qui est jolie. 
Cette manufacture n'est pas bien fournie; elle manque de 
bons ouvriers, et ce qui en sort est fort cher. Le bâti- 
ment, qui a dix-neuf croisées do face au bout d'une cour 



(1) Le père du fameux diplomate. Lui-mùmc fui au service de Caliie- 
riric H, qui lui coufla le soin de la représeutcr à Lisbonue connue ministre 
pléni|)Otentlaire. 

(2) CRristine-Caroline de Deux-l'onts, mariée, le M août 1741, à Louis, 
landgrave de Ilesse-Darmsladt, et décédée le 30 mars 1774. Elle était la 
mère de la première femme du grand-duc l'aul. 



278 JomiNAI. INTIMi: 1)11 ClIKVAI.IKIt DK COlilUiltoN, 

(le ciiiiii.rj ne |il.uil(''(', csl siliif'' sur le lionl ilr la .\('\a. ili; 
l'auliT (îolc (Ir I;h|11(!I1c c^sI la Sundc;. 

.le n'ai rien vu dr joli (huis Irs (li(r»;r(Mil«;s piiMcs de 
jiorcclaiiic ; les |)riiil mes «mi soiiI iiicijiocros et la pale, 
(|iii iTa pas un Irrs liraii lilaiic loiiriir ;i la \ il riliraf idii . 
On nous a iiionLré 1 aryih; donl on la (Mjinpusi;; elle csl 
(1 Orenihourg' et j'en ai [iiis un morceau. Les l'ours dans 
lesquels on cuil ne sont pas comme ceux de Saxe, ofi 1»- 
feu est en lias; il est ici de nixcau avec les pièces (ju"on 
y expose; il est vrai qu'on se sert ici plus de charbon cpn- 
de bois, et qu'il en faut, suivant le directeur, une moins 
grande quantité. 

Il y (i eu, le soir ou raj)irs-iiiidi, i^rand concert chc/ la 
maréchale Galitzin ; j'y ai été. La comtesse Matouchkin 
m'avoit fait recommander le matin par mon valel de 
chambre de m'y trouver. Ce concert ctoit fort bon. Il a 
pensé m'y arriver un commencement d'a\(înlurc. Nous 
avions passé, Wachnieisler et moi, dans un salon à côté, 
nous y rencontrâmes la Zibine, fille du lieutenant de 
j)olice, et la petite Tiéplof. Je leur ai barré le chemin et 
j'ai retenu la Zibine, avec laquelle j'ai fait quelques plai- 
santeries. Je l'ai même embrassée, et elle se laissoit 
faire; ses yeux s'animoient, et je crois que si j'avois éU' 
seul, cela auroit pris une tout autre tournure. 

Vendredi, 7. — Au même. 

Voilà donc, mon ami, MM. Turgot et Malesherbes de 
coté (1) : le premier a succombé à la cabale, l'autre a 
donné sa démission: capable de rendre des services, il 
n'a pas voulu rester inulile. comme il a prévu qu'il le 

(1) Le 12 mai 17TC, Malesherbes, ministre de la maison du Hoi. et 
Turgot, contrôleur général des finances, avaient quitté le ministère. 



ANNEE 177(). — VENDREDI, 7 JUIN. 219 

soroit avec les cabales continuelles. Je désire que MM. de 
Clugny(l) et Amelot(2), qui remplacent ces deux habiles 
gens, en soient capables; mais je crains que l'on ne suive 
pas le système dans ses principes, et que cela ne cause une 
espèce de révolution. Si l'on n'a renvoyé M. Turgot qu'à 
cause de sa mauvaise application à l'état actuel des choses, 
et qu'on n'adopte point d'autres principes, on aura peut- 
être bien fait; mais je crains (|u'on ne voie la répétition 
du règne de Louis XV, des idées nouvelles avec de nou- 
veaux ministres et rien de stable dans les plans. D'ail- 
leurs, les pays étrangers, qui voyoient avec admiration 
deux hommes célèbres soutenus avec fermeté par un 
jeune roy, changeront d'idée en les voyant remplacés 
par des gens inconnus, et n'auront plus cette vénération 
pour la constance de Louis XVL 

On croit les affaires du Portugal et de l'Espagne arran- 
gées, et les bruits de guerre cessent à Paris. On a dit au 
marquis de Juigné que le comte André avoit entretenu la 
grande-duchesse dans des principes opposés à la Prusse, 
et de là on en a conclu qu'ils éloient contraires à ceux de 
l'impérairice. Le comte de Lascy est censé lui avoir fourni 
ces idées. 

Le grand-duc part toujours le 21 pour Berlin, avec hi 
prince Henry. Il y a des gens qui croient (ju'on prétextera, 
au moment du <lépart, une indisposition du grand-duc 
pour le retenir ici. Cependant les ordres sont donnés non 
seulement aux postes, mais aussi au.\ écuries. Le grand- 
duc aura une voiture pour lui, deux qui l'accompagneront 
et six de suite. 

(1) Jcau-Etienne-I5eniarcl Clii^riy de Nuis succéda à Turyol cointno cnii- 
trùlcur général desfiuances, elniourul danscellu charge, le 18 octobre 177(j. 

(2) Amelot, simple secrétaire d'Istat, succéda à .Maloslicrbes connue 
ministre iln la maison du i{oi. 



280 .KirJKNAL INTIMIi DU CIlKVALfKR f)K COHBERON. 



SfHiu'ili. H. — An iiifiiii:. 

J'.ii In. mon ami, clioz Puysrjçiir, ce m;ilin. mie Iclln 
lollc (le son père (1), qui est le plus juré économiste et 
(|ni en a tout le fanatique et l'ampoulé' bavarda^^c. Je ne 
crois ])as à ses eonnoissanees. <'l je pense (ju'elles eon- 
sislenL plus dans les mois (|ii(! dans les choses; il est du 
nombre des gens (jui JouL heauconp de, tort aux écono- 
mistes. Tu sais, mon ami, combien je ehéris leurs prin- 
cipes et blâme le Ion entbousiastt; et sectaire que beau- 
coup ont pris à ce sujet, et d'ordinaire ce sont les moiuN 
instruits. 

Le mariage du sieur Ribas s'est fait hier avec Mlle Anas- 
tasie (2), femme de chambre de l'Impératrice, à Tsarskoïe- 
Sielo. Ils ont dîné l'un et l'autre avec le grand-duc à la 
Cour, et en ont reçu des présens. Ce Ribas, Napolitain, est 
adroit comme tous ceux de sa nation. Je t'ai dit comme 
il a trouvé le moyen de mener M. Retzky et de gouverner 
le Corps des Cadets. Son mariage lui sera fort avan- 
tagcu.\. Sa Majesté Impériale lui donne dix mille roubles 
ei (juinze mille à sa femme, qui a été jadis maîtresse de 
Betzky; et cet imbécile vieillard, en la mariant, lui donne 
trente ou quarante mille roubles avec une maison, etc. 
Voilà, mon ami, comment se font ici les fortunes. Ribas 
n'avoit rien en arrivant; mais, avec beaucoup de sou- 
plesse, on acquiert bien des choses dans ce pays-cy. Ce 
jeune homme a des talens, sans doute, mais on lui fait 
des reproches; cela n'empêchera pas, quoiqu'ils soient 

(I) François-Jacques de Chastcnet. marquis de Puységur (17JG-1782j, 
lieutenant tirnéral depuis 1759. 

(!') Anastasic Solcolof, fille naturelle do Belzki. (Voir la note de la 
paye 153.) Ici le chevalier de Gorbei'on rapporte qu'on la disait ancienne 
maîtresse de Belzki, mais plus loin (10 juin 177C) il rétablit les laits. 



ANNEE 1776. — DIMANCHE, 9 JUIN. 281 

graves, qu'il ne parvienne à être directeur du Corps. Je 
t'ai souvent parlé de sa liaison avec Normandez ; je la 
crois fondée sur la finesse de l'un et la bêtise de l'autre 
Ribas. (|ui veut tenir au comte de Lascy et passer pour 
Espa£:nol^ accueille Normandez, qui croit en tirer des 
lumières et du soutien, lorsque l'Italien se moque inté'- 
rieurement de lui. Perraut ne les aime ni l'un ni l'autre, 
mais encore moins l'Espagnol, parce qu'il la desservi par 
des mensonges, lorsqu'il étoit question de lui cliezBetzky 
pour directeur des études. 

Dimanche. 9. — Au même. 

Il y a déjà quelque temps que je ne t'ai parlé, mon ami. 
du comte André Razoumofski. J'en ai eu des nouvelles 
indirectes ce matin par Mme Zénoviof, qui a reçu une 
lettre de lui, dans laquelle il ne paroit pas insti'uit de soc 
sort. Les uns croient qu'il sera rappelé; d'autres, et le 
comte de Brubl, ne le pensent point, et ce dernier avis 
me paroît le plus vraisemblable. 

Ce mariage de Ribas fait du bruit; c'est le maréchal de 
Romanzof qui a conduit à la cérémonie nuptiale Ribas, et 
l'Impératrice en a fait autant pour Mlle Anastasie. Diderot 
trouvera le moyen de faire à Paris de grands éloges de 
ces marques de bonté, qui font crever de dépit les Russes 
et hausser les épaules des gens sages. Mais Diderot sait 
bien ce qu'il fait; il a une édition de VKncydopèdie à 
soutenir, et les coffres de Sa Majesté Impériale lui ser- 
viront. T'ai-je dit, à propos de Mlle Anastasie, quelle a 
été son éducation? C'est la Clairon ({ui l'a élevée, à la 
recommandation de je ne sais quel seigneur russe, à qui 
elle refusa de la mettre au théâtre, à cause des soupçons 
Mu'on avoit sni' -ics mœurs. Fille d'un cocher et d'une 



282 .lol'ItNAI, I.NTI.MK DU CIIKV AI.IKK DK COHIlKH'i.N. 

paiivi'i! rciiiiiic (|iii \'é'^bUi if^-'iiori'-c daiis un coi'! 'le ];i 
maison de, M. |{rl/,l<v, où ain-oil-cllc piis Loiil ce i|iroii 
lui |)rrl,(!? La roiif il»- l;i lorhiiir. (|iii toiirin; ici plus \ilr 
(|ir;iillcurs cl |);ii' Ar |)liis prlils iiioNciis. ;i l'ai! Milms cl 
sa riiiniiic cr (jii ils son! . 

Nous avons en \ni «^land ilincr caliez M. de .Jni^iM'. il 
aime, et il a raison, (pion trouve sa lahic ijoinie. cl il 
paie son cnisinicr en cons('Mpn'nce. Mais je suis IVicIk'- ijii il 
ail dil (pi il lui doiinoil don/c cens li\rcs dc\;iiil ses secré- 
taires, an.\(pnds il ne doniu; (jue cent pislcjles. Ce n'est 
pas, chez M. de Juignc'', le inèmc jii'incipe (pii f;iil (pie l<d 
t'ci'inier génc'ral doiinii pins à un cnisinicr (pià un ^joii- 
venienr. j)arcc cpiil pn'l'crc un dîner h un Hncc; non, 
mon ami,I\I. de Juigiu': est lioiHuHe et éclairé", mais il csl 
avare. Il aime l'argent et il n'en donne que le moins ipi il 
peut. 

Staehlin, secrétaire do l'Académie, cet homme dont 
J'avois eu sur sa place et loin de lui une idée avantageuse 
(jue j'ai perdue en le voyant, ce Staehlin. mon ami, (jui est 
lils (run doinesticjue ou (pii l'a été lui-même, est encore 
ici pi'ésidenl de la Société économi(jue de Pétersbourg. 
Il m'a proposé d'en être membre; je n'ai ni accej)tc ni 
refusé. Je veux savoir sur quel pied cela est monté. 

J'ai trouvé au Quai Mme Zénoviof, avec la princesse 
de Géorgie; le prince Orlof est venu à sa portière et lui 
a dit qu'il étoit amoureux d'une pensionnaire du Couvent, 
l'une des blanches qui sont sorties. Il étoit avec la plupart 
d'elles au Jardin d'été. Je n'aime point, mon ami, ce ton 
d'oisif et de galant désomvré que se donne ce prince. 
Api'ès le r()le qu'il a joué dans son pays, celui qu'il veut 
t y rejouer encore, ces petites manières font un bien grand 
contraste avec le poids qu'il devroit avoir. Nos grands 
seigneurs ont une autre tournure ; ils ne se donnent 



ANNÉE 1776. — LUNDI. 10 JUIN. 283 

peut-être pas plus aux affaires, ils aiment les femmes 
davantage que les Russes, mais ils n'ont pas l'air inutiles. 

On dit qu'Orlof a désigné quatre des jeunes personnes 
sorties du Monastère pour ses menus plaisirs, car c'est 
ainsi que cela se traite chez les Russes. 

Je ne sais à quel propos Le Roy m'a dit de ne me pas 
fier à la frêle Eflimosky, qui m'a toujours fait beaucoup 
d'honnêtetés; on la dit folle parfois, mais point méchante. 

Lundi, 10. — Au même. 

Il y a ici beaucoup de fièvres périodiques, quelques-unes 
de malignes et de putrides, et le baron de Sacken, ministre 
de Saxe, a perdu deux hommes de sa maison. Je crains 
pour le comte de Briïhl, qui a des frissons et des points 
dans la poitrine. Tu sais, mon ami, combien j'aime cet 
honnête garçon; je trouve qu'il a dans le caractère de la 
ressemblance avec toi, et sa franchise a dès lors un droit 
de plus pour me plaire. J'ai été dîner chez lui pour savoir 
de ses nouvelles, et je l'ai trouvé comme hier. Après le 
dîner, nous avons été à la maison de campagne du grand- 
écuyer, qui est à cinq ou six verstes de Pétersbourg et 
(ju'on appelle le Ah! Ah! à cause des surprises qu'on 
éprouve en la voyant. Je ne te dirai rien de la maison, 
car, à ma honte, je t'avouerai que je ne l'ai pas vue. Les 
jardins m'ont plus occupé, mais mon occupation n"a pas 
été longue. Premièrement, le terrain est là, connue à tous 
les environs de Pétersbourg, marécageux; mais les ca- 
naux creusés l'ont un peu desséché. Ces canaux formeut 
plusieurs petites îles, agréables par les soins (jndii prend 
à les entretenir^ et les petits plants de Oeurs et de fraisiers 
semés comme par hasard dans ces bosqu(>ts. On y voit 
des kios(jues, des cabinets chinois, et dans toutes les 



284 .rOlIRNAL rNT[Ml=: DU CFFKVALIKR DE CORRERON. 

cours (les si('j^es cliiimpêtres et commodes. Des ponts n'-els 
mi'iicril ;i ces îles, ou des ponts Nolansou llottans. eomni< 
tu \()U(lc;is, ((u'on lait vogU(!r comme un hue. Une joli« 
l'Ii.iioiipe dorée est sur l'eau, prête à lu ])i-omenade, cl 
Ton II il rien m'ulitic pour ragrément et la conniiodit»'. ('-' 
(jui est assez singidier, (:'(.'stnn contraste du costum*' chi- 
nois, quand vous voyez le jardin, et du costume anglois. 
h^rsque vous rencontrez (ju(d(pjc ouvrier ou domestique 
Tous sont en chapeau rond, veste courte, culotte d' 
peau et hottes. Ce qui ne m'a point surpris, c'est celh 
imitation servile qu'où voit régner partout : point d'ima- 
gination, rien pour le cœur; le cachet de l'esclavage yesl 
empreint. Un amant s'y déplairoil, un homiue de gonl 
s'y ennuyeroit, un Russe y est content, et sa vanité seuh 
fait sa jouissance. 

Ce n'est pas, mon ami, comme je le croyois, le mar»' 
chai Romanzof qui a conduit à la cérémonie Ribas. c'es 
MM. lîelzky et Munich qui ont amené à l'autel le nou- 
veau couple. Mlle Anastasie est, dit-on, lille de Betzky 
l'on s'accorde généralement à le penser. 

On m'a dit que le marquis de Puységur avoit voulu .si 
faire passer pour maître de harpe chez une demoiselle di 
Monastère, par l'entremise d'un musicien ; mais qu'ayant 
fait attendre le musicien qui devoit l'y mener, celui-ci fut 
mal reçu chez la demoiselle, e.t Puységur qui attendoit ■ 
la porte n'osa point entrer et décampa. Un peu de vanité, 
jointe à peu d'esprit, peut expliquer ce trait, s'il est 
vrai, mon ami, car je ne le garantis point. Ce qui est plus 
sûr et qui ne m'étonne pas davantage, c'est que l'abbé 
Desforges a voulu se faire présenter chez les Bchmer pii 
M. de Juigné; mais elles n'y étoient pas et elles en soni 
fort aises, parce qu'elles ne s'en soucient pas, et elles ou 
srrande raison. Cet abbé, mon ami. a tous les défauts de s; 



ANNEE ITTG. — AlARDI. 11 JUIN. 285 

robe, patelin, rampanl, ilalteiir au dehors; mais liant, 
intéressé, intrigant en dessous. Tu penses bien que ce 
n'est pas mon ami; il le voudroit et jamais cela ne sera, 
il m'a trop fait la cour pour que je l'aime, je ne puis 
même l'estimer. 

Le pauvre Roggerson, médecin de l'Impératrice, est 
fort mal d'une fièvre putride et peut-être d'une inflam- 
mation au cerveau; il est ce soir au plus mal. Je serois 
bien fâché qu'il lui arrivât malheur; il a ici de la réputa- 
tion dans son état, est aimé, considéré, et à trente ans se 
trouve dans une perspective flatteuse. Je le regretterois 
comme un galant homme et un homme d'esprit, et les 
gens de son espèce ne sont pas communs. Comme on est 
accoutumé ici au poison, on dit que le docteur angiois a 
été empoisonné par ses confrères; je n'en crois rien. 

Le comte Panin ne va pas bien: les ciiirurgiens sont 
inquiets. 

Mardi, 11. — Au même. 

Je crois, mon ami, L'avoir parlé d'un nommé Pocliel, 
directeur des plaisirs au Corps des Cadets et François de 
nation. Cet homme a été l'ami de Ribas, lorsque cet Ita- 
lien est arrivé en Russie; mais dès qu'il a eu un peu de 
faveur, il n'a plus reg-ardé Pochet, parce que celui-cy 
n'avoit pas voulu servir d'espion. A l'occasion du mariage 
de Ribas, il a été question de lui donner une fête, et c'est 
Ribas qui sous main a fait engag'cr les Cadets à demander 
une fête à Pochet. Celui-cy a été assez em])arrassé à cause 
du général Pourpre, directeur du Corps (juantàla police, 
et pour lequel cette fête devenoit désagréable, n'ayant 
jamais reçu du Corps, dont il est le chef, aucune marque 
(latteusede celte espèce. Cependant, on compose un diver- 

f 



28B .mnt.NAL iNii.Mh; itr ciiiAAi.ii.it i)i; ciniitiiiui.x. 

lissciiiciil sous le iiniii i|r lu ('.oiiininn' ilc llijtlii'ii'. ilciiil l;i 
Icclin-f csl coiilit'-c ;i moi cl ;i l*ii\ si'-^iir. .l'ifjuorois (jin; 
l'aiiltMir, aprcïs m'uvoir moiilrc' sou oiivrag»;, VmïV l'ait 
voir aussi à Puysrgur. Couunc je savois toutes les cahalrs 
du Corps, je ne vis rien ol \r ne ilt-niaudai pas ;i \(iii l;i 
ivpt'liliou (le cette pièce, (jui u'i-toit (|uiine cotiij)ilaliou 
médiocre (ropéras-corni(|ues,(le pastoi"iies,etc. Piiység^ur 
eu fit un grand éloge, parut désirer en voir la rej)réseti- 
lalioii et le demanda. On lui dit de venir en clieuillc d 
(uTou le i'era passer jtour uu lU'tjocijiiil . Hier hmIIii. mou 
ami, Puységur m'envoie un billet sur lecpiel il y avoil «pie 
uous nous rendrions à trois heures chez Perraut au (^orps 
des Cadets. Je n'étois prévenu de rien, je n'avois rien 
demandé; je répondis (pif je ne savois pas si j'irois, mais 
je m'informai si M. de Juigné iroit. Il n'y alla point et je 
le pris pour règle de ce cpie je devois faire. Autre billet 
qu'on m'adresse, dans lequel Pochet me mande que 
Perraut l'avertit de nous prévenir de ne point veuir. Cela 
s'accordoit à merveille avec mon plan; j'envoyai à Puysé- 
"ur le billet que je venois de recevoir, et lui parlai de la 
fausse démarche qu'il avoit faite. Il s'en est moqué et 
moi aussi. Cependant il est désagréable d'être compromis 
vis-à-vis de faquins. Ribas est celui qui s'est opposé à ce 
que Puységur et moi vinssions voir sa fête, dont il sent 
peut-être au fond le ridicule, et je ne serois pas surpris 
que Normandez en fût la première cause, lui, le grand 
ami de Puységur. Je sais qu'il y a été avec les Behmer. 
Cet Espagnol Normandez a l'ànie jetée, mon ami, dans 
le plus petit des moules ! 

J'ai été voir Mme Zagraski; elle y étoit et ne m'a poiid, 
reçu. La Billot, chez laquelle j'ai été, m'a dit que je ne 
devois pas être surpris de ce procédé, qu'elle étoit Russe 
dans toute la force du terme et (pi'on ne pouvoil compter 



ANNEE ITTG. — MERCREDI. 12 JUIN. 287 

qiie sur son amour-propre, mobile seul et unique de toutes 
ses actions. 

On reparle du retour du comte André Razoumofski; on 
ne dit rien de positif à cet égard , on assure seulement 
qu'il a écrit de Revel au grand-duc et qu'il en a reru 
réponse. 

J'ai été souper chez le prince Cherbatof, avec le mar- 
quis do Juigné; le prince nous a dit que Mme Lafond 
a voit fait à sa fille des reproches amers, sur ce qu'on cri- 
tiquoit chez ses parens l'établissement d'éducation des 
jeunes demoiselles. Il a écrit à ce sujet une lettre à 
Mme Lafond, qui est fort bien et qui seroit mieux dans 
cette circonstance, s'il ne s'y rencontroit pas des fautes 
considérables d'orthographe. J'ai été surpris en même 
temps de voir donner de l'Excellence et du respect à 
Mme Lafond par un Cherbatof, descendant des Rurik, 
princes souverains de la Russie; mais il a une fille au 
Monastère, qui a besoin de Mme Lafond, et voilà le mot 
de l'énigme. On dit, au surplus, que Mme Lafond ne tient 
pas beaucoup à sa place, et que Ribas, qui ne l'aime en 
aucune manière, est charmé de lui trouver des torts et 
des ridicules. 

Mercredi, 12. — Au même. 

Les choses se découvrent peu à peu, cher ami, et 
souvent plus par le hasard que par les recherches. Dans 
le pays des cabales, il n'y a rien d'inutile à savoir, rien 
d'indifférent k ménager ou du moins <'i connoître ; mais 
([uand on pense et qu'on agit avec franchise, on a peine 
à saisir ces nuances politiques, l'on méprise même ces 
petits moyens. 

Tu peux tr son\-enii', mon ami, de tout ce (pic je t'ai 



■2HH .lOlilLNAL IiNUMM Dli CIIK V.MJKM lilv COHllKHON. 

juaiidô sur la princesse Troiilx.'lzkoï, <lii seiiliiiieiit de 
j)n''(liloclioii (juc j'ai éproiiv»' jxjur rllc cl (jij'«'lle juslide. 
Tu jx'iiN te rappeler un cerlaiu souper où ell<; éloil clic/ 
la couilessi' ïvan CzeiTiirlid". où nous lûmes sothMiienl 
exaniint'S j)ar celle reinnie, (jui seioil in(''clianle si elle en 
avoiL l'élolle; je t'ai mandé depuis combien la jiianière 
d't'lie (1(5 la ïroubelzkoï avoit changé .à mon égard, de la 
dillicullé (jue j'ai éprouvée à la voir chez elle el de 
l'impossibilité de voir son pc-re. Les discours entortillés 
de sa gouvernante, la Céreste, la contrainte de la prin- 
cesse devant elle, la demi-explication que j'ai eue chez 
les Behmer et chez la Nélédinski à souper, dans laquelle 
j'ai cru voir cependant que la Troubetzkoï me rendoit 
justice, tout cela s'est un peu développé dans une con- 
versation que j'ai eue ce matin avec le chevalier de Cé- 
reste. Je lui ai simplement exposé mes doutes et je lui 
ai dit que cela m'avoit affecté; il m'a répondu que 
j'avois été trop confiant, qu'on avoit tenu des propos sur 
le compte de la princesse et sur le mien, qu'en outre un 
cordon bleu de Russie m'avoit rendu mauvais service, en 
me faisant passer pour un homme tranchant et ne ména- 
geant rien, faisant, avec esprit à la vérité, des épi- 
grammes sur tout, et malin observateur. J'ai voulu l'en- 
gager à me nommer les masques ; il me l'a refusé, disant 
que cela pourroit amener des querelles et que j'aurois 
beau donner ma parole d'honneur, que la vivacité m'em- 
porteroit et que je trouverois moyen de l'éluder pour 
servir ma vengeance. Je n'ai pas voulu néanmoins lâcher 
prise; je l'ai engagé à rester à dîner avec moi, ce qu'il a 
,. accepté. Nous avons remis le même sujet sur le tapis, et 
.•'pendant deux heures que je Fai épuisé autant qu'il ma 
été possible, il a constamment refusé de me nommer les 
personnes; mais, à propos de l'espèce d'explication que 



ANNER 1776. — VENDREDI, 14 JUIN. 289 

j'ai eue avec la princesse dimanclio à souper, dans laquelle 
elle m'a dit : « Je sais tous les propos qui se sont tenus », 
Céreste m'a dit : « Oh! ceci a trait à d'autres choses », 
c'est-à-dire de nouvelles. Enfin, mon ami, à force de le 
presser do honnes raisons, il m'a fait donner ma parole 
de ne pas voir la princesse avant lundi, et qu'il viendroit 
ce jour-là me débrouiller le tout. J'attends, comme tu 
imagines, avec impatience, et désire bien savoir quels 
sont les nouveaux propos tenus sur mon compte. A tra- 
vers cette conversation boutonnée, Céreste m'a laissé à 
entendre que je ne jouois pas un si vilain rôle dans tout 
ceci; il m'a dit que les femmes aimoient toujours qu'on 
les préférât, mais qu'elles n'aimoient pas qu'on le dît, et 
(ju'au surplus, l'envie avoit fait tenir la plupart des propos 
en question. 

JeinM, 13. — Au mémo. 

Le cadet dont je t'ai souvent parlé, mon ami, s'appelle 
Acverdof ; il loge chez M. Betzky, et il est placé dans son 
premier bataillon. 

Le baron de Grimmer, chargé des affaires de la Russie 
en Pologne, retourne à Varsovie. 

Vendredi, 14. — Au mhne. 

On dit toujours que le prince Henry part incessam- 
ment pour Berlin, et que le grand-duc le suivra quelques 
jours après. 

Rien de nouveau sm^ les alfaires dt; Danizig ; on croit 
que le roy de Prusse vient d'assurer plus spécialement 
avec riMii)ératri("e sa garant ie j)()ur la Silésie. 



19 



i<M JOIILNAI. I.NTIMi; 1)1' ( lllliVAlJllt 1)1. ( ;< ilUîKRON. 



Suincili. 1.1. — .1// iin'ilic. 

Aines ;i\uii" luil, mon ;iiiii. |ilii>ifiir.s coiii.scs. j ai t'It'- 
souper chez les Galilzin. La M.iloiiclikiii ma «li-maiidi'- 
des vers, son (''piluplic |)aic(' (juc jr lui ai (ih- la niifiiiK- 
(jue j'ai laite à (^asscl. <|iit' voii-i : 

Cj-git qui loiijuiirs oiH vécu, 
S'il avoit U)uj(jiu's eu maîtresse; 
Mais l'àye éleigiiaiit la leiidrosse, 
Il cessa (l'aimer et mourut. 

,T(^ lui ai dil qu'il l'alloil vivre dahord, auparavant de 
piélendrc à une épitaphe; mais elle m'a pressé, et je lui 
ai promis. Il v avoiL à souper un Ilollandois fort riche et 
fort nigaud; il s'appelle Hansvit, du moins c'est ainsi 
qu'il se prononce . Tu jugeras combien ce nom a 
fourni aux propos; on s'en est permis quelques-uns, 
de là on s'est mis sur le compte des cocus, et ce 
mot a paru si plaisant et si simj)le sans doute, (|iril a 
volé de bouche en bouche avec une rapidité picpianle 
pour un étranger : je croyois être à la comédie de Molière 
de Y École des maris. En vérité, mon ami, je reviens à 
mon dire : ces gens-cy ont pris de nous tout ce quil y a 
de mauvais; au lieu de notre urbanité, ils ont adopté des 
grimaces, et ils prennent la licence et les sottises pour 
l'aisance et le ton plaisant de la société. 

Dimanche, 16. — Au même. 

Le voyage du grand-duc se décide pour Berlin; il pail 
d'ici samedi prochain pour Riga, où il attendra le prince 
Henry, qui le devancera à Memel, pour se rendre ensuite 
ensemble à Bei'lin, oîi le rov de Prusse peut h; garder 



ANNEE 1776. — SAMEDI, 22 JUIN. 291 

lant (jLiil voudra! Les Russes sont à peine instruits de 
leurs intérêts, cependant ils blâment tout haut ce projel. 
Le prince Orlof l'a combattu; mais il ne reste pas assez à 
la Cour, et il aime mieux venir à la ville faire le galantin 
vis-à-vis des demoiselles du Couvent. Le comte Panin, 
dont la santé est chancelante, n'a pas été informé des 
intentions de la Cour, relativement à ce voyage du grand- 
duc. 

J'ai soupe aujourd'hui chez le prince Cherbatof, qui 
déclame, mais c'est tout; il est instruit de riiistoire de 
son pays, il a des idées, il a encore plus, mon ami, de 
pédantisme!... Sa fille y étoit, la Spiritof, (jui s'est mise à 
critiquer le tiers et le quart, et tout en disant que les 
autres sociétés étoient fondées sur la médisance, on a 
médit plus que dans toute autre maison. Ainsi va le 
monde ! 

Samedi^ 22. — Au même. 

J'ai enfin découvert, mon ami, une partie des propos 
tenus sur mon compte, et auxquels je dois l'éloignement 
du prince Troubetzkoï pour moi et la réserve de sa fille. 

Le chevalier de Céreste m'a dit que c'étoit im nonnné 
Passek, cordon bleu (celui dont on a parlé dans la Révo- 
lution), (jui avoit dit (juej'étois tranchant et ({u'il falloit se 
défier de mon observation. Ce n'est pas tout, mais ceci 
n'a pas été su de la princesse, qui me rend justice et n'a 
pas le moindre soupron du propos (pie l'on m'allribue : 
on prétend que dans une société d'hommes, où l'on me 
plaisantoit sur la princesse et le goût que je paroissois 
sentir pour elle, j'avois répondu non seulement en faisant 
son éloge, mais en disant même (pie je l'aimois et (prcUc 
étoit mon amante ! Tu \(>is. mon cbcr ami. conibicn dans 



2!»-' JulItNAL I.NTI.Mi; HT ClIliX AUllIl 1)1. (.< i|t|ll liON. 

CO paVS-f'V l;i l'.llollllli*' CSl ItHSSC cl COmluril |ir|| elle 

coillc . car je 11 ;ii l^iil <lc iii.il ;i |icr>()iiiic. .Miiis c'i'sl par 
jalousie, dil-oii, |»;iicc (|iic |,i piinccs^t; se iii()(|Me de tous 

CCS j)olisSOIlS-l;i «'I (Jll'clle m";! It-IlloiglU- (|lle|i|lie (lislilic- 

lioii. (Icl.i [leiil t'Ii-e, mais cela (;iiipèclie-|-il (jnil iir soil 
bien iliir d ('-Ire en Imlle ;iii.\ sols [(rojtos de la /m'-rdiaii- 
cctc'-' CtTcsIc prétend jacconnnodcf le tout du côté du 
princo, avec lequel il compte nie lapatiier entièrenient; 
car pour la princesse, il m'a dil ([ii (die ne crovoit [loint 
aux proj)Os de ma pari. (|ii'(dle les iin'jirisoit cl ipiidle 
me savoit grt' de la coiiduile (|iie jOliservois. 

Dimanche^ 23. — Au même. 

J'ai été souper chez le prince Cherbatof. La petite Spiri- 
tof nous a dit de son mari les nouvelles de Tsarskoïo-Sielo 
où il est. Le grand-duc part demain ; il est accompagné des 
princes Kourakin, Gagarin, Narychkin, Romanzof, etc. Il 
y on a encore d'autres que j'ignore; mais peut-être que je 
les saurai demain, car je suis invité à la venir voir à onze 
heures du matin. Cette petite femme, mon ami, est char- 
mante ; je ne crois pas qu'elle aime autant son mari qu'elle 
lo veut faire croire, et je ne te dis pas cela en l'air. 

Lundi, 24. — Au même. 

Je te l'ai déjà dit, mon cher, les Russes sont au dedans 
de francs moujiks; ils travaillent leur extérieur, ils se 
façonnent au dehors, il est vrai; mais au fond, c'est tou- 
jours la même chose, la nature reprend le dessus, et 
(piaiid reffort a été fait et qu'il cesse. 

Le masque tombe, riioinme reste 
151 le héros s'évanouit. 



ANNEE 1776. — LUNDI, 2i JUIN. 293 

Le prince Viasemski, dont je t'ai quelquefois entretenu, 
cette mauvaise copie de nos insupportables originaux, 
vient de faire à son camp une partie de débauche qui ne 
ressemble à aucune de celles que pourroient faire nos 
petits-maîtres françois. Ils ont formé l'agréable projet de 
se saouler, et Viasemski a donné pour consigne de ne pas 
le laisser sortir de son camp. Nélédinski en étoit, et il 
s'est enivré comme un cocher; Pochet, des Cadets, a été 
du nombre des convives. Comme on vouloit le griser, il 
y avoit ordre de ne lui présenter que de l'eau-de-vie; mais 
un domestique françois lui a donné du thé en place. Le 
projet manqué, on a voulu, pour le rétablir, lui entonner 
du punch malgré lui, en le tenant de force à plusieurs 
personnes. Pochet, impatienté du procédé, les a traités 
comme on traite de la canaille, à coups de poing, et il 
n'en sera que mieux aimé de leur part. 

J'ai été ce matin, mon ami, chez Mme Spiritof, qui m'a 
montré plusieurs de ses lettres à son mari, lorsqu'ils 
n'étoient encore que promis. Elles sont en françois et joli- 
ment écrites. J'en ai vu une, qui fait voir ce que c'est que 
l'esprit de corps des frêles: la tracasserie, la jalousie et l'in- 
trigue en forment le système. Il y a deux cousines Sineviii 
et Sinoviof, qui ne valent rien, à ce que disent le prince 
Gagarin et autres. La première aimoit M. Spiritof avant 
son mariage, et de là une jalousie de la frêle Sinevin 
contre la Cherbatof. Il est triste pour l'humanilé, mon 
ann", de voir que les hommes ou les femmes rassem- 
blés se gâtent presque toujours! 

Le baron de NolUiMU est pari i anjourdliui pour Dorpal. 
Nous a\ons diné eiiscMihlc. .Mme l'ouchkiii y ('•loil : elle 
m'a fait une peine extrême. Elle est d'une tristesse 
alIVeuse et sa santé est mauvaise. Tout le monde se Halle 
sur son état, et je crois que tout le monde se llatte en 



L'iii .loriiwi, iNTi.Mi: \tv ciii.v \i,ii;it m; cohiikhon 

vain. Piiysûj^iir <■! moi ikhis soiiiiikîs partis ciiscmlilt' 
pour la i'ain[)a^ni; de la comtesse; Ivan Czciniiclii'f. 

l\oiis y soiumcs arrivas à scpl. Iicin-fs. (^olfc maison, à 
jrci/r. ViTStes de l;i \ illc ol l'oit ,i'j ii'.ihlc : elle se tlnu\c 
SIM' la ^aiiclit' ilii «•liciiiiii ilr l'i'lnlior. un pm ('IcNrc. Le 
hiUimont »*sL(l une loinnurr j^alantc et coMunodr ; <• est iiiu' 
esjiècc (le croisée ('"(dairée j)ai' le liant. F^a [)iècf du niiliru, 
(pii reroit ainsi s;i Ininiric d'en li.iul. rrssrudile Itciuidup 
an salon de Marl\. La distiihulion des ajipai'tefncns est 
l)oiuie;ilen r(\snll<î pins de logem(!nl fjn'ori ne croiroit 
d'abord. Il Ji'y a poinl de jardin, mais des dehors eliam- 
pèLiH^s fort, agréables. Vis-à-vis le château, on trouxc un 
canal (jni ('ondniL à une pièce d'eau assez large, sur la 
droite de laquidle on voit une île; dans cette île est un 
petit bâtiment délicieux, oii l'on peut être deux de la ma- 
nière du monde la plus voluptueuse. Cette maison, malgré 
ses agrémens, est livrée à l'ennui, et avec la préteidion 
à la liberté d'action, on est h la gêne dans tout et sujet à 
un examen inquisitorial. Mme deCzernichef m'a demandé 
malignement (h^s nouvelles de la Tronbctzkoï: elle a appuyé 
pour m'end)arrasser: j'ai un peu rougi, elle me la fait 
remarquer pour me faire rougir davantage, et elle a réussi 
j)arfaitement. l']n vérit(\ mon ami, je ne puis supporter 
cette femme. 

Mardi, 25. — Au même. 

Le grand-duc est parti hier, mon cher ami, pour Berlin, 
dans une calèche, seul avec le maréchal de Romanzof. Il 
n'a\(dt qu'un domestique ou point derrière sa voiture; 
: c'est à la prussienne. Il ira lentement, à ce qu'on dit, mettra 
vingt-quatre jours dans sa route, quatorze de séjour en 
difierens lieux. Le cortège de Son Altesse Impériale con- 



ANNEE 1776. — MERCREDI, 26 JUIN. 293 

siste dans : Romanzof, Kourakin, qui est parti avec la 
lièvre; point Gagarin, comme d'abord on le disoit; son 
grand-maître Soltikof; Narychkin, le gouverneur de 
Plescow, etc.; son lecteur Nicolaï; Becker, chirurg'ien; 
Dufour, son valet de chambre ou conseiller, etc. 

Le prince Henry a dû partir après le dîner aujourd'hui. 
L'engouement qu'on a pris pour ce prince est inouï; il a 
été si vif et si total de la part du grand-duc, qu'on lui fait 
faire la confidence qu'il étoit cocu. Le prince prussien a 
reçu de fort beaux présens : boîte, épée, garniture d'ha- 
bit et de chapeau en saphirs, boucles, etc. Les Russes éva- 
luent le tout à soixante mille roubles; mais on ne croit 
pas que cela aille là. Au surplus, les présens de l'Impéra- 
trice sont toujours magnifiques, on suit généralement le 
système de l'ostentation : c'est ici la règle universelle. 

Mercredi, 26. — Au même. 

M. de Juigné, mon ami, est parti avec Puységur, pour 
aller passer deux jours chez la comtesse Czernichef. Cette 
femme n'est pas contente de moi, à ce que m'a dit M. de 
Juigné, qui en est la dupe. La lettre que je lui ai écrite au 
sujet de Portalis l'a indisposée contre moi, et l'avertisse- 
ment que je lui ai donné chez la comtesse Zachar, dont 
elle me doit beaucoup de remerciemens. Mais je suis 
bien déterminé à ne pas me relâcher de mes droits. J'en 
ai à son estime, à sa reconnoissance, et quand elle le 
voudra, je le lui prouverai dc\ant même son mari. Le 
vrai est qu'elle est extrêmement picpiée de ce (|ue je sais 
son histoire avec Portalis, les avances qu'elle a faites à ce 
jeune homme, et la conduite doublement fausse et mal- 
honnête qu'elle a tenue vis-à-vis de moi. Quant à sa façon 
de penser à elle, je m'en moque, parce que je méprise 



2% .lorH.WI. INTI.Mi; DU CIIKVAMKIt DK COHItKKON 

(•('Ile Iciimic «'l (|ii Clic n'a pas iiirmc li- <i<ni <!r m Jimiiser; 
ainsi je n'irai (|nc 1res rarenicnl. 

Ji'ildi. '^7. — .1" iiirini'. 

Il y avoil loiipi'lcmps, mon ami, (iiic je ii'avois éU'î (liez 
les Kuler. Je leur ai fait une visite ce malin. La belle-fille 
(In vieux g(''omèlre v étoil cnlonif'f de ses cnfans; cet 
inlérieur m'a \)\\i. Je présenterai ces jours-cy le cln'\alicr 
d'isle aux Eulei-; il a une lettre pour le papa. 

Je fc'avois annonce^' la veille une partie (h; cainpjMjiie 
chez les Golovin: je m'v suis rendu apn-s trois heures par 
l'ineptie de mon tchwauchik, (jui m'a fait errer deux heures 
avant d'arriver. Il y avoit à cette campagne grande com- 
pagnie; les demoiselles du Monastère y étoient avec 
Mme et 3111e Lafond. Cette première a l'air fort honnête, 
c'est une assez bonne femme; mais ce n'est pas ce (ju'il 
falloit à l'établissement, si c'est ce (|u"il faut au vieux 
lîetzky,(jui craint toujours d'être contrarié et qu'on mène 
en ladulant. Après le dîner, (jui a été servi dans deux 
salles, on a été au jardin où Ion a dansé. J'oubliois de te 
dire qu'avant la danse, qui s'est établie dans une allée 
rpi'on avoit planchéiée et entourée de toiles, Mlle Dougni 
a fait un complimenta Mme Lafond. Cela a été fort court 
et bien de part et d'autre; les larmes ont coulé, c'est 
l'usage et cela pouvoit être naturel. Ces jeunes personnes 
ont un assez joli maintien ; le goût du plaisir brille 
dans leur regard et le monde leur paroit, je crois, bien 
séduisant. J'ai dansé avec Mlle Simonof, (jui est jeune, 
bien faite, et dont la figure est fine et noble. A Imil heures 
; tout s'est éclipsé, car il falloit être au bercail pour neuf 
heures. J'oubliois encore de te dire (jue Mlle Lafond, dont 
je ne t'ai point parlé,- est tout le contraire de sa mère. 



ANNEE 1776. — JEUDI. 27 JUIN. 297 

Sa physionomie vivo et décidée annonce de l'esprit et 
les principes du temps. Elle est aimable, soutient agréa- 
Idement la conversation et tient tète aisément à plusieurs 
hommes à la fois. Elle a de la prétention à l'esprit, la 
soutient avec grâce; c'est le portrait de Clozanges, d'au- 
tant qu'elle est bonne comme lui. 

Le reste de la soirée s'est écoulé en collations, pro- 
menades, danses, etc. J'ai entretenu Mme Nélédinski 
sur le comte André; elle m'en a parlé avec tristesse, 
en annonçant toujours des torts, « qu'il connoît, m'a-t- 
elle dit, qu'il a réalisés avant son départ, que toute autre 
femme auroit payés de haine, mais (jue je ne peux 
retracer à mon cœur sans chagrin. Si je pouvois n'avoir 
que la douleur de l'avoir perdu ! Mais cela est pis ! » 
Je ne sais ce que c'est que ces torts si graves; ce ne 
sont pas les bruits sur la feue grande-duchesse; seroit- 
ce son inclination pour la Bariatinski, qui s'en plaint"? 
Elle m'a nié les premiers; (juant à l'autre, je ne le crois 
pas, car elle m'a parlé de cette femme comme de son 
amie. Au surplus, je ne veux pas lui en parler davan- 
tage, ses larmes coulent toujours à ce sujet. Pour le 
détourner, j'ai parlé de ses voyages; elle attend la vente 
d'une de ses terres, la liquidation de ses dettes, et cette 
opération faite elle aura douze mille roubles de revenus; 
mais il faut attendre que cela soit (iiii. Il y a si peu de 
bonne foi parmi cette nation, ils sont si peu sûrs de leurs 
gens, qu'ils n'osent pas, connue en France, laisser une pro- 
curalion pour terminer leurs allaires en leur absence. La 
négligence et la friponnerie sont <k'ux inconvéniens dont 
on est ici continuellement et altern;ili\ cmcur la \iclimr. 
Avant (le m'en aller, je n'ai pas \oulu négUger la mère, 
la comtesse (lolovin. C'est une bonne fennnc de cinquante 
ans, qui est sourde et maladive, sans avoir l'humeur de 



2!)« .loint.xAi, iNTi.Mi; [)ij f;iii:v.\iJi:it [)!•: courkrox. 

sa siltiiilioii cL INUoi^iictncnl ([n'il (loimc jjoiir le plaisir. 
KIlc lait Irrs l)i(Mi les lioimcms de s.i iiiaisoii, ol j'ai voulu 
[i.iycr iii;i i-ccoiirioissaïKM! pai- l;i coiu crsalion (jiii jil.iit 
aux xicillanis. 



Samedi, 20. — Au, mhnc 

Avant (le sorlii- de clic/, moi. à midi, est venu Céresle, 
(|iii ma lu uiio lollri; de Piclel, (jiii. i(djiilé dans ses dc- 
marclies auprès du prince Orlof, n'altend plus de secours 
(jue d'un pistolet qu'il lui demande pour demain; il attend 
Cércste cà Tsarskoïe-Sielo. J'ai songe aux moyens de 
sauver cet homme d'un parti violent, qu'il est capable 
de prendre. Céreste prétend que toutes les portes lui sont 
fermées, même celles du résident de Hollande. J'y ai été, 
et mon j)i-ojct t'-loit de l'engager à se cotiser avec moi, 
pour lui faire une somme et le faire secrètement partir 
sur un vaisseau; mais Suai-t m'a fait une objection rai- 
sonnable : c'est (pie Pictet, relativement <à l'afl'aire des 
colonies, est prisonnier d'H^tat, et que, dans notre posi- 
tion, il est délicat de faire évader un homme, et (jue 
cette ceuvre toute simple d'humanili'' ne sera pas crue 
chez les Russes, sans lui supposer un motif d'intérêt. 
Ainsi, nous avons décide que Céreste iroit joindre Pictet, 
le pousser à faii'e auprès d'Orlof les dernières démarches, 
d'après le succès desquelles on verra ce qu'il y a à faire. 

Cette histoire, mon ami, avoit laissé du sombre dans 
mon âme; lagaîtéde la grosse Billot la dissipé. J'ai diné 
chez elle avec un certain nombre de capitaines de vais- 
seau arrivans. Après le dîner, je lai fait jaser, parce 
quelle attrape toujours quelques nouvelles chez les 
Russes. Elle m'a dit que le voyage de Berlin, qui mécon- 
tentoit beaucoup la nation, lui seroit peut-être funeste, si 



ANi\KK ITTC. - DIMANCHE. 30 JUIN. 299 

11' roy de Prusse preaoiL fantaisie de garder le grand-duc ; 
qu'au surplus, le prince Henry avoit rempli les vues de 
son frère, en renouvelant ou confirmant une sorte d'al- 
liance entre l'Impératrice et lui, alliance avantageuse 
pour lui et qu'il craignoit de voir rompre par la grande- 
duchesse, dont la mort, due au destin ou à la pré- 
vovance,a confirmé leur plan. D'autres personnes croient 
que le prince Henry a man(|né son but, quel qu'il soit; 
il pourra prendre sa revanche à Berlin , où le grand- 
duc restera tant que Sa Majesté Prussienne le trou- 
\ era bon. 

Les Tartares font des progrès; on dit qu'il \ a deux 
mille Russes d'égorgés. Le ])rince Repnin avoit fait la 
proposition, de la part des Tui'cs, d'adoucir un des articles 
du traité (pji regarde les Tartares; le conseil de l'Impéra- 
liùce et le Sénat en étoient davis, dit-on; elle seule, par 
vanité, n'a point consenti à cette opinion, et sa fausse 
vanité ou gloire a été la cause de ce massacre. Je n'assure 
rien, mais je crois aisément la chose. Le prince Potemkin 
a refuse' une maison (jue ITmpéi'atrice lui a offerte; on 
croit qu'il ne la trouve pas assez belle, mais il aU'ecte Tair 
très content. Est-ce à tort? 

Dimanche, 30. — Au mvnie. 

Je ne t'ai pas encore parlé, mon ami, du clievalier d'Isle, 
qui étoit àCopenliague et qui vient passer quehjue temps 
ici. C'est un fort honnête garçon, instruit dans son métier 
de marin ([uil |)ai()it aimer, et d'une tournure franclie. 
Je lai men('' aujourd'lnii chez Staehlin, Euler, le l)aron de 
Sacken, (ît nous avons causé pendant tout ce temps. Il m'a 
pai'h'' du 11 enseigne de vaisseau qui s'appelk^ Cnpon (>t 
qui se donne ici h' nom de chexahtT (laponi. (lonmic il le 



300 .[(ilTlNAI, INTIMF; Tif rilCVAT.IKn lil-; CdHIlKHON. 

coimoîl. il s iiiUTCssc ;i lui: mais il ignore <|ii il est ici par 
ordic rie SCS |»arciis. a ce (|iic ma ilil M ilc ,\\i\<^\\v. cl 
j)oiir lail lie iiiaiiN aise coiiiliiilc. 

Je \iciis (I a|i|ireiiilre une iiiiii\i'lle (|iii nn'-iile con- 
lii'inalioii : (;'(îsI ijiic |{e\el cl |{i«^a soiil liv()(jllit'M|ii(''s 
])ar les Ilollandois poui' les ilcllcs russes. On a dit ceci, 
il y a un mois, à d'Islo à SlocUholm, et il s'agit de savoir 
ce qui eu csl. Il iii't'lcml (|ne le miiiislrc dAufilclfUTe ;i 
C()j)eulia^ue a l)(;aucouj> de désagréuiens depuis riiisloirc; 
de la Ueiiie (1). Les Ang'lois ont beauc()ii[) [icidii aussi 
de|Miis Icui-s all'aires d'Améi'i(|ue (2). 

M. (\(' Sa(d<eii. iiiiiiisli-e de Hiissie en Danemark, est 
ti'ès en crédit à cette Cour; il send)le (|iie Sa Majesli' Im- 
périale regarde ce l'oyauine comme um/ j)i'ovince de son 
Empire ('}). Le caractère de celte nation, ainsi que de la 
Suède, est d'une méfiance excessive, suivant le chevalier 
disle. (|ui a vu les deux ; ils nous craignent, nous détestent 
et uous imitent. 

Le comte André Razoumofski, dont j'ai reçu une lettre 
aujourd'hui, a, dit-on, la bouche tournée d'une attaque 
d'apoplexie. A son âge! Nous appellerions cela euFj-ance, 
mon ami. un efFcl du poison, et nous dirions vrai. Son 
sort mimpiiète, je voudrois bien le voir hors de cet 



(1) Carulinc-MalliilJo. sœur du roi d'Angleterre George III et femme de 
Clirislian Vil, roi de Danemark et de Norvège. Les ennemis du ministre 
danois Struensée, qui l'ut au pouvoir en 1770-1771, avaient réjiiindu le 
bruit d'une liaison intime entre lui et la Reine; ils réussirent à produire 
une rùvolution (16-17 janvier 1772), qui amena la chute et la condamna- 
tion à mort de Struensée, cxéeuté le 28 avril 177i'. ainsi que le divorce du 
Roi et de la Reine. Caroline-Matliilde fut exilée en Hanovre et mourut à 
Celle, le 10 mai i77.-), âgée de vingt-quatre ans. 

(2) A cette époque siégeait déjà le congrès de Pliiladelpliie. qui, le 
4 juillet 1770, allait proclamer la liberté et l'indépendance des Etats-Unis 

, d'.Amérique. Depuis plus d'un au la guerre avait éclaté entre l'Angleterre 
et ses colonies. 

(3) Raiiprocher ce passage do l'Instruction à M. de Vérac : .V. Rambaud, 
Recueil des instruclions... Russie, t. II, p. 36o. 



ANNEE 1776. — LUNDI. 1" JUILLET. 301 

alTreiix })ays. où les assassinats Jcs ompoisonncmenS;elc., 
sont si connnuns. 

P. S. — Lo comte (lolovkin est, dit-on, nommé pour 
aller à Dresde à la place du prince Belozeski; c'est un 
très galant homme. 

Lundi, i" juillet. — Au même. 

Voilà six mois écoulés, mon ami, de cette année que 
j'espérois d'abord ne point passer tout entière loin de toi, 
et mon espérance fuira, je crois, avec les six autres. Je 
ne vois aucun indice; te l'avouerai-je, mon ami"? je com- 
mence à moins le désirer, et des liens plus tendres m'at- 
tachent à Pétersbourg- plus que je n'aurois imaginé. Je 
t'ai souvent parlé de cette aimable fdle que j'ai connue 
ici en arrivant, et dont j'ai prévu pour moi le charme et 
lo danger. L'un et l'autre, nés par riiabitude de nous 
voir, se sont accrus par le temps, et cette inclination, 
douce et amusante dans les commencemens, est devenue 
pour mon cœur un besoin nécessaire et tyrannique; les 
inquiétudes, les craintes, la peur de déchoir dans l'esprit 
de ce qu'on aime, le plaisir et livrcsse de se voir aimé, 
tout excite successivement des ré\olutions qui rmiscnt à 
mon repos et à mon bonheur. Tu connois, mon ami, la 
vivacité extrême de mon âme, sa sensibilité, et tu vois 
d'ici ce que j'éprouve. Charlotte est jeune et jolie; mine 
gens cherchent à lui plaire : je suis le plus iieureux, il est 
vrai, mais qui sait ce que durera ce bonheur? 

J'ai été dîner chez la maréchale (lalit/in à sa campagne, 
à dix-huit verstes de Pétersbourg, sur le chemin de Pé- 
terhof. Sa position est superbe, les jardins sont agréables 
sans être peignés, et le bâtiment est bien. De la salle à 



302 .Ktllt.NAL I.NTI.Mi; lil ( :ill.\ Al.ll.l! Iii: i oitlil.lii ».\. 

iiiiiiifjrr 1(111 \()il la mer. et ce coiiii d o'il c^l Im'.iii ri hm- 
<j;iiilii|iic. L;i comlcssc .M.i luinliK in \ ('•hul : (tu ;i jHiit' i|i 
i)r()\ (;i"l)('.s, cl je suis r<'\('iiii souper ilicz les llrliimi . 

Mardi, '^. — Au menu'. 

Nous avons j»(''ii(''ti('' ;mj(^in"(rimi, mon clicr. d.iiis le j 
('ouvoiil (It'S juiines (Iciiioi.srllcs. M. lîi.'l/.Uy u pithcim 
M. (le .luigrit' que nous les suijjrendrions, et (juil avoil 
choisi cxprf'S ce jour-ey, pour qu'il vît cet élahlisseniciil 
sans iij)|)rèls. Nous ;i\ons été, en cllcl. ;i iii ni.iixMi dn 
j^énéi'al IJel/Uy, sur le Quai, et nous nous sonnnes ren- 
dus ensemble au Mouiistère, d'abord à Tappartenient de 
Mme Lafond. Elle ctoit entourée de trois ou quatre jeunes 
personnes, (jui nous ont condnils partout. Mal<ir(' la sur- 
prise prétendue, on s'y attcndoit, et les demoiselles me 
l'ont dit; ce qui a fait que nous avons trouvé partout le 
meilleur ordre possible. Ou dit que ce n'est pas toujours 
de même. 

J'y ai vu Mlle Lafond, dont je t'ai déjà parlé; elle ne 
m'a pas paru aussi bien (jue la première fois. J'ai cru lui 
voir un air de prétention qui ne sied point à sa position 
ni à sa tournure. Peul-èlrc éloit-ce pi-é\ention, d'après 
ce qu'on m'avoit appris sur son compte. La jeune Lafond. 
qui a bien vingt-quatre ans et plus, est gaie, à ce qu'on 
prétend, et sa figure n'est pas trompeuse. Elle étoit folle 
de Denon, qui a été ici, et l'on faisoit de petits soupers 
chez elle fort agréables. Ribas, qui a su ces petites jiai- 
ties fines, ne les a pas trouvées convenables, et comme , 
il est l'organe de Betzky, le crédit de Lafond baisse con- 
sidérablement. 

J'oubliois de te dire qu'en examinant la maison du 
vieux BetzUv. qui est charmante, nous avons été à celle 



ANNÉE 1776. — MARDI, 16 JUILLET. 303 

dont il a l'ait, présent à Ribas et à sa femme, au bout de 
son jardin. lUbas m'a fait beaucouj» rUbonnéletés et m'a 
prié de \ enir voir sa femme. 

Mercredi, 3. — Au même. 

J'ai passé la matinée à l'Académie des sciences, avec 
le cbevalier d'Isle. Je ne te répéterai aucune des choses 
que j'y ai vues, à l'exception d'une culotte de peau de 
femme qu'on nous a montrée; le cuir en est fort et épais. 

Le favori, bardé de tous les cordons du Nord, est enfin 
parti, chargé de toutes les malédictions possibles, mais 
de beaucoup d'argent. Il a, dit-on, soixante ou soixante- 
([uinze mille roubles de pension, et deux cent mille une 
fois donnés. Il va droit à son gouvernement. 

Mardi, 16. — Au même. 

Depuis le 3 de ce mois, mon ami, tu n'as pas reçu de 
mes nouvelles, et je n'ai eu ni la force ni le courage de 
t'écrire. Le dimanche 7, j'allai à la Cour à l*éterhof, une 
maison fort belle de l'Impératrice sur le bord de la mer, 
avec des jardins agréables et de fort belles eaux. Son 
grand avantage est, à mon gré, sa position. Il y eut ce 
jour-là beaucoup de présentations de François, tant ma- 
rins venus avec la gabare la Tamponne, connnandée par 
M. de Verdun, que d'autres venus par terre, tels que 
MM. de Mesmes, Vassé, d'Attilly et la Jamaïque (1), 
Espagnol. De cette nombreuse légion, il est assez éton- 
nant que les marins soient les plus aimables pour le ton, 
les manières, etc. Il y a surtout un nommé Marquer!, 

(1) Cliark'S-Boniard-l'ascal-.ianvier Fitz-Jaiiies , dit le marquis de la 
Jamaïque (1751-1787). 



304 .loi it.NAi. iMiMi. nr i.iii;\ \i.ii;it \>\: ((UuiiitoN. 

(|iii a (In iiH'rilr, liraii(()ii|) de roinioissanccs en lm'muik''- 
trio, vX (!sl un di's ('•(•(inoiiiislcs les |»lu.s ('•(•lairt'-s. Nous 
nous sommes n-ncoiijii's a\cc plaisir cl j'en ai (•!('• aulant 
cliarnic (|ur llallc Lf soir, rrvrnaiil a\<'c |r conilc de 
IJiuiii lie IN-lcrlioia JN-lersitonrii . on il y a <'n\iroii li-cnli' 
vcrsics. j ;nii\ ;ii latij^ui'. (lellc indisposilicjii, xcnuo, ;i ce ] 
(lu'on j)r(''tciid, d(! refVoidissoiMcnl . ma occasiotuit' un 
malaise (jui m'ii duré huit jotirs. 

Pendant (\ur j ftois gisani ilaiis ma rliamhir. j ai ajtjtiis 
une aventure de l't'terliol'. (|n! apjiarticnl hicn aux Russes, 
et jiarticnlièrenient ;i ((dui ijui en a v\i', le moteur prinei- 
pal. 11 y eut merci'edi bal ;i la cour, et Nasse fut annouet'- 
sous main, je ne sais pai'<iui, eomme un très bon danseur. 
Aussitôt le ('on)te Ivan Czernichef vient le dire à Tlmpé- 
ratrice, et l'on fait danser M. de Vassé, comme sur b- 
théâtre, un menuet, une contredanse et une allemande. 
Tu connois assez, mon ami, cette nation petitement 
envieuse et jalouse, pour voir de ton coin d'observateur 
ce qui arriva. Les Russes regardèrent avec attention pour 
<riti(juer, et en ellet ils critiquèrent. Czernichef à leur 
tète. Quand la tâche de Vassé fut remplie, Czernichef 
retourna à l'Impératrice, pour lui demander si elle ne 
jugeoit pas à propos de faire la comparaison des grâces 
russes aux grâces franeoises, et on fit danser le jeune 
comte Mimicli, qui effectivement danse bien. Ce jeune 
homme avoit annoncé à Sa Majesté Impériale la nouvelle 
de la mort de son oncle Skavronski, et, en conséquence, 
il s'étoit excusé, au commencement du bal, de ne point 
danser; mais les instances de Czernichef et la gloire, pour 
un Russe, d'être une plus jolie marionnette qu'un autre, 
l'emporta : Munich dansa, et son prôneur Czernichef, 
ainsi que tous ses adhérens, disoient tout haut derrière 
lui : « Voilà qui est dansé!... » Le jeune athlète, étince- 



ANNÉE 1770. — MERCHKDI. 17 JUILLET. 30S 

laiit de gloire, dit en sortant de la lice aux daines qui 
lenvironnoient : « Mesdames, j'ai vengé l'honneur de la 
llussie ! » As-tu vu, mon ami, quelque part, plus d'imper- 
tinence et de fatuité? Je ne crois pas; mais tu n'es pas 
dans les régions du pôle. 

Une autre histoire (}ui m'a plus occupé et inquiété bien 
davantag'e, c'est un billet que Ciiarlotte voulut m'écrire il 
y a aujourd'hui huit jours. Elle vient en ville avec sa 
mère sous un prétexte (luelconque, m'écrit de la ville, 
envoie le billet par un soldat, lequel va clicz M. de Nor- 
mandez au lieu de venir chez moi. Normantlez, de retour 
le soir, trouve la missive, l'ouvre quoique à mon adresse, 
la trouve beaucoup trop tendre, et arrive le lendemain 
tonner, fulminer et se plaindre. Charlotte se défend 
comme elle peut, et les femmes peuvent toujours!... 
J'arrive, on me conte l'affaire, on me dit que notre intel- 
ligence se découvre, que tout le monde en parle et qu'il 
faut doubler les précautions et le mystère. Ces ménage- 
mens politiques ne me plurent point, mon ami, je l'avoue; 
rimmeur me prit, ma tète s'échauffa, mon imagination 
tourna au noir, je ne me crus point aimé, malgré les 
preuves que j'en avois rerues; cela me chagrina. Une 
lettre de Bressolles vint alors me condamner de mon 
inconstance, et(''veiller au fond de mon cœur mesanciennes 
inclinations. Combien mon àme fut décliirée et conil)attue ! 
Condiien je souffris! Combien je maudis ma sensibilité!... 

Mercredi, 17. — Au même. 

,1'ai été souper chez la princesse Cherlinlol". à i|iii j ii\(iis 
jti'omis de revenir. J'ai Iroinc' tonli^ l;i l'aiiiillc (hiiis 1(> j;ir- 
din occupée à faire la cuisine; chacun a l'ait sou plat, lu 
juges si cela étoit bien succulent; mais on a ri. cl la gailé 



:i()(, .KiinNAi. iNii.Mi; hi; (:iii:\,\i,ii;n ni; cuMiiiitoN. 

OSl le iiH'illriir ;iss;iisuiiii('iiiciil il (im- l.ildc. iimmii' I.i [iIiis 
ciMliiisc. .1 .'li (l(-iiiaiiiir> l(> nom ilii iioiiNraii l.iMiri. i|iic 
(lliarlollc \('iil. savoir, car on ilil (juc ZavailoNski csl sur 
.son (liilin. cl l'on lonilc sa (lisf^râc(3 siii' son a\anccnicnl. 
ce (|ni csl nn imlicc assez snr : il \icnl <r<''li-e l'ail ^jt-ni'iai- 
inajor on en cliel. Son successeur s"ajij)elle iJeslirorloi ; 
(î"(!sL nn colonel nUiainien. (riinc taille, d'une force (TniH- 
vigueur!... 11 ini'rile son jiosLc. 

SaDU'ili. W. — Au même. 

J ai \u (liM'nicrcinenl J\Inie de iSolkcni, Icmimic <Im 
nn'nistro (le Suède, nouvellenienl mariée et arrivée depuis 
deux jours. Elle est bien, mais d'une timidité extrême. 
J'ai été chez les Cheri)atoi", oii j'ai appris les grâces <listri- 
l)uécs jeudi sur la flotte par rim])éralrice. Il n'y a point 
eu (ri'volulions. et je ne m'y suis pas trouvé' par cette 
raison cl pour ma santé. La cérémonie a ('■lé- helle el sur- 
tout l)ru vante, car il y a eu une canonnade considérable. 
Sa Majesté Impériale a dornié à l'amiral Greig (ij le 
cordon de Saint-Alexandre et a distribui- pour trois cent 
soix;uite-(piin/.e mille roubles de grâces pécuniaires. 

Je coui's beaucoup et je m'ennuie. Hier, j'ai été chez le 
grand-échanson souper; ses jardins sont délicieux, ses 
potagers très fournis, et on y voit en quantité les meil- 
leurs fruits et les plus belles Heurs; c'est a cinq verstes 
de Pétersbourg. 

La Billot m'a dit une singidière nouvelle. Elle prétend 
être sûre qu'on fait ici tout ce qu'on peut pour avoir à la 
place de M. de Joigne M. d'Adhémar (2). 31. de Juigné 

(1) Samuel Carlovitch Grcig (1736-1788), Écossais au service de la Russie 
depuis 1764, conlre-aïuiral en 1770, coinniandant de Cronstadt en 1775, 
amiral en 1782. 

(2) Le comte d'Adliémar, ministre plénipotentiaire de France à Bru.\elles. 



ANNEE 1776. — DLMANCHE, 21 JUILLET. 307 

n'a pas toute la considération possible, et l'on dit partout : 
« C'est un bon homme! » ; mais son engouement pour les 
Czernichef lui fait tort. Elle a ajoute que je réussissois 
fort bien; je le désire. On dit néanmoins que je suis fin 
et méchant, mais il faut l'être avec ces gens-cy et l'on 
prétend qu'ils ne vous aiment jamais tant qu'après avoir 
commencé à vous craindre. 

Dimanche, 21. — Au même. 

Nous avons cru, mon ami, qu'il y avoit courtac à 
Péterhof et nous nous sommes trompés. Le comte de 
Bruhl, qui s'étoit chargé de m'y mener, m'a toujours 
tenu parole, et nous avons été ensemble dîner chez la 
comtesse Ivan Czernichef; mais auj)aravant j'ai passé 
chez les Behmer. 

Le ton des Czernichef éloit plus liant que d'ordinaire. 
Je me suis accosté du marcjuis de la Jamaïque, qui a des 
idées sur la maçonnerie, est de la loge de Langes et paroit 
curieux. Je lui ai promis un chiffre pour correspondre sur 
cesmatièreset je le lui donnerai. Après le dîner, il est venu 
un baron de Dliben, Suédois, qui a été en Pologne ministre 
de sa nation, contre la volonté du feu Roy et par les intri- 
gues du comte Ostermann. Cet homme, vendu à la Russie, 
est venu à Pétersbourg pour demander du service; mais 
c'est un sujet médiocre et peu dangereux. 

On a fait l'épreuve du scaphandre sur un moujik, qui 
s'est très bien soutenu sur l'eau. Le petit nègre de la com- 
tesse Ivan a nagé ensuite, et nous avons vu avec qu(dle 
adresse et quelle célérité cette nation nage, plonge et 
demeure longtemps dans l'eau. 

Une partie i\e ceux (jui composoicnt la société a soupe 
chez la nuu'échale Galitzin: j'y ai été avec Bruhl. On v a 



;io.s .loni.NAi, iMi.Mi, 1)1' cm \ Ai.ii.i; m. <;<iiiiii:n().\. 

joui' (les |)i(i\ nltcs : l*ii\ .S(''^iif ;i |iiiicc île l;i li;ii|ir. r| si 
l()rij^l»MiH)S, qiKî lions ih; mous soiiiiih's rrliit'-s (|ii a dt-iix 
liciircs, cl je II ('lois (|ii';i Irois licmcs al (It-iiiic «iaiis mon 
lil. 

.)'()iil)Ii(jis (le If (liic (|ii(' (le .M. .Iiii'jiit' ma |)aili' d iiin- 
compagnie dv, c.oniiiici'cc; (|iii si* foinif |iaiiiii l(;s Russes; 
il craiiil (|iic cela nr, nous lasse loil. M. de Jui^aié riif 
paroil avoir des crainlos peu fondées, parce (\\H' les Russes 
de loiiulemps ne ])eii\enl «'-lie marins ni conimerrans. 
Il \('iil a\(>ir les vues longues, noire ministre! Jl seroiL 
bien siiriisaiil de les avoir justes. 

Mercredi. 24. — Au même. 

11 n'v a rien ici de bien intéressant en affaires; les 
favoris sont tonjours à leurs places: le prince Orlof, Zava- 
dovski, Reshrodof. Le deuxième a éprouvé quelques con- 
trariétés, mais il tient au prince Orlof et cela rendra sa 
posilion sûre. On dit ipie le gém-ral de jtolice Akarof 
^ient de Moscou ici, pour avoir part au.\ faveurs de la 
souveraine, qui les lui a accordées déjà à Moscou. La 
Bruce décline aussi, à ce qu\)n jin-lend. Les bruits qui 
regardent le prince Repnin, au sujet du ministère de la 
guerre, continuent à se soutenir; son arrivée à Péters- 
bourg, (jui ne sera pas longue cà attendre, nous fera juger 
de ce qui en est. 

La llotle de l'Impéralrice, qui est allée manuan rer dans 
le g(dfe de Finlande et qui doit rentrer vers le 14 d'août, 
esl composée de quinze vaisseaux de soixante à soixante- 
quatorze canons, sept frégates et point de galères. Nos 
ofliciers de la gabare françoise la Tamponne n'ont pas 
trouvé leur construction bonne: il y entre beaucoup de 
sapin. 



ANNKK 1776. — i>[ERCREDL 2i JUILLET. 309 

Lagaharecst partie ces jours (l(;rniers, avec MM. de la 
Jamaïque, de Mesines, d'Attilly et Vassé et Puységur. Ils 
doivent aller à Copenhague et la Tamponne ïera voile pour 
Toulon. On a donné à ces messieurs des sobriquets à la 
Cour : on a nommé Vassé le chevalier de Cœur, d'Attillv 
le marquis de Foix, la Jamaïque le baron Innocent, et 
M. de Mesmes de même. Tel est, mon ami, la tournure de 
ce pays : on y saisit les ridicules avec empressement et l'on 
en prête. Les prétentions de Puységur pour la harpe l'ont 
fait baptiser le roy David. Je crois qu'il reviendra ici au 
mois de septembre; M. de Juigné le désire et les Czcr- 
nichef l'y ont fortement engagé, parce qu'il les courtise 
et qu'ils sont bien aises que M. de Juigné n'échappe pas 
de leurs mains, comme ils voient peut-être que j'y tra- 
vaillerois si je n'en étois contrecarré par Puységur. 
J'attendrai l'événement de son départ définitif, comme 
quelques-uns croient, pour agir. S'il s'en va, je ferai tout 
pour éclairer M. de Juigné sur les Czernichef, dont il ne 
sort plus. Tout le monde en parle; les Russes disent qu'il 
est en pension chez eux par ménage; les autres, que Czer- 
nichef le trompera; et dans cette maison même, on dit 
qu'on se moque de lui et qu'il ne s'aperçoit pas des épi- 
grammes qu'on lui adresse de tous c(3tés. Je n'y vais que 
très rarement, et j'ai résisté aux diltV'rens engagemens 
(jue M. de Juigné a tenté de me faire. Il est douloureux 
de voir cet homme dominé par ces gens-là, et les propos 
qu'on tient sont très fâcheux. Je désire que cela ne lui 
fasse pas autant de tort àPaiis qu'ici; mais cà Pétersbourg 
sa considération est presque nulle. On dit même qu'il ne 
restera pas longtemps ici. Les officiers de la marine fran- 
çoise l'ont Jugé. On blâme tout haut sa mollesse, on en 
rit, et il vient de justifier cette opinion relativement à un 
valet de chambre, tailleur à lui, (|u'on a bal lu et dont il 



:jio .lont.NAi, iNTiMi: nr (;iii:v.\i.ii;ii m; t:oititi;itoN 

II';! (xiiiil "'Il <lr jiislicc. (ICst cl rc st-ia Ion joiiiv^ un 

IlOIMMK* Mltlliocrt'. 

.1 iii fiiil <I('M\ ((innoissiMicrs .iM^loi.sL's. l;i jnaisoii «le 
Mnir Vcldi-n. donl Ir ni;ii-i rsl nn t^rf>8 iH'fron'aiil «in}rl<>is: 
s.i rcniMic ;i t'Ic' Mi.nlrcssc «le Pirnc III. \\\\c consciNc nn 
jt(d,il. \criiis (I iinjx'iralricc assez [jlaisanl, dans son élal. 
niais on la lolrnî en faveur do sa fille, (|ui est très aimahlc 
cl, roniplio de ialens cl. de connoissances. L'autre maison 
esl <'(dle du niinislrc de ri*]<^lisc anglicane, il se nomme 
Tou|:ihL Celam'aredonnéquel(|ucsvell«''itéspour l'anglois, 
<d, j'en lis (ous les jours depuis cette époque. 

.lai été plusieurs fois (diez les Goloxin cl j'ai eu des 
conversations avec la Nélédiuski sur le comte André. 
Elle se plaint toujours, pleure et veut l'oublier. Elle me 
montre la j)lus vive amitié, et ce senliment me la rend 
aimahlc. Ce ne seroit pas la première femme g^alante qui 
fût sensible. Il y a chez elle une jeune Russe, qui se 
nomme Yourasof, ([ui me fait des agaceries plaisantes : 
elh' a (juatorze ans. 

Dimanche, 4 août. — Au même. 

C'a été aujourd'hui, cher frère, le dernier jour de la 
cour de Péterhof. On y a dansé contre l'attente générale, 
n'y ayant point eu d'avertissement à ce sujet. On m'a dit 
que c'est la nouvelle des promesses de mariage faites par 
le grand-duc à la princesse de Wurtemberg, qui en a et»'* 
cause. Un officier du régiment de Son Altesse Impériale 
l'a apportée aujourd'hui à l'Impératrice, qui l'a fait capi- 
taine et lui a donné une fort belle boite. 
? J'aAois été dîner avec le marquis de Juigné chez la 
comtesse Ivan, qui revient incessannnent en ville: j'y ai 
trouvé Mme Zagraski, qui m'aparuplus gaie et plus con- 



A.XNEE 1770. -^ DIMANCHE, i AOUT. 3dl 

liante que de coutume. Nous avons causé avec amitié, 
elle prétend que j'ai le talent peu commun de la faire 
parler. 

11 V a (|uel(jues jours, j'avois fait ])artie avec le comie 
(lelîridd d'aller voir la Hotte russe en mer. Nous sommes 
partis ensemble après la (]our avec un officier de la 
marine, et nous avons pris mie chaloupe pour aller de 
Péterhof à Cronstadt. Il étoit huit heures du soir quand 
nous nous sommes embarqués, et nous sommes arrivés 
aux environs de minuit. Le lendemain, partis à huit heures 
du matin' sur un bateau à voiles, nous avons été rendus à 
une heure et demie à la flotte, h une vingtaine de verstes. 
Le vent étoit assez fort et nous avons eu du roulis; 
quelques vagues ont passé sur notre bâtiment, mais je 
n'ai pas été malade. 

La flotte, comme je te Tai déjà dit, est de quatorze 
vaisseaux de soixante à quatre-vingts canons, et de sept 
frégates. L'amiral Greig, Ecossois, nous a reçus sur son 
bord, et de là nous avons été dîner chez le contre-amiral 
Barcli, qui est un Russe de bonne humeur et très hon- 
nête : on croit qu'il sera placé au Collège de la marine. 
Il paroît préférer son bord. Les honneurs qu'on rend aux 
chaloupes des capitaines consistent dans la niusi([ue (hi 
vaisseau, qui joue au départ et à l'arrivée de la chaloupe. 
Si c'est l'amiral, les matelots se mettent sur les vergues 
et crient plusieurs fois hourra, à quoi on fait répondre par 
les canotiers de la chaloupe, et le vaisseau lire (juelque- 
fois une bordée. Après le dîner, qui a été assez bon, nous 
sommes retournés abord de l'amiral Greig, et nous avons 
vu un combat naval sur deux lignes que s'est divisée la 
flotte. Il a. duré sept minutes, et on a ùvr de sept à neuf 
coups de canon par cha(|ue pièce. Ce spectacle m'a fort 
amuse''; les apprêts (h> la mauduivre avec le combal, lout 



MU juniNAi. iNTi.Mi: Dr (:iii:v\i.ii;n hi; (;oi!i:i:it'i.\ 

il (liin- une Im'Iht. Je ii .'li |i;i.s «'h' ('■iii('r\ cilli' de I;m(''|( rili'-. 
iiiiiis iiicii ilr I O.ilr*- <;l siirloiil de la siilionliiialioii (|iii 
rrf^iu; ])aiMii les (»riici('i'.s. cl de la proprch' cxlif-iiH' des 
vaisseaux. Nous a\(»iis jch' I .iiicit. cl a|)r('.s avoir [lasM- 
la joiinii'c à Ixtiif ri a iiiaiit^cr cl à ciilcudiT parli'c russe, 
nous nous soiiiiiirs coiiclii's. J^e [jinicf (iai:aiiii ma 
doniit'' MM lil daMS sa (diaMd)i('. 

Le ItMidt'inam mardi, le lnonillanl srst lr\(''c! mous a 
fail: roslor ;i l'ancre. Ij'après-midi. nous avons t'Ii- en dia- 
loMpc \oii' mie IVi'gale à bombes ou galiolc. Hn en a jelt- 
six de deux cens livres; l'explosion est si l'orle (juil l'anl 
se bouclier les oreilles à l'instant qu'elle part, et pour 
n'avoir pas xonlii laii'c ainsi, roi'cille di'oile sni'lout m'a 
fait un mal assez \if. Le mouvement que cela donne au 
vaisseau le fait enfoncer de près de deux pieds. 

Nous avions, le matin, fait la visite de la soute aux 
poudres, et nous y avons resté une demi-lieui"C. C'est 
l'endroit le ]>lus jjrofond du vaisseau et absolument sous 
leau. Cette cliambre, qui est assez grande, est éclairée par 
une lanterne de deux pieds en carré, établie sur un massif 
et garnie de verres de lentille, d'une épaisseur considérable, 
et regarnie de grilles. 11 y a plusieurs (diandelles dedans, 
qu'on allume par une autre cliambre entièrement séparée 
par un escalier différent. Il peut contenir dans ce magasin 
sept cens barils de poudre et deux cens en gargousses. 
Il faut trois cens barils pour fournir à un vaisseau de 
soixante-quatorze canons, cin(juante coups par pièce. 
L'ordre qui y règne m'a fait plaisir. L'amiral Greig m'a 
dit (jue sur les vaisseaux anglois, il y avoit à la sainte- 
barbe un robinet, pour qu'en cas d'incendie on pût noyer 
la cliambre aux poudres. Après le souper, on a donné le 
signal pour l'illumination des vaisseaux; cela consiste en 
une lance de feu dartiiice blanc, que cbaque bâtiment 



ANNEE ITTfi. — DIMANCHE. 4 AOUT. 313 

brùlc (le son l)or(L pour faire voir la place où il e.sL dans 
une nuit soml)re. On avoit tiré avant quatre carcancs pour 
porter le feu; deux ont manqué, les autres ont fait leur 
elle t. 

Je me suis informé de la nourriture du matelot; elle est 
bonne et consiste en légumes et viande quatre fois la 
semaine; les autres jours, pour l'ordinaire, en poisson 
salé et beurre. Le biscuit est noir mais bon, j'en ai goûté. 
Il a un verre d'eau-de-vie tous les jours et de la couenne à 
discrétion. Il est vêtu par l'Impératrice de pied en cap, 
et quant aux gages, ils ne consistent qu'en buit roubles 
par an; aussi n'a-t-il pas besoin d'argent. 

Le mercredi, nous avons été faire visite à plusieurs 
capitaines sur leurs vaisseaux ; dans tous, il a fallu essuyer 
unecollation decomplimens, en elioles de vin,de]iqueur et 
de viandes salées, et nous sommes revenus munis de cinq 
déjeuners différens, par-dessus lesquels nous avons mis 
un diner. Je suis parti après en cbaloupe, sans Brulil qui 
est resté. 

Notre route sur mer, pour retourner à Pétersbourg, a 
été assez longue; nous y avons passé la nuit et ne sommes 
arrivés que le lendemain àbuitlieures du matin, à travers 
un brouillard qui nous cmpécboit de voir la ville. 

J'ai reçu, en arrivant, des paquets de ta part, que m'a 
fait remettre la princesse Bariatinski. Il y avoit une lettre 
de Mme de Bréban et quelques lignes cbarmantes de lîres- 
solles; elles m'ont fait plaisir et douleur, car je suis loin, 
et son âme sensible est celle (pii coun iendroit .à la mienne. 
Je suis ainu', mon ami, de Cbarlotte, je n'en doule pas 
assurément; mais je voudrois être aimé comme j'aime, 
comme il est impossible, je crois, à Cbarlotte, qui m'a 
doimé la portion de sentiment dont son rnmr est capable 
et dont 1(^ mien ne peut se contenter. Je l'ai vue le soir. 



:tl'. .iMiiiwi. iNTiMi; hr (;iii;\ ai.ii i; iti. < (.iiiti.Ko.N 

elle m .1 l(''lll(>it:ili' ilr l.i coilliiinrc. de | ;ill,i(||riiifiil : jr lie 
saiirois nie |il;iiiiiln' d je m- suis iinToiilfiit (|uc ilc luni. 

y l'Util cdi, U. — Au lui'iiir. 

ApT'os avoir omjjloyé iiiif jcirlif fie l.i jonrn(''0 à «'•ciirr. 
jo suis sorti poiii- voir I\Fin(! Xr-lrdinski. (Iroirois-lii. iikui 
anii, (|iio, colle lommc (jii'o:i dit ^iilanlc ail i-cmis du 
caluic dans uiou l'xislciicc si juMiiMe dc|)uis (|ucl(|uc 
Icnips? Getto fommo ost sousil)l(> véi'ilahlciurnl. (dlo saisit 
ol sent les nuances dclicales qui (k;iia]){)(;nt à mille per- 
sonnes. Son entretien me plaît. par(;c qu'il est analog^ue h 
mes pensées et qu'il me doruic de la confiance. Elle m'a 
propos*'; d'allei" à la comi'die. Je l'y ai suivie dans sa loge, 
où j'ai passé une partie du spectacle à causer avec elle. 
Le comte André est toujours le sujet et le commencement 
de nos conversations; celle-ci a roulé sur l'opinion que la 
Nélédinski vouloit qu(ï je prisse d'elle, et sur la confiance 
et l'amitié qu'elle vouloit avoir pour moi, pourvu que je 
fusse sincère. J'ai été faire une visite chez les Cherbatof, 
après laquelle je suis revenu souper chez la Néli'dinsUi. 
Ell(^ étoit seule; nous avons repris le fil de notre conver- 
sation, et de temps en temps, je l'ai assaisonnée de galan- 
teries et de caresses, qui ont été reçues comme si on se 
dt'fendoit d'v croire. J'avois dans ma poche ce Sujet de 
bain que j'ai composé pour Razoumofski, dont elle m'avoit 
])arlé au spectacle. Il est écrit assez cliaudcnient. Je lui 
en ai fait la lecture, elle a réussi. « Je ne puis parler, me 
dit-elle à de certains passages, tant je suis émue. Com- 
ment, dans quelle situation avez-vous composé? » Je lui 
ai dit (ju'elle en étoit l'objet, et je lui ai fait entendre 
qu'elle avoit contribué à m'inspirer le sentiment qui y 
règne. En vérité, mon ami, rien de plus séduisant que la 



ANNEE 1770. — SA.MKDI. 10 AOUT. 31o 

siliiatioii (le celte jeune feiniue : de jolis yeux fixés sur 
moi et arrêtés par l'image de volupté que je lui présen- 
lois. un sourire voluptueux, et, en dessous, une gorge pal- 
pitante et le silence du plaisir! Je me suis jeté sur sa main 
([u'clle m'a laissée, et j'y ai imprimé le baiser le plus vif; 
j'aurois fait plus et peut-être en eussé-je été récompensé, 
nuiis près d'une fenêtre, attendant du monde, voulant 
d'ailleurs ailermir mon existence d'ami, je n'ai rien tenté. 
Ma lecture finie, le comte de Bruhl est arrivé, nous 
avons soupe. 

Samcili. 10. — .4// iiinne. 

Falconet est venu ce matin me voir, mon ami, et me 
parler de Pomel, qui a fait imprimer son mémoire dans 
le Journal encyclopédiste. Falconet, occupé de son ouvrage 
dans ce moment, ne va répondre dans les papiers publics 
(jue par une annonce de défense en règle dès qu'il sera 
libre. 

La Billot, que j'ai vue, m'a confirmé ces bruits de 
départ de M. de Juigné; on lui a dit, chez Voronzof, je 
crois, que M. de Juigné s'en alloit, que Puységur étoit 
allé faire un tour en Suède et en Danemark, et revien- 
droit en septembre pour partir avec M. de Juigné, moi 
devant être chargé des all'aircs ; je le désire et n'ose m'en 
flatter, parce que ce seroit une chose heureuse pour moi. 
Ce qui malheureusement est vrai, c'est qu'on se plaint de 
la négligence de M. de Juigné, que les François n'y trou- 
vent pas leur appui, que les étrangers ont peu de consi- 
dération pour lui et qu'on se moque de la manière dont il 
est joué par Ivan Czernichef. Son peu de fermeté, relati- 
vement aux affaires des particuliers françois, lui fail du 
tort, c'die du pauvre Godin entre autres; M. Ustermann 



816 .iMlItWL I.NII.Mi; l)(î CIIIAAI.II I! I»l. «.((ItltlIUiN 

S'c.sl |il;iilll Illl-IIHIIH i|r rc ijiir M de ,| Il i'_' lli' .INoil l.llil' 

il lui roiiiiiir h's iiniiKurcs cl (|ii il les lui .udil ciixoNts 
]i;ir illl >r(ict;iiic. ;iil liill ilc lui m ji;i|lrr Illi-liKMllc. Tniil 
ccl.i. mon .uni. lail prlolc: iirn n'csl oiilijii'-. cl sa pit-xcn- 
linii |iiiiir l.csscps jninlr a cela un iIhiiim' |l,•|^ un \iriii-. 
Ilaliciir. 

,)"ai (H('' clioz le consul, où j'ai IfOiiv*' CércsU»; il ma dit 
(|ii(' j'a\ois <'!('' hif'M rocoinmaïKli' à la (iriiiccssc, de |{aria- 
liiiski [»ar plusieurs |{iis>cs ou Kussiciuics. r| (juc si 
j'a\()is des ('iincmis dinis 1rs liommcs. j Cn dr\(jis (''in' 
{ilcincmciil drdommaj^i' par la lai;oii ilc peri.ser d<'> 
femmes sur mou compte. Je ( a\oue, mou ami. ijin . 
Aauilé à part, cela ui'a fait grand plaisir, parce (|ur ci I. 
me lait espérer une existence semblable à celle ipic j'ai 
eue à Casscl. De plus, il m'a dit qu'il ne perdoit pas espt'-- 
rauce de me réconcilier avec la princesse Troubeizkoï. 

Dimanche^ 11. — Au mnne. 

J'avois un rendez-vous, mon ami, avec Pictet ebez Le 
Roy. J'y ai été ce matin, et nous avons causé deux beures 
ensemble. J'avois cliargé Piolet de s'informer de lojiiniou 
(pi'ou avoit de moi cbez j)lusieurs personnes de consé- 
(pienee et en géué'ral. Il a fait tt)nd)er la conversation sur 
moi «à un souper dliouneur, ilont étoient Vorouzof et Cbou- 
A alof. (iC dernier a dit le pour et le contre, suivant l'avis 
(|u"(ui lui préseuloit. Picict imagine (juil a t'-xili' de me 
recevoir ici comme à .Moscou, parce ([uil ma cru amou- 
reux de sa femme. Au total, l'opinion que Pictet a recueil- 
lie sur moi, a été qu'on m'accusoit de mettre de Fapprèt 
dans la société; le grand grief dont ils m'accusent, c'est 
de les vouloir approfondir et d'employer vis-à-vis d'eux 
trop de linesse pour les critiquer et les bien connoître. Du 



ANNKE 1770. — DIMANCHE, 11 AOUT. 317 

reste, ils m'accordent les choses d'agrément, de société, 
de conversation, etc., et je te dirai entre nous qu'on a 
fait des comparaisons à mon avantag^e. Pictet m'a con- 
seillé de faire connoissance avec Yoronzof, dont les 
lumières peuvent m'être utiles sur le commerce, au sujet 
duquel son système le rapproche de la France. Je crois 
tavoir parlé, mon ami, de ces idées de cong-i'î pour M. de 
Juigné, et pour moi d'être chargé des affaires; Pictet 
m'en a parlé, et on lui a dit chez Voronzof que Bakou- 
nin (1) tenoit cette nouvelle des hureaux de M. Panin, 
à qui le prince de Bariatinski Tavoit mandé dans une de 
ses dépêches. 

J'ai vu Mme Zénoviof, qui est revenue en ville, mais 
qui compte en partir pour sa campagne. Sa santé est 
toujours chancelante et sa poitrine foible; elle a rendu 
un abcès qui doit la soulager, mais elle est mélancolifjuc 
Elle m'a beaucoup parlé de la princesse Bariatinski, à 
ipii elle m'a recommandé. Elle a de grands projets de 
socii'té pour cet hiver, de cette société de comité chez 
elle, à laquelle je serai peut-être admis, du moins elle y 
compte et m'en a prié, si cela doit avoir lieu. 

J'ai été diner chez la Nélédinski. qui me traite toujours 
fort bien. L'incertitude où elle a l'air d'être, relativement 
à ma façon de penser sur son compte, me divertit; elle 
me croit quelquefois amoureux d'elle; d'autres fois, elle 
imagine que je n'en joue que le rôle, et cette positioii est 
amusante pour moi. Je hii ai lu, ajirès le (h'iier, la hn de 
V Homme sensible, cela lui a fait plaisir; nous avons parlé 
d'anglomanie, et eHe prétend (pie je ne suis point fa il 
pour être Anglois et que mon prétendu spleen s en ira 
cet hiver. 

(1) Pierre Vassiliévilcli IJakounioe. (|ui fui luoiiibri; du Collège des 
affaires étrangères, après avoir otè premier cuiiiinis de l'aiiinc. 



318 .lOlIIJ.NAI. liNTIMI. hl ( Il l.\ AlJl.lt 1)1. COKHKUON. 

( hi ilil ijiH' Mme .Nt'-h'iliiiski. (|iii ;i\ ni! j;i(li> |ioiir .iiiiaiil 
Ir |)iiii((" IJ.irialiiiski. lui a iiiainli' a\cc Icaiicliisc (|ii dli 
lie I aiiiioit, plus, (ic iiiiiiisl.iT rii (!sl, <lil-()ii. an (i(''S('.sjHjir; 
crnciidaiil il se coiisolc! a\T(; la pcliU; (]l('TO[)liil('. (|iii lui 
rossoiTibhï. Le. coiiilc ilr Uriihl croit (\\\r \r i\r>w dr la 
.\(''l(''(liiiski |M)ur aller ru j- raucc vient de .sou allacliemeiil 
j)Our le prince Hai'iatiiiski et (|u"ellc oiililie .Viidn- ; je croi-- 
le eoiilraire, puis(|u'elle m a prie de la laccuninioder avec 
lui. 

En rentrant, mon ami, j'ai et*'- dire le bonsoir <à M. dr 
Juigné; il ma dit qu'il y avoit du mouvement de la part 
du Portugal, et qu'on s'étoit jeté sur des possessions 
espagnoles, où il y avoit eu du carnage fait par les Por- 
tugais. 

On prétend (pi'il y a eu aussi une émeute dans une 
diétinc en Pologne; l'oflicier russe commandant un déta- 
chement a été blessé; un Polonois, moteur de la quercdle. 
a été la \ictime et est moiL dim couj) de fusil : mais a\ant 
d'expirer, il a demandé jtaidon à l'ollicier et s'est avoni- 
ranleni- du désordre. Il v a des gens (jui croient (pie lîra- 
uicki a tn-nipé dans tout ceci; il n'est pas content, ni le 
comte Oginski. 

La querelle des Américains devient intéressante poiii' 
toute l'Europe, et il y a bien à craindre que l'incendie du 
Nouveau-Monde ne gagne le vieux où nous sommes. 

Lundi, 12. — Au même. 

Toute ma matinée a été employée, mon ami, à écrire 
des lettres. J'ai dmé avec le marquis de .luigné. L'après- 
midi, j"ai attendu un oflicier de la marine russe, (jui m a 
proposé de me mener chez la Bonafmi, chanteuse ita- 
lienne, qui vient d'arriver ici. Nous y avons été: j'ai vu 



ANNEE 1776. — xMARDI, 13 AOUT. 319 

une grande femme, de vingt-trois ans environ, assez jolie, 
ayant de beaux yeux et des cheveux superbes. Elle parle 
très passablement François, et sa conversation est agréable 
autant qu'on peut en juger dans un quart d'heure. On lui 
dit beaucoup de talent. J'ai été ensuite souper chez les 
Behmer; il y avoit grande compagnie : Mme Velden, 
MM. Velden et "S'isen, etc. La fille de Mme Velden, la 
Chambrelin, étoit fort aimable; on lui a fait chanter de 
l'italien, ensuite un duo l'ranrois avec moi. Charlotte a 
chanté aussi, mais à la prononciation près, elle a chanté 
beaucoup mieux que la Cbambrelin. 

Mardi j 13. — Au même. 

J'ai préparé plusieurs lettres, mon ami, en me levant, 
pour Pictet qui s'en va dans peu de jours en France. J'ai 
dîné chez le consul, ai passé chez la Billot, qui m'a con- 
firmé le bruit du congé dv .M. de Juigné, etc. J'ai passé 
chez les Matouchkin; la jeune comtesse m'a fait dirt; le 
malin par mon valet de cluunbre (ju'on me recevroit. mais 
il n'y avoit personne. J'ai été voir les Nolkeni, après quoi 
je suis rentré à l'hôtel, oii l'on ma dit (jue M. de Juigné 
m'attendoit chez la princesse Bariatinski; j'y ai été aus- 
sitôt. Elle m'a paru aimable d'extérieur, une jolie taille, 
de la physionomie, de la noblesse, de l'aisance el un 
grain de prétention. Elle ma fait beaucoup de coiiipli- 
nieiis sur la manière dont j ai j(>n('' la comédie, qii on hii 
a\ oit mandée en France, etc. Les iMatouchkin éloienl là, 
mère et fille; la jeune comtesse m'a l'eparlé de l'épitapiie, 
et m'a dit qu'elle l'auroitparMme Nélédinski. Nous aAons 
ri et citusé sur le prince Galitzin, avec (pii elle m'a dit 
(ju'elle s'étoit entretenue à la camj)agne sur mon compte; 
j'ai f;vil son ('doge et cela l'a fait rire. Tu sais, mon ami, 



:i:JO .lOlIîNAI, INIIMI. IH' CIIKV \Mi;il lii: I olililIloN 

l'.iiniiiir ilil jriiiir |trili<r |mii|- illr; je \()ii(lr()i^ (|il l! 
|'(''j(()iis;il . <l 1(111 ilil i|ii iiii \ >(>ii;jf. 

T'iii-jr h.iilt'. mon (litT. lie l.'i rt'M-c|(li(>ii ilii |iriii(r l»;iri;i- 
liii^ki p.ir riiii|i(''i-.ilrifc? ( icitr s(iii\ fruiiK- lui u dit en \r 
\{>\iu\\ : « .Mon hirii! |||(lll^i^•ll|• r);iii;itiiiski. je ci'dMii^ 
vous N'oii' Iniil ciiiiiliiiiif ! (liir \()iis ;iiri\r/. de |*;iri->. cl 
vous (Ml a\ (•/. le |»iirliiiii ! » 

Il (^sl Iticii siiij^nilici- (|iir l;i r;iiiifiis(' (Ijillicriiic II. >i 
\;iiiI('m' dans ri^iiiM)|)(', soil snjrllc ;i de [i,ii-cilli's niisiTcs. 
Paris lu cliilloimo; ceux qui \ \()\ai:rnl lui dc-plaiscid . ri 
l'cnciiantcinent qu'on en rappurle lu hlehsc (1;. Le [uincc 
Orlof est de son avis; il ne nous aime pas, et (lernière- 
nieuL, ;i un diucr ii la (îoui', il a sonicuu (|u"il tdoil ridii iilr 
qu'on ap[)i'ît le IVançois en Jlussie el, (ju'on l'y purlùl. Le 
prince CherbuLof, qui m'u coulé le fait, lui réjiondit (]u'ou 
devoil aimer sa nourrice. 

Mercredi, 14. — Au même. 

Jai ('lé dîner ;i la campagne du grund-éclianson .Nary(di- 
kin, oii il n'y avoit personne d'étranger que moi, mou 
ami. Ou m'a parlé de mon voyage de la Hotte, qui u l'uil 
sensation, cest-à-dire plaisir en général; mais je crois, 
suivant ce qu'on m'a dit, que le comte Ivan Czerniclief 
n'en a pas été content. Le prince Lobkowitz a envie ' 
d'aller \oir cette Hotte, mais elle est au jiort maintenant. 

Après le dîner, j'ai été chez les Velden; les demoiselles 
Ca^enac v étoient : elles sont jeunes, gaies et vives. La 



(1) On verra plus lard CaUicrine IL lorsque le grand-duc Paul el la 
gruiiile-ilucih'sse Marie Féodorovna reviendront de leur voyage en Eu- 
rope et rappurteroul de l'aris de volumineuses caisses de toilettes, on 
verra, disons-nous, l'Impératrice promulguer inimtidialemenl un ukase 
ri'glemenlant la parure des l'emmes. afin d'empêcher sa belle-fille de 
s'habiller cl de se coiffer à la mode de l'aris. 



ANNÉE 1776. — MERCREDI, 14 AOUT. 321 

Cliambrelin étoit très aimable; nous avons causé et ri 
pendant deux heures. Lorsque je me suis en allé, elle m'a 
dit de faire ses complimens où j'allois; elle vouloit dire 
les Behmer, car les femmes sont les premières à faire ces 
sortes de remarques, et rarement elles se trompent. J'ai 
passé effectivement chez les Behmer, Charlotte n'y étoit 
pas, elle avoit été promener à Péterhof avec les Visen. 

J'ai lu le discours de M. Formey (1), prononcé à l'Aca- 
démie de Berlin en présence du grand-duc et de Romanzof . 
C'est un tissu de platitudes, de lieux communs et de bas- 
sesses. On dit que M. Formey ayant perdu son fils ce jour- 
là, le roy de Prusse lui fit retarder de vingt-quatre heures 
l'enterrement; mais le grand-duc lui fit dire qu'il ne pou- 
voit être que quelques minutes à l'Académie, ce qui a 
abrégé l'éloquence de l'orateur, et l'on y a gagné un dis- 
cours bref, car il a en eifet ce mérite. A la fin, il est parlé 
de l'alliance des deux Cours prussienne et impériale, et 
de l'amitié de leurs princes. Le grand-duc a pris la main 
du prince Henry, l'a serrée; ils se sont mutuellement 
embrassés, en se donnant et se jurant une foi sûre et à 
l'épreuve. 

On prétend que le roy de Prusse, causant avec M. de 
Romanzof et le général Lentulus, dit à ce dernier que 
M. de Romanzof ressembloit au général. Lentulus le 
trouva de même. Le maréchal répondit qu'il désircroitbien 
avoir au moral quelque ressemblance avec un homme 
d'un mérite aussi grand et aussi original. « OIil vous 
n'avez rien à désirer là-dessus, lui dit le roy de Prusse, 
vous êtes vous-même original. » 

Nous avons eu du monde à souper chez le marquis de 

(1) Jean-Henri-Samuol Formey (1711-1797), fils d'un prolestant français 
qui avait quitté la France après la révocation do l'éditdc Nanles. Membre 
de l'Académie de IJerlin depuis 1744, il en avait été nommé secrétaire per- 
pétuel en 1748. 

T. I. 21 



3i'2 JOIJIINAL INTlMi; DV, (;ill.\ A l.ll.li l)i: roiiltKlîON. 

Juigné; il y avoit Mme d'Oslcrw ald et Mme de Nolkem, 
ce qui ii'étoit pas fort gai; mais nous avons ri dans mon 
coin et nous avons l'ait des contes. 

Jeudi, 1'). — Au mi'me. 

J'ai ct6 chez la comtesse Golovin dîner; on m'a fait 
des reproches ohligeans de ce que jcne venois pas davan- 
tage les voir. C'est, comme je t'ai dil^ une maison très 
bonne; les hôtes ne sont pas courtisans, et l'on apprend 
quelquefois d'eux de bonnes choses. Mme Néb-dinski y 
étoit; nous avons causé longtemps ensemble, et l'amitié 
(ju'elle me témoigne se soutient. Je lui ai demandé s'il 
étoit vrai qu'elle eût mandé au prince Bariatinski qu'elle 
n'avoit plus d'amour pour lui. Elle m'a dit que cela étoit 
vrai; elle le lui a écrit il y a neuf mois, mais elle conserve 
toujours de l'amitié pour lui. On a voulu me retenir à 
souper, je n'ai pas voulu manquer au rendez-vous du 
marquis de Juignéchez lesCherbatof, où je me suis rendu 
à neuf heures; on étoit à table. Après le souper, on a 
répété quelques scènes du Glorieux; j'ai fait le rôle de 
Géronte, que tu jouois si plaisamment à Troissereux (1), 
et dont je me chargerai dans la troupe de Mme Spiritof . 
J'aime mieux prendre ce rôle vis-à-vis d'elle qu'un 
d'amoureux, à cause de Charlotte que je ne veux pas 
inquiéter, car je l'aime et ses chagrins m'affectent, quoique 
le motif m'en plaise. Cela s'est fort bien passé, nous 
avons ri et M. de Juigné a paru s'être amusé. 

(1) Château de son frère, le marquis de Gorberon, près de Beauvais. 



ANNÉE 1776. — VENDREDI, 16 AOUT. 323 

Vendredi, 16. — Au même. 

La petite Defoix, la comédienne, qui est accouchée 
d'un enfant mort, ne se porte pas bien; on craint pour 
elle. 

Pictet part aujourd'hui pour Cronstadt, et de là pour la 
France. La police empêche qu'on ne l'inquiète relative- 
ment à ses créanciers. Je lui ai donné des lettres pour 
M. de Vergennes, Gérard, toi, etc. Il m'a laissé en partant 
une note sur la capitation de l'Empire russe. Je lui 
souhaite une meilleure fortune qu'ici, oii sa réputation 
n'est pas bonne. 

• Il V a eu ce soir beaucoup de monde à souper chez 
M. de Juigné : les Galitzin, les Matouchkin, la princesse 
Bariatinski, qui remporte toujours le prix près des 
hommes et conséquemment attire la jalousie des femmes. 
On dit qu'elle est haute, dédaigneuse, et qu'elle ne rend 
point de visites ; on a tort, mais on veut lui donner des 
ridicules, et autant celui-là qu'un autre. 

Le prince Galitzin m'a beaucoup parlé de ses amours; 
il ne convient pas néanmoins qu'il est amoureux, mais il 
ne peut se cacher. Il prétend que la Matouchkin est d'une 
légèreté incorrigible, et qu'il y a depuis lui un nouvel 
amoureux qui est bien reçu ; c'est Soltikof, l'aide de camp 
de Sa Majesté Impériale. Je ne puis le croire, parce que 
riiomme en question n'a pas la tournure qu'il faut. 

Le comte de Briihl, qui a couché dans ma chambre, 
m'a dit que Maltitz avoit envoyé une lettre à la comtesse 
Matouchkin par le prince aide de camp du feld-maréchal 
Galitzin, le petit Kavanski. La lettre a été découverte, et 
la jeune personne, pour s'excuser d'avoir pris cette lettre, 
a dit que c'étoitle comte de Briihl qui la lui avoit donnée; 



3:ii .KiCKNAL I.NTI.Mi; DU CIIKVAI.Ii;!! I)i; COHIiKItuN, 

mais on a su (jui, et Kavariski cri est convenu. Toutes les 
résolutions de la Matouchkin se sont ilonc évanouies à 
l'occasion de cclt(î lettre; elle n'y vonloil pins pfuiscr. La 
Nclcdinski prétendoit (jue (jalitziii alloit l'cpouseï-. Kicn 
de tout cela, ce nie senihli'; il la lioiivc d'une léf^èreté 
intolérable, et je ne sais quel sera le dénouement de cette 
comédie. 

Dimanche, 18. — Au même. 

Il y a eu le soir répétition du Glorieux chez les Clier- 
batof. Mme Spiritof est celle qui joue le mieux; les autres 
ne savent pas dire des vers. Cela nous a occupés toute la 
soirée et mémo jusqu'à une heure après minuit. 

Le second fils du prince Cherbatof est arrivé de ses 
voyages; il a quatorze ans et paroîl fort instruit pour son 
âge. 

Lundi, 19. — Au même. 

L'après-midi, j'ai été chez M. Tought. J'y ai appris que 
les Américains s'étoient rendus maîtres de onze vaisseaux 
du parti du Roy; si cette nouvelle se confirme, elle peut 
décider beaucoup pour les Américains. 

Mardi, 20. — Au même. 

Point de nouvelles de toi, mon ami, point d'espérances 
de la part du ministre. Les bruits, qu'on a répandus à 
l'égard de M. de Juigné, ne m'apprennent rien; je l'ai 
sondé , mais il ne dit rien et n'a pas l'air d'être bien 
instruit. Il croit que M. de Breteuil ne perd pas de vue la 
place des affaires étrangères et que 31. de Vergennes 



ANNÉE 1776. — MERCREDI, 21 AOUT. 325 

essayera tôt ou tard cet échec; je le crains et le redoute. 

On parle de la retraite de Mme Lafond, l'Impératrice 
étant instruite de toutes les menées du Monastère par 
cette jeune personne qu'elle a auprès d'elle. On prétend 
que M. Betzky de son côté a pris de l'humeur, et l'on 
ajoute qu'il s'en iroit, si sa maison ne le retenoit d'incli- 
nation. J'espère néanmoins, pour le hien de l'établisse- 
ment d'éducation, que les Lafond seront renvoyées. La 
mère a mis, dit-on, du foin dans ses bottes, depuis qu'elle 
est dans cette place, où elle ne payoit que tous les dix- 
huit mois avec les revenus annuels du Couvent, qui se 
montent, dit-on, à cent cinquante mille roubles, et dont 
l'intérêt à 12 pour 100 lui a valu dix-huit mille roubles 
chaque année. La fille, ajoute-t-on, est une coquine; elle 
a accouché au Monastère, ce qui est su de quelques 
jeunes personnes. Sa sœur y est morte en se faisant avor- 
ter. Toute la famille, comme tu le vois, n'est pas d'un 
exemple édifiant pour la jeunesse. 

Nous avons eu à dîner Mme Ribas avec son mari, le 
comte Munich, les Nolkem, etc. Nolkem devient jaloux à 
l'excès de sa femme; il la tient de près et n'aime pas les 
plaisanteries qu'on lui fait à cet égard. Si cela est, comme 
on le dit, gare ce qu'il craint I Sa fortune d'ailleurs lui 
donne beaucoup de soucis; il attend les vingt mille 
roubles de son mariage qui ne sont pas reçus, mais qui 
sont mangés; les trente autres mille ne viendront qu'au 
premier enfant, et l'on dit qu'il lui faudra de l'aide. 

Mercredi, 21. — Au même. 

Les bruits qui ont couru sur un congé de M. de Juigné 
pourroient bien, mon ami, avoir pour motif la querelle 
des Angloisetdes Américains. On prétend que les Russes 



325 .loritwi. iN'iiMi; Dr (;iii:\' \i.ii:it di; coitiiiiio.v. 

épouseront If parti «les picniirrs cl leur <lr>>tiriciif dix 
vaisseaux. .ri;^iiorc ce <pii en est cl ce (jni en sera: mais 
il est constant m'-aïunnins (|ii'(iii (h'-sannc (\). 

J'ai cil" (lifMT rlir/ Mme S|iiiil()r, on nous avons j);irli'' 
comédie. Sou projet est de jonei- h Glorii'ux et la Jeune 
Indienne pour la IV'tc de sa mcic, le 20. Je suis charge d(; 
proposer à (Caroline, j'aîncc des Bfdwner, le rôle de la 
mar(piise. L aiin.iMc cl doucereux Ismaf'lof nCn sera 
point; il est venu pendant (jue j'v étois, et il a iiail'ailc- 
nieut joué le rôle de Philinle et par sa tournure et par la 
réception qu'on lui a faite. Il devoit, in'a-t-il dit, faire 
Pasquier; mais c'est le prince Galitzin qui remplira ce 
rôle. 

Mme Spiritof devoit aller rendre un devoir de compli- 
ment à une femme en couche. L'usage ici est de donner 
à l'accouchée un ducat, la première visite qu'on lui fait 
Je me disposois à remplir cette formalité vis-à-vis de la 
comtesse Ivan Czernichef, mais on m'a prévenu que les 
jeunes gens de l'un et l'autre sexe ne s'y conformoient 
pas, par égard. Il faut être parent ou ami ou d'un âge 
mûr, pour donner son ducat et embrasser l'accouchée, ce 
qui se suit toujours. 

Après le dîner, j'ai été à la campagne chez les Golovin : 
Mme Nélédinski étoit sur son lit, ayant été fort indisposée. 
Je crains que cette petite femme ne se frappe de son état; 
elle a perdu une sœur à peu près dans sa situation, et on 
a eu l'imprudence de lui dire que c'étoitla même maladie 
qu'elle avoit. Nous avons beaucoup ri et causé ensemble. 



(1) Il fut en eOet question pendant un temps assez long de l'envoi en 
Amérique, pour le compte des Anglais, d'un corps de troupes russes. (Voir 
les lettres du comte do Vergennes au marquis do Juigno, publiées par 
A. Rambaud, Recueil des instruclions... Russie, t. II, p. 329 et 330.) Il est 
copendant incontestable qu'à cette date, Catherine II penchait pour l'al- 
liance anglaise. 



ANNEE 1776. — MERCREni, 21 AOUT. 327 

Elle m'a trouvé désanglomanisé et m'en a fait des plai- 
santeries. Avant souper, ayant trouvé l'occasion d'être 
plus en particulier avec elle, elle m'a dit beaucoup de 
choses vagues sur moi, la Matouchkin, le jugement que 
je porte de son caractère, l'inconséquence et le change- 
ment dont elle me taxe, etc. Je lui ai répondu que je ne 
la comprenois pas. « Vous aviez une conversation si 
intéressante la dernière fois, dit-elle. Vous n'êtes plus 
Anglois? Oh! vous êtes inconcevable! » Je me suis rap- 
pelé que nous avions parlé tendresse, amour, amitié, etc. 
J'ai remis sur le tapis le comte André, dont j'avois parlé 
une heure avant. J'ai rejeté sa légèreté, comme celle de 
la Matouchkin, sur un besoin de sentiment plus que sur 
un manque de sensibilité ; je lui ai fait sentir que plu- 
sieurs personnes portoient en elles ce genre d'inconstance, 
et j'ai été jusqu'à le lui souhaiter pour son repos. Sa 
physionomie a changé, ses yeux ont rougi et bientôt ses 
larmes ont coulé. « Vous me réduirez à me taire, m'a-t- 
elle dit, je ne vous parlerai plus, il le faut. — Bon Dieu ! 
Et pourquoi donc cette douleur? M'auriez- vous mal 
entendu? lui dis-je. — Vous cherchez toujours à m'affliger. 
— Le croyez-vous, madame? Non, il n'est pas possible. 
Vous affliger ne peut être le dessein de (juehju'un (jui vous 
estime, qui se regarde votre ami. Mais c'est votre déliance 
qui m'interprète à votre manière et à mon désavantage; 
vous ne voulez pas me connoître, vous ne me rendez 
point justice. » Le souper a interrompu cette conversa- 
tion ; je suis sorti devant les autres, et lorsque je suis rentré 
dans la salle à manger, on étoit à table, excepté Mme Né- 
lédinski qui a mangé dans sa chambre. Après le souper, 
je suis rentré d'un air composé et sérieux ; elle s'en est 
aperçue et est venue à moi. « Voulez-vous emporter mes 
fleurs? m'a-t-elle dit ; vous les aimez. — Je vous remercie, 



328 .lOCItNAI. INTIMi: 1)1' Clir.VAI.IIM DK CMMIiKIION. 

lui ai-j<' rt''|)Oii(lii : (inCri [xiis-jc l'aire? Je les gâtorois en 
voiliiFT,. l*oui'(|U()i (loue, ai-jc coiiliiiiK''. rn'avcz-vous causé 
du chagrin? Pourrjuoi siijiposcc (|iic je \ciiillc vous en 
fair(!? Vous uv. me julm'/. ();i> Ih'ch cl \ou.s a\cz toit ! » 
Nous nous sommes quilles ainsi, cl lo comte de linihl cl 
moi avons monté en voiture. En vérité, mon ami, si mon 
cœur n'étoit pas occupé, si Ciiarlotte n'en avoit pas la 
jouissance, je crois que je deviendrois sensible jtour cette 
jeune femme. Elle est triste, elle est tendre, et l'empire 
du sentiment subjugue bientôt ceux qui le connoissent et 
le ciiérisscnt! 

Jeudi, 22. — An même. 

J'étois occupé ce matin à écrire, mon ami, lorsque le 
prince Galitzin est venu me voir. Nous avons causé de 
ses affaires amoureuses; elles ne vont pas bien et son 
dessein est d'y renoncer, à ce quil dit. 

Je n'ai point dîné. A quatre heures, j'ai été chez les 
Cherbalof pour la répétition; j'y ai demeuré jusqu'à 
sept heures passées à attendre les acteurs, et nous 
sommes partis, le prince Galitzin et moi, pour aller chez 
Mme Pouchkin, qui loge depuis deux jours à l'hôtel Stro- 
gonof dans la Perspective. J'ai soupe chez le feld-maré- 
clial; il y avoit la jeune Golovin, dont la coiffure elles 
plumes font grand bruit à Pétersbourg. La comtesse 
Malouchkin étoil triste, elle avoit du chagrin, de nouvelles 
choses la tracassent, m'a-t-elle dit; mais tout cela regarde 
l'intérieur de sa maison; sa mère la désole d'un autre 
côté. On m'a dit qu'elle avoit assuré sa mère que le prince 
Galitzin lui avoit fait une déclaration à table, et qu'il 
s'étoit mis à pleurer devant tout le monde. Le prince 
Galitzin, qui m'a raconté ce fait, le croit, quoiqu'il y voie 



ANNEE 1776. — SAMEDI, 24 AOUT. 329 

avec peine de la dissimulation, du manège et du men- 
song-e. C'est la Zibine qui l'instruit et le trompe; mais il 
est amant et il croit tout, soit bien, soit mal; tout fait 
impression dans une âme prévenue et affectée. L'amour 
n'a point d'yeux, de ton; il a des oreilles en revanche, et 
rien ne lui échappe. 

Vendredi, 23. — Au même. 

J'ai donné ce matin à M. de Juigné le discours prononcé 
à l'Académie de Berlin par M. Formey devant le grand- 
duc. C'est un chef-d'œuvre d'impertinence, de bassesse 
et d'absurdité. 

Après quelques visites que je n'ai pas trouvées, j'ai été 
voir la princesse Bariatinski. Nous avons causé trois 
quarts d'heure ensemble; elle est aimable et cause joli- 
ment. Je lui ai trouvé le ton des femmes de trente ans de 
Paris, cette empreinte de philosophie qui, jointe au sen- 
timent, devient si dangereuse dans une jolie femme. C'est 
la véritable coquetterie, et la princesse la possède parfai- 
tement. Il a été question du comte André, qui l'a beau- 
coup aimée et l'aime encore, et pour qui elle n'étoit pas 
indifférente. C'est un garçon aimable, m'a-t-elle dit, mais 
il a une bien mauvaise têtel 

Samedi, 24. — Au même. 

En te parlant de la société de Pétersbourg, je t'ai dit 
que, bien différente de celle de Moscou, elle étoit plus 
agréable pour un étranger, qui y trouve des mœurs plus 
ressemblantes à celles du reste de l'Europe. On est plus 
concentré à Moscou et plus asiatique. Pétersbourg a plus 
d'étrangers dans son enceinte, plus de conununication 



xjo .loruvAi, ixTiMK [)[' riiKVAijKri i)i: rriFUiiinoN. 

ave<; eux, on les y reroildavanUige. Mais ce qui est assez 
sinp^ulicr. ("est qu'ils ne comninnifjuent g-uère avec les 
loufs. (^Ii.i(|ii(' maison a sa colcrio et s'en écarte jieu: 
\ons n y ^oy<■/. [),is. inriiif dans les [liiis liramlcs maisons, 
ce flux et rellnx «le monde (ju'on trouve g^énéralemcnl 
en France. C«da est plus agréahle à certains é^'-ards, cl 
je l'aime mieux pour moi. Les (ialilzin, les Gzcrnichef, 
les Cherhiiloi et les Golovin sont dans ce cas. 

J'ai été à la campagne de ces derniers aujourd'Inii. .]'\ 
ai diné avec Briihl et Dugué, le com<'dien. La Nélédinski 
étoit bien portante et fort gaie. Nous avons beaucoup 
causé ensemble sur le ton de l'amitié et de la confiance. 
J'ai eu aussi avec la Dougni, cette demoiselle du Couvent 
qui est avec elle, une conversation qui m'a plu. Cette 
jeune personne se forme beaucoup et son caract«'re se 
développe à son avantage. De la sensibilité, de la raison, 
de l'esprit, une bonne tète, voilà ce qu'elle montre actuel- 
lement, et je crois que la société de Mme Nélédinski lui 
servira beaucoup. Je lui ai demandé en plaisantant l'idée 
qu'elle se formoit d'un lionime aimable, qui pourroit lui 
plaire. Elle m'a répondu avec aisance qu'elle voudroit 
dans un amant de la sensibilité, de l'esprit, de la solidité, 
et pour le monde de la légèreté et point de flegme. Ce 
n'est pas là, mon ami, une réponse embarrassée d'une fille 
qui sort du couvent. Il y a trois mois aussi qu'elle n'auroit 
pas été en état de soutenir pareille conversation. Tu ne 
t'imaginerois pas dans quel état ces demoiselles sont 
sorties du Monastère. La Dougni et la Glinski n'avoient 
aucune idée de religion, de catéchisme, ne savoient pas 
faire une addition, etc. Le comte de Brubl. qui m'a dit 
cela, montre à ces deux jeunes personnes les choses 
qu'elles ne savent point à leur honte. La Dougni com- 
prend et retient avec facilité, et sans comparaison mieux 



ANNEK 1776. — DIMANCHE. 2:i AOUT. 331 

que l'autre. C'est ce qui m'a confirme dans la bonne opi- 
nion que j'ai conçue d'elle. 

Je suis revenu en ville à sept heures et j'ai été souper 
chez les Behmer. J'ai eu avec Albertine une grande con- 
versation sur la manière de se conduire avec les femmes ; 
elle est convenue de plusieurs de mes principes. C'est 
une science qui m'est très familière, à ce qu'elle prétend, 
et que je possède dans tous ses détails. Cela nous a amu- 
sés, et c'étoit mon dessein. Ce genre de conversation 
plaît à Albertine, qui a de l'esprit et m'amuse en même 
temps. 

Dimanche, 25. — A Mlle de BressoUes. 

Je crois vous avoir mandé il y a quelque temps que 
l'on songeoit pour l'hiver à renouveler nos anciens pro- 
jets de plaisir, de comédie, etc. Je suis engagé dans une 
nouvelle troupe, chez la princesse Cherbatof; Mme Spi- 
ritof, sa fille, est principale actrice. Elle est jeune, jolie et 
spirituelle, et l'on ne manque pas de m'en faire le sigisbée. 

Je devois dîner chez le prince Lobkowitz, le ministre 
de Vienne ; mais je m'en suis dégagé à cause de Char- 
lotte, qui devoit venir dîner chez les Cherbatof. 

Elle y est venue, en effet, avec ses parens ; la Spiritof n'y 
étoit pas. Comme je suis ami de la maison, je suis venu 
en frac et j'ai trouvé le prince en rol)e de chambre, 
bonnet de nuit, et la princesse dans son déshabillé, avec 
le bonnet de coton pour coiffure, qui lui donne assez de 
ressemblance avec son garçon d'office. A l'arrivée des 
Behmer, on m'a vite envoyé pour les recevoir, et les 
maîtres de la maison sont bientôt revenus, l'un avec un 
habit, des bottes, une perruque, un mouclioir de nuit au 
cou; l'autre avec une capote de camelot par-dessus la 



332 JOURNAL I.NTIMR DU CIIKVAMKF» DK rrMlRFHON, 

prornièiv; loilcILc. On ih; dira })as,I\Ia(l('mois(,'ll(!. rjue nous 
aimons le luxe on Jiussio, à celle deseription! Mais 
altcndoz un jour de gala : l'ien de plus niaf^nificpjc, et 
vous ne l'econnoisscz les personnalises (jn'avcc peine sous 
une si dillércnte enveloppe. Après le dîner, il a été ques- 
tion d'aller voir Mme Spirilof, et nous y avons trouvé et 
surpris son heau-père et sa belle-mère dans le môme équi- 
page où j'avois vu les Clierbatof ; car c'est un costume 
assez général que cette aisance malpropre. Je la Irou- 
vcrois sage, si l'on faisoit les frais de déshabillés propres 
et simples, qu'on ne craignît pas de toucher ou de sentir. 

Lundi. 26, et mardi, 27. — A la même. 

C'est un usage reçu et observé ici plus qu'ailleurs, 
Mademoiselle, de fêter le jour de nom, de naissance, et 
les complimcns se multiplient à l'excès. C'est à cette 
occasion que j'étois engagé aujourd'hui chez les Golovin 
pour le jour de naissance du fils aîné, le comte Etienne, 
qui n'est pas celui que vous connoissez. 

Le comte de Bruhl est venu me prendre et nous 
sommes partis à une heure, en chaloupe, avec les mu- 
siciens du prince Orlof que le comte avoit engagés. La 
rivière étoit belle, le vent frais; on a mis deux voiles et 
à force de pincer le vent pour accélérer notre marche, 
nous avons été près de chavirer. Il y avoit beaucoup de 
monde à la maison de campagne des Golovin; huit ou 
dix demoiselles du Monastère ont rendu la société nom- 
breuse, vive et agréable. On a dîné, on a dansé dans les 
jardins, et j'avois pris pour danseuse une jeune personne 
de seize ans, avec qui j'avois déjà dansé dans le même 
lieu, la jeune Simonof, qui, sans être extrêmement jolie, 
a beaucoup de fraîcheur et beaucoup de physionomie. Ce 



ANNEE 1776. — JEUDI, 29 AOUT. 333 

n'étoit pas vous, mon amie, ce n'étoit point Charlotte, 
mais un joli minois est toujours agréable. Après avoir 
beaucoup dansé et sans quitter ma jeune danseuse, nous 
avons été à la maison. Il étoit huit heures, les demoi- 
selles sont parties, et j'ai eu avec Mme Nélédinski une 
conversation d'une demi-heure, dans laquelle elle m'a 
fait des reproches mêlés de larmes, sur quelques plai- 
santeries que je me suis permises vis-à-vis d'elle, à l'oc- 
casion de sa légèreté. Cette diversion de folie et de sen- 
timent étoit assez piquante; je m'y suis livré, mon amie, 
avec la franchise d'âme que vous me connoissez, qui se 
prête à toutes les jouissances. J'ai plaisanté, raisonné, 
disserté ; j'ai fini par être attendri et j'ai demandé avec 
instance un pardon qu'on m'a donné enfin. Cette jeune 
femme, que vous verrez peut-être à Paris, est intéres- 
sante à connoître. Son âme sensible, son esprit aimable 
et la bonne foi qu'elle montre dans des instans de con- 
fiance, lui attirent l'amitié de ceux qui la connoissent. 

Après cette petite scène larmoyante, on s'est remis à 
danser entre soi, car le plus grand nombre d'actrices étoit 
parti; on a soupe, et je suis monté en voiture à minuit 
pour retourner en ville. Voilà ma journée, ma charmante 
amie, journée que vous eussiez embellie, si vous aviez 
été présente à nos amusemens ; où vous vous seriez amu- 
sée dans un lieu délicieux, au bord d'une des plus belles 
rivières, et parmi des gens aimables et simples, qui font 
oublier les torts dont ce pays-cy fourmille, pour les étran- 
gers surtout. 

Jeudi j 29. — A mon frère. 

Ma journée s'est passée en visites et s'est terminée 
par une répétition chez Mme Spiritof et un souper pas 



331 .!(>i:iî.\AI. I.N'IIMK DU fMlllVA Mi:ii l)i; CftlUJKItON. 

autremciiL agréable; il y avoiL beaucoup (h; niomb- ol <lu 
sérieux. Le petit prince Galitziri. que j'y ai vu, iii"a j)arlé 
(le la Matoucbkiu el de liuleulion, où il est toujours, de 
renoncer à ses projets d'établissennent avec elle. Sa 
coquetterie en est cause, et il n'a pas lorl jus(ju"ii un cer- 
tain poini ; mais je ne suis pas de son avis (juanl ii sa 
passion pour Maltitz. Galitzin a le projet de former cet 
liiver une société de quelques personnes pour passer les 
après-midi. Je ne sais si cela pourra réussir et je n'ai 
pas adopté entièrement son idée à cet égard, parce que 
je sens que je ne pourrois pas y être exact. 

Il y a eu aujourd'bui grand dîner cliez Cavenac, négo- 
ciant anglois, où se sont trouvés les Galitzin et les Golo- 
vin, à l'intention d'un raccommodement, car ils sont 
brouillés du temps que la Cour étoit à Moscou, à cause 
dune préséance au spectacle de société qui s'est donné 
sur le tiiéàtre de la Cour. Le raccommodement projeté n'a 
pas réussi; on a mis beaucoup de roide de part et d'autre, 
et la séance a fini sans que le raccommodement ait com- 
mencé. Ainsi les voilà, dit-on, plus brouillés que jamais. 
Cela n'est pas étonnant, c'est une misère que le motif de 
cette désunion, et de vieilles femmes qui en sont lésées. 
On assure néanmoins que cette aigreur féminine est plus 
aigrie encore par le conseil du prince Kavanski, lionmie 
d'esprit, mais minutieux et tracassier. 

T'ai-je dit, cher frère, que le grand-duc est arrivé ici ou 
du moins à Tsarskoïe-Sielo, dimanche au soir (1)? Il est 
fort content de Berlin, où l'on^ne l'est guère de sa géné- 
rosité. Tout a été fait de sa part sur cet article avec une 
lésinerie horrible. On cite un présent de quarante ducats 
V en argent, qu'il a fait au burgrave ou gouverneur d'une 

(1) Il était parti de Berlin le b août, avait passé deux jours à Rheinsberg 
avec sa fiancée et était revenu directement à Pétersbourg par Riga. 



ANNEE 1776. — VENDREDI, 30 AOUT. 335 

maison de plaisance du prince Henry, où il a passe quel- 
ques jours. C'est un homme comme il faut, qui a été 
traité par Son Altesse Impériale comme un valet de 
chambre, qui auroit été mal payé de la part d'un grand- 
duc de Russie. Sa garde n'a rien eu, etc. Je ne conçois 
rien à cela de la part de l'Impératrice, qui aime tant à 
faire parade de générosité et de magnificence. Il y a des 
gens qui soupçonnent M. de Soltikof, grand-maître du 
grand-duc, d'avoir distrait et diminué quelques-uns des 
présens en sa faveur; mais cela est difficile à supposer. 
Il est vrai que ce Soltikof est un vilain homme. Je tiens 
ces nouvelles de Berlin. 

J'oubliois de te dire que Pochet m'a assuré que Ribas 
étoit bien déchu de ses hautes prétentions, tant pour sa 
femme que pour lui; elle devoit, dans ses arrangemens, 
avoir la place de Mme Lafond, et lui celle du général 
Pourpre. Mais celui-ci est soutenu par le prince Galitzin 
et surtout par le prince Orlof. 

M. de Vérac m'a recommandé par Gaillard un jeune 
homme nommé Cussy, qui cherche une place aux Cadets 
ou auprès d'un seigneur russe. Les places d'outchitels 
aux Cadets sont très bonnes , elles valent cinq cent 
soixante roubles; mais aussi sont-elles rares. Quant à 
celle de secrétaire, je crains pour lui que cela soit aussi 
difficile. Je chercherai à le servu' de mon mieux, si je le 
puis. Cet homme, au surplus, me paroît une manière 
d'étourdi, hâbleur à l'excès sur ses talens et ses connois- 
sances en littérature. Je lui ai conseillé de s'en retourner 
à Copenhague, et c'est ce qu'il pourroit faire de mieux. 

Vendredi, 30. — Au même, 
M. de Juigné m'a montré ce matin une lettre qu'il écrit 



3;t(i .locitNAr, iNTi.Mi: du ciikvamkm 1)i: cokiikhon. 

au ((tiiiUî Slackclljcrg, au mijcI (riiiir .iHaicc assez déli- 
cate. Mesdames d(; France, a la iiiorl du roy de Polotrrie, 
ont eu un le^s liv|)()tli('(|U('- sur une l(;rre, (jui niaiiitiMiant 
est, dans le distriil (\r I liii|H''ratriee, suivant son [)aitat:(; 
(|Uf nous ne reconnoissons pas. C(! legs avoit t'-h'' donm'' 
par elles aux Ji'suitcs, à rinlmlion de l'éducation pu- 
blique; mais depuis que les Polonois se sont emparés des 
biens de ces religieux, Mesdames, voyant la destination 
manquée, veulent ravoir ce legs pour l'appliquer à une 
fondation faite par la feue reine de France, et M. de Jui- 
gné est chargé de cette affaire délicate et minutieuse. En 
vérité, mon ami, je soupçonnerois presque que c'est un 
piège tendu à M. de Juigné; car je doute (ju'il réussisse 
dans une demande (jui peut même paroître ridicule, vu 
l'état misérable de la Pologne. 

Samedi, 31. — Au même. 

Après avoir dîné chez la comtesse Golovin. nous avons 
été voir la revue d'un régiment d'infanterie, qui appar- 
tient à un homme qui a été aide de camp du maréchal 
Czernichef. Ce régiment est de 1.080 hommes. C'est un 
des mieux exercés, à ce que l'on dit. Je n'aime pas leur 
manière de marcher ; ils lèvent prodigieusement les 
jambes et ne se sentent pas le coude, ce qui occasionne, 
à la longue, un flottement par le manque d'appui. Ils ont 
fait leur manœuvre favorite, c'est le carré ; c'est ainsi 
qu'ils se battoient contre les Turcs. 

Dimanche, 1" septembre. — .1 la marquise de Bréhan. 

J'ai été faire des visites, aux Cadets, au Jardin d'été. 
Il y avoit beaucoup de monde, et je ne puis pas dire que 



ANNÉE 1776. — DIMANCHE, i" SEPTEMBRE. 337 

je m'y suis ennuyé. Mme Spiritof y étoit; elle m'a boudé 
en plaisantant, sur ce que j'avois dit que son théâtre res- 
sembloit à une boîte; j'ai continué la plaisanterie, en la 
comparant à un garde-manger, et nous nous sommes 
promenés ensemble. Quelque temps après, Mme Nélé- 
dinski est arrivée, entourée des demoiselles du Monas- 
tère; j'avois été chez elle l'après-midi sans la trouver, et 
elle m'a fait des reproches sur ce que je ne lui avois pas 
donné des preuves de souvenir en la venant voir. Li 
Dougni, qui étoit avec elle, m'a dit en riant pourquoi j\; 
ne rcjoignois pas Mme Spiritof. J'ai revu dans ce cercle 
ma petite danseuse de l'autre soir, la Simonof; elle m'a 
salué et j'ai causé avec elle; elle m'a dit qu'elle comptoit 
souper cet hiver chez la comtesse Golovin, quand elle 
seroit de retour. La promenade étoit charmante, le temps 
fort beau, quoique froid. A sept heures, je suis sorti avec 
tout le monde et j'ai donné Je bras à Mme Nélédinski. 
J'oubliois de te dire que j'ai vu au Jardin la Zagraski, qui 
m'a plaisanté sur mes nouvelles inclinations, en se récriant 
avec surprise sur leur objet. Je ne sais ce qu'elle veut 
dire, mon ami; elle n'a point voulu s'expliquer et ne le 
fera, dit-elle, qu'après s'être un peu éclaircic sur ce sujet. 
J'imagine qu'elle veut parler de la Nélédinski, qu'elle ne 
peut souffrir. 

Le comte André ne donne pas de ses nouvelles; il y 
a cinq semaines que sa sœur n'en a reçut 

En sortant du Jardin, j'ai été à la porte du comte Ma- 
touchkin pour m'informer de sa santé ; l'on m'a fait entrer 
pour la première fois. La jeune comtesse m'a dit (pi'ello 
comptoit bien que je viendrois dincr, souper, et elle m'a 
parlé avec intérêt du prince Galitzin. « Vous lui donnez 
de mauvais conseils, a-t-ellc ajouté, et nous nous brouil- 
lerons, vous et moi, si cela dure. » Je l'ai fort assurée que 
T. I. 22 



3:j8 .iMiit.wL iNiiMi; 1)1 ciiiiVAi.ii.ii iii; comnjtON. 

mes conseils iic partoictil (|ii(; de su coinluilc ;i elle, cl 
(ju'clli' (''toil inaîtrcîssc de Irs l'aire changer. Après iin>' 
(Iciiii-lieurc; de plaisuiilei'ies, j(; me suis sauve'" pour me 
rendie à la répélilion chez les Chcrbalof. Il y avoit du 
monde, on a répété la Jeune Indienne et le Glorieux. iNous 
ne serons pas excellens; mais il y a un M. Bardanow ileji 
qui joue si ridiculement le quaker qu'il en devient très 
comique, d'autant plus qu'il est persuadé de son talent 
et qu'il s'est annoncé en conséquence. 

Lundi, 2. — A la même. 

Nouvelle contrariété, Madame, et sur le même objet. 
Je m'étois bien proposé d'aller passer la soirée chez les 
Behmer et d'y souper; c'étoit, mon amie, l'intention que 
j'avois hier, lorsqu'en rentrant à une heure après minuit, 
je trouve un domestique des Golovin qui m'attendoil. 
pour me dire que son maître me faisoit prévenir que 
l'exercice, que j'avois désiré voir, ne pouvoit se faire qu'à 
six heures du soir au lieu de neuf heures du matin, et que 
j'élois invité à venir à la campagne dîner, pour y aller de 
là ensemble. J'étois engagé à dîner chez Mme Spiritof. 
mais ne pouvant refuser cet exercice commandé pour 
moi, je fis dire que j'irois souper. Mais, comment faire 
vis-à-vis de Charlotte, vis-à-vis de moi-même qui me 
trouvois contrarié par ce dérangement? Garry m'avoit dit 
la veille que ma jeune amie se plaignoitde moi; je résolus 
d'aller déjeuner chez elle en carriole. Vous ne savez pas. 
Madame, ce que c'est que cette voiture nationale : la plus 
drôle possible. Figurez-vous un train de cabriolet, sur lequel 
est placé un petit fauteuil fort étroit et fort exhaussé; 
ce (jui réunit la fragilité du phaéton le plus versant au 
fiacre le plus rude. Voilà où je me plaçai, un moujik 



ANNÉE 1776. — LUNDI, 2 SEPTEiMBRE. 339 

à barbe derrière moi, et mon aveuglement conduisant à 
toutes jambes mon grotesque équipage, dont le mérite 
véritable est d'aller très vite. Je trouvai Charlotte la joue 
empaquetée; son projet étoit de me recevoir avec indiffé- 
rence, mais j'excitai sa gaîté, et sa bouderie préméditée 
finit par m'appeler mauvais sujet, comme vous faites au 
comte Etienne. Nous nous sommes promenés, nous avons 
causé, plaisanté, ri, déjeuné dans l'espace de deux ou 
trois heures que je restai. Au milieu de notre petit comité 
enjoué, arrive le grave Normandez, qui changea nos ris 
en glace ; je restai un quart d'heure encore et je remontai 
dans ma carriole pour aller dîner chez Mme Spiritof. Il y 
avoit notre société de comédie; nous avons été sans façon 
et assez gaiment. J'appuie beaucoup, Madame, sur cette 
qualité, qu'on ne trouve pas si communément dans les 
cercles d'ici et que je regrette beaucoup, lorsqu'un sen- 
timent plus doux n'y prend point la place. 

Je suis parti à quatre heures, pour aller chez les Golo- 
vin: mais, à moitié chemin,j'ai rencontré le comte Etienne, 
et nous sommes revenus ensemble à Pétersbourg pour 
voir l'exercice des chasseurs du régiment des gardes de 
Préobrajenski^ dont l'Impératrice est colonel, et Alexis 
Orlof et Potemkin lieutenans-colonels. Cet exercice m'a 
fait grand plaisir. Ces chasseurs sont jeunes, lestes, bien 
tournés; leur uniforme consiste en une veste verte, un 
pantalon de la môme couleur, des bottes et un bonnet de 
cuir à la façon de nos bonnets de chasse anglois. Ils ont 
pour armes le fusil et un coutelas qui leur sert de baïon- 
nette. Le commandement des chasseurs a été donné au 
jeune Tiéplof, à cause de sa mère, à laquelle quelqu'un de 
ce régiment prend un intérêt intime. Ce jeune homme 
n'est pas très au fait encore; au surplus, connue il a 
affaire à des gens exercés, cela va tout seul. Ils ont exé- 



340 .lorUNAL I.NTI.MK DU CllllVALIlili DK CftldîKIiON 

cuU; sur deux ligues, car c'est, Inii' jtrol'oiifleur ordinaire, 
plusieurs manœuvres toujours eu courant, se mêlant et 
reprenant leurs postes avec une égale vivacité. Aupara- 
vant que Tiéplof commandât cette compagnie, c'étoit un 
capitaine, dont je saurai le nom, qui les a dressés. Le 
maréchal de llomanzof a imaginé, au commencement de 
la guerre, de réunir en un corps tous les chasseurs de 
l'armée. Ils ont le même uniforme; l'épaulette seule les 
distingue, d'après les difïerens régimens auxquels ils 
appartiennent. 

Mardi, 3. — A la mhnc. 

Nous avons fait, M. de Juigné et moi, un dîner excel- 
lent chez M. Raimbert, le meilleur négociant françois qui 
soit ici; c'est celui qui a les idées les plus nettes sur le 
commerce. Il y avoit le prince Lobkowitz et le comte 
Czernichef. Après le dîner, j'ai été voir une revue de 
manœuvres du régiment du prince Viasemski, qui s'en 
est assez mal tiré. J'étois avec le comte Wachmeister, 
frère de Mme Pouchkin. Ce jeune homme a un caractère 
bien singulier, qu'on croiroit faux si on ne le connoissoit 
pas davantage; cette incertitude de jugement, cette légè- 
reté et ce changement d'opinion qu'on pourroit prendre 
pour de la fausseté, n'est qu'un défaut de caractère. Je 
l'ai vu ami des Behmer et leur partisan ; il est maintenant 
contre eux, et cela vient de son beau-frère et de sa sœur, 
qui sont ses deux boussoles. J'ai répondu à ses plaintes, 
qui ne regardent que le père, que je ne pouvois le juger 
comme lui, parce que je n'avois toujours vu dans le pré- 
sident qu'un galant homme, point aimable, mais sûr et 
intègre. 



ANNEE 1776. — JEUDI, 3 SEPTEMBRE. 341 

Mercredi, 4. — A mon frère. 

J'ai été (liner chez le prince Cherbatof. Je croyois qu'il 
y auroit répétition, mais il n'y en a pas eu, et comme la 
séance dovenoit fort ennuyeuse, je l'ai quittée, ai fait une 
visite et suis parti pour aller chez les Yelden , maison 
angloise de commerce, où les Behmer dévoient souper. 
La soirée s'est passée fort gaîment. Il y a deux jeunes 
personnes dans cette maison qui sont fort aimables, l'une 
surtout, qui s'appelle Chambrelin (1) et dont je t'ai déjà 
parlé il y a quelque temps. Elle a chanté de l'italien, s'est 
accompagnée du clavecin, etc. On a prié Charlotte de 
chanter aussi; elle étoit enrhumée, elle a tremblé et n'a 
pas voulu poursuivre. Cela m'a fait de la peine. Après le 
souper, on s'est égayé davantage, on a joué de petits jeux 
et l'on a ri beaucoup; on s'est aussi embrassé, la Cham- 
brelin étoit de la meilleure humeur, et je m'y suis peut- 
être trop prêté devant Charlotte. 

Jeudi, 5. — Au même. 

Nous avons eu, aujourd'hui même, une grand'messe en 
l'honneur de saint Louis. L'abbé Desforges, jaloux de ses 
droits de chapelle, a voulu se donner en représentation, 
et il y a réussi. Je n'ose point te parler de cet homme, 
parce que je n'en ai rien de bon à te dire. Il est faux, 
insinuant, petit, dangereux, etc. Nous ne sympathisons 
pas beaucoup ensemble, comme tu l'imagines, et cela ne 
donne point de vigueur à ma dévotion. J'ai appris, d'ail- 
leurs, qu'il en vouloit conter àlaDefoix, une comédienne 

(1) Fille de Mme Velden. 



342 .lOUKNAL INTIME UU CIlKVALIKIt l)K CORBERON. 

bonne et laido, qui vient (raccouclici' d (|iril a confessée. 
Le rôle de Pliilinte, qu'il l'ail vis-à-vis de celle lenune.est 
assez singulier; il est encore moins honnête, et je n'aime 
pas ce mélange de cagotisme et de vilaine volupté. 

J'ai été souper chez les Belimer; le comte Nesselrode 
y étoit. 11 m'a parlé du baron de Breleuil, que M. de Choi- 
seul appelle le dernier baron chrétien; il est fort question 
de lui pour le ministère de la guerre. Il a reçu une lettre 
de Paris, par laquelle on lui mande qu'incessamment 
Breteuil sera nommé, et on le croit à Vienne. M. de Jui- 
s'ué a reçu des nouvelles de son frère (1), qui lui mande 
que la culbute de M. de Saint-Germain est certaine. 

Après le souper, j'ai eu une petite dispute avec Alber- 
line sur le compte des frères Visen, ses protégés. L'un 
ne maïujuc pas de connoissances, mais il se croit beau- 
coup d'esprit, et il a tort. L'autre, plus jeune , moins 
honmie de cabinet, d'une figure plus agréable, quoique 
épaisse et sans physionomie, a la mollesse asiatique, la 
nonchalance d'un sultan, la persuasion de ce genre de 
mérite, grand, au surplus, dans cepays-cy. Ce sont deux 
fats épais et d'assez mauvais ton, que je placerois, l'un 
au temple de Thémis, l'autre dans quelque petit sérail de 
province. J'eus tort de dire mon avis devant Albertine, 
comme devant qui que ce soit, et ce n'étoit pas mon 
intention; mais l'à-propos m'a emporté. 

Vendredi, 6. — Au même. 

J'ai dîné dans ma chambre et suis sorti à cinq heures 
avec M. de Juigné, pour aller chez la princesse Cherbatof, 

(1) L'évêque de Cliâlons-sur-Marne, ou bien Léon-Marguerite le Clerc, 
baron de Juigné (1733-1810), brigadier des armées du Roi en 1770 et maré- 
chal de camp en 1780. 



ANNEE ITTG. — DIMANCHE, 8 SEPTEMBRE. 343 

pour sa fête ou son jour de nom. Mme Spiritof y étoit; elle 
m'a paru sérieuse. Après avoir fait plusieurs visites, j'ai été 
souper chez la comtesse Ivan Czernichef. On dit que le 
comte Zachar sera demandé pour occuper le département 
de la guerre, et qu'on lui a envoyé un courrier; mais cela 
mérite confirmation. Le prince Repnin est attendu de jour 
en jour ; on le désigne aussi pour la même place, mais il y a 
des gens qui croient que l'éloignement du comte Alexis 
Orlof pour lui pourroit être une raison d'exclusion. 

Dimanche, 8. — Au même. 

Tu sais, mon bon ami, nos projets comiques pour les 
Cherbatof; tu connois un peu, par ce que je t'ai mandé, 
ce pays-cy, et, dès lors, tu t'imagines bien qu'il y aura 
quelques tracasseries. C'est dans l'ordre des sociétés de 
comédie, c'est dans le goût des cercles russes, et M. Pincé, 
l'homme aux trois raisons, en trouveroit mille pour dé- 
montrer cette vérité. Je ne t'ai pas dit que, depuis quatre 
jours, nous nous rendons exactement, le prince Galitzin 
et moi, chez les Cherbatof ou les Spiritof, pour répéter, 
sans en venir à bout, à cause de la négligence des autres 
acteurs qui ne viennent point. Hier encore, nous avons 
dîné chez Mme Spiritof, à cette même intention et sans 
plus de succès. Cette jeune femme nous dit qu'elle s'en- 
nuyoit de la comédie et que, le Glorieux joué, tout seroit 
dit. Nous en avons plaisanté; elle a prétendu qu'il y avoit 
dans la troupe des acteurs qui ne jouoient que par com- 
plaisance, et qu'elle ne vouloit pas en abuser. Ces propos, 
qu'on lui a rendus, ne pouvoient tomber que sur Calitzin 
et moi; nous y avons répondu comme on répond à des 
propos, c'est-à-dire par des plaisanteries. Cela s'étoit 
ainsi terminé. Aujourd'hui, après nous être rendus chez 



3ii joiii.NAi, i.NTi.Mi; i)i; (;iii;vAiJi:n iJi: coiibkho.v. 

le {jiiiicc (Jiorljalof, nous avons cuus«î avec Mme Spirilol", 
qui étoit encore plus sérieuse qu'hier. Elle nous a redit 
les mèiiics choses, ajoutant (juoii lui pii'toil le projet de 
jouer la conicklic, comme un moyen de ^•e soustraire à la 
jalousie de son mari et d'avoir des jeunes gens dans sa 
sociét«''. Le ton de la y)laisanterie n'alloit pas, je ne dis 
pas à la chose en elle-iMème. mais au ton (pif |ii<'n()it l.i 
Spiritof. D'ailleurs, elle me fit entendre qu'on me donnoit 
la réputation de mordre. Cela me fit prendre le ton 
sérieux, et je lui demandai le nom des gens qui tenoient 
tous ces propos. L'air animé, sérieux, affecté, que j'y mis, 
lui fit impression ; elle m'assura qu'elle n'y croyoit point, 
me priant de cesser notre conversation à cause des 
autres. J'ai fini aussitôt et je me suis levé sans humeur, 
mais d'un air sérieux que j'ai gardé tout le temps. Elle s'en 
est bien aperçue et a cherché à me parler plusieurs fois. 
Il y a eu des colloques particuliers, et je crois, mon ami, 
que Spiritof, le page, est peut-être le boute-feu. Autre- 
fois, j'ai dit devant lui au prince Jean (1) que je voudrois 
bien connoître les plats auteurs de ces rapports. Il n'a rien 
dit, et, le moment d'après, j'ai vu Mme Spiritof parler 
au page avec chaleur et lui dire qu'elle ne vouloit rien 
entendre à tout cela; et le page m'a accueilli très froide- 
ment le reste de la soirée. Comme la répétition a com- 
mencé fort tard, à huit heures on n'étoit qu'au deuxième 
acte. Le prince Galitzin a quitté, pour souper chez la ma- 
réchale, et s'en est allé sans rien dire. Je crois qu'il est le 
principal accusé, car Mme Spiritof lui a montré plus d'hu- 
meur. D'ailleurs, il y a eu un nouveau grief de sa part, c'est 
de s'être assis au milieu d'une scène entre lui. elle et moi. 
Mme Spiritof s'est assise aussi, et l'on a boudé quelques 

(1) Jean Chtcherbatof, fils de l'historien. 



ANNÉE 1776. — LUNDI, 9 SEPTEMBRE. 34a 

minutes. Au commencement du quatrième acte, j'ai quitté 
pour aller souper chez les Behmer, où j'étois invité; mais 
je ne suis parti qu'après avoir parlé à Mme Spiritof. 

Lundi, 9. — Au même. 

Nous sommes déjà au commencement de l'hiver, il 
gèle les matins à cinq ou six degrés, et l'on fait du feu 
partout depuis quelques jours. Tels sont les automnes 
de Russie; cela s'appelleroit hiver en France, et ce qui 
est plus sensible, c'est ce passage subit de la chaleur au 
temps froid. 

On m'a dit hier que Mme Nélédinski étoit incommodée. 
Nous avons formé le projet d'y aller, le prince Galitzin 
et moi. Je me suis rendu chez lui à midi; nous avons mis 
nos chevaux ensemble, les uns devant les autres, ce qui 
nous en a procuré quatre, et nous sommes partis dans 
ma voiture pour aller chez le comte Golovin. Il y avoit 
du monde, entre autres personnes la femme du grand- 
veneur (1), qui a l'air et le jeu d'une vieille coquine; 
car, à cinquante ans, elle se pare en femme qui veut jouir 
encore, et elle jouit mieux que celles qui sont au-dessus 
de la parure. La Nélédinski étoit dans son lit, soulfrant 
de ses nerfs, de ses maux hystériques, et ayant eu depuis 
trois jours plusieurs évanouissemens. Cet état doulou- 
reux met cette petite femme à bas; ayant des crises con- 
tinuelles, ne pouvant prendre aucune nourriture pour 
laquelle elle a de l'aversion , il s'ensuit une foiblcsse 
extrême. Après le dîner, elle a eu un évanouissement 
encore. Nous nous sommes retirés tous, mais, une heure 
après, Briihl m'a dit de passer chez elle ; je me suis tenu 

(1) Simon Narychkine. 



3W) .lont.NAi, i.Nii.Mi; ))(• (:iii;\ ALiKH i)i: (:oiii!i;no.\. 

assis lonf^lciiips auprrs de son lil, h Jiii soiitinir les reins 
avec (1,'S oreillers. Je craipnois de lui [»;iil( r cl preriois 
garde de IoiiiIhm' sur (|iiel(jiics su jds ijui lui lissent iui{)i-es- 
sion, Cacliélof et Wurlimeislcr arrivèrent à six heures, 
et nous sommes partis à sept heures passées, le prince 
(jiililzin et moi. 11 m'avoit j)ro[)OS«' de mander un ponlel 
avec lui; j'ai accepté et nous avons causé jum|u";i miiniil. 
Ce garçon a certainement de l'acquit et le désir de l'aug- 
menter, plus de connoissances solides (ju'agréahles, plus 
de sens que d'esprit; il peut devenir un homme essentiel. 
Il lui manque cependant cette science du goût et du tact 
qui donne celte amabilité, délicate et précieuse, que les 
lennnes possèdent plus que nous et que nous acquérons 
auprès d'elles. 

Mardi, 10. — Au mêtne. 

C'est aujourd'hui, cher frère, une grande fête en Russie : 
Saint Alexandre Newski. Il y a une grande procession pour 
les chevaliers de l'ordre; l'Impératrice s'y trouve ordinai- 
rement quand il fait beau, ce qui rend la cérémonie plus 
magnifique; lorsqu'un chevalier y manque, il est con- 
damné à une amende de trente roubles au profit du cou- 
vent, car les moines ne perdent pas la tète. 

L'Impératrice n'étoit pas cette fois-cy à la procession; 
cela a diminué ma curiosité, je n'y ai pas été. D'ailleurs, 
c'étoit jour de courrier, j'avois affaire et j'ai dîné dans ma 
chambre. 

Mercredi, 11. — Au même. 

J'ai soupe chez le marquis de Juigné; il y avoit du 
monde, les Cherbatof et les Spiritof. La petite femme étoit 



ANNIŒ 17T6. — JEUDI, 12 SEPTEMBRE. 3i7 

charmante, et sa sœur embellit tous les jours. Je leur ai 
fait des contes avant le souper; mais j'étois loin d'elles à 
table, ce qui a interrompu nos folies. Mme de Nolkem 
paroissoit bien peu de chose devant la Spiritof, avec 
laquelle Nolkem me faitThonneur de me croire très bien, 
et j'en suis loin. Voilà souvent, mon ami, comment les 
réputations s'acquièrent. Adieu! Nous attendons ce soir 
la princesse de Wurtemberg. 

Jeudi, 12. — Au même. 

J'avois eu envie d'aller dîner chez la Nélédinski, mais 
il y avoit un dîner chez M. de Juigné : je m'y suis trouvé. 
Le jeune comte Czernichef y étoit; c'est un enfant de 
quatorze ans, qui n'est pas avancé et qu'on a fait voyager 
trop tôt. Il a un gouverneur qui paroît un sot : roide et 
rampant, voilà son existence. 

Je suis sorti à quatre heures avec le comte de Bnihl. 
Nous avons été chez Mme Nélédinski, que j'ai trouvée 
foible. On m'a d'abord fait entrer dans le cabinet chinois, 
où étoit réfugiée la comtesse Matouchkin, à cause des 
tantes de Mme Nélédinski qui sont venues la voir. Au 
bout d'un quart d'heure de conversation, j'ai remis la 
comtesse dans sa voiture et suis rentré dans l'appar- 
tement de Mme Nélédinski. Son mari est arrivé de 
Tsarskoïe-Sielo; il nous a dit que la princesse de Wur- 
temberg étoit arrivée hier, qu'en entrant chez l'Impé- 
ratrice elle s'étoit jetée à ses pieds , et qu'on avoit 
dérobé le reste de la scène à la curiosité des specta- 
teurs en fermant les portes. Mais Sa Majesté Impériale 
en a paru fort contente (1); elle a demandé à Nélédinski 

(1) Voir à ce sujet la lettre de Catlicrinell à Griiiim, du 1" septembre 
1776 (vieux style). 



348 .lOniN.M, INTI.MK lil' ClIKVAI.Ii;!! hK COKfiKHON. 

(•e (juil en pciisoit. Il lui a répoiidii coiniiir il (l*'\oit 
et pi'iit-èlro cornuiL' il pinisoil. Au surplus, il nous a 
(lit (jue cette princesse ('-toit grande, bien faite, un peu 
forte, d'une figure agréable, le plus beau tcini qu'on 
puisse voir, les mains et les pieds parfaits (I;. Le grand- 
duc dcvoit aller à Lambourg à sa rencontre, mais il a 
passé et a été jusqu'à quatre vcrstes de Narva, où il 
a laissé ses voitures, et il a continué îi pied d'aller au- 
devant de la princesse. Au bout de quelques instans, 
apparoît un lionmie à clieval qui, apercevant le grand- 
duc, a retourné aussitôt vers les voitures qu'il précédoit : 
c'étoient celles de Mme de 'W^ùrtemberg. Aussitôt qu'elle 
a été à la vue du grand-duc, elle a voulu elle-même ou\ rir 
la portière et sauter en bas; Mme Roniarizof l'a retenue. 
On a arrêté, et la princesse est descendue pour voir le 
grand-duc, qui ensuite a remonté avec elle dans sa voi- 
lure ; et c'est ainsi qu'on est arrivé à la dernière couchée 
avant Pétersbourg. Je tiens tous ces détails, mon ami, 
de M. Nélédinski, qui a accompagné la princesse de 
Wurtemberg ici. 

Après avoir fait quelques visites, j'ai été souper chez la 
maréchale; on m'y a dit que le mariage devoit se faire 
le 18 de ce mois (v. st.). Mmes Golovin y étoient; elles 
partent samedi pour Moscou, d'où elles reviendront le 
printemps prochain. 

Vendredi, 13. — Au même. 

J'ai dîné aujourd'hui chez Mme Nélédinski; elle se 
porte mieux, mais elle est encore foible. T'ai-je dit qu'elle 



(1) Voir le portrait que firent de la princesse le grand-duc dans une 
lettre à sa mère, et Catherine II dans une autre lettre aussi publiée par 
Dimitri Kobeko, ouvrage cité, p. 128 et 137. 



ANNEE 177G. — VENDREDI, 13 SEPTEMBRE. 349 

donne dans la philosophie, et qu'Helvétius voyage de son 
ottomane à sa toilette? Ce n'est pas une prétention dans 
cette jeune femme : elle est sensible, et c'est un besoin. 
J'ai remarqué que la métaphysique est souvent la res- 
source de ceux qui ont trop aimé et qui n'aiment plus, 
faute d'objet. C'est à peu près la situation de cette jeune 
femme; tendre par habitude comme de tempérament, le 
départ de Razoumofski l'a jetée dans la mélancolie, et 
l'intervalle d'une passion à une autre sera rempli par une 
existence factice de philosophie, que le plaisir changera à 
son tour. Sa société, que j'aime, pourroit bien être dange- 
reuse pour moi. Elle me comble d'amitiés, et les deux 
jeunes personnes qui sont chez elle me disent que je n'ai 
pas de meilleure amie qu'elle. Ce qui m'étonne, mon 
ami, c'est qu'elle-même, lorsque je lui fais quelques 
marques d'amitié avec la vivacité et la franchise que tu 
me connois, et que je lui baise les mains, elle me dit en 
riant : « Ah ! chevalier, chevalier, comment pouvez-vous 
feindre tout cela! «C'est ce qui m'est arrivé hier encore, 
et aujourd'hui surtout, étant seul auprès d'elle et lisant un 
morceau d'IIelvétius sur les passions. Je n'ai point relevé, 
mon ami, cette phrase qu'elle m'a adressée; je crains 
qu'elle n'y attache trop de choses et qu'elle ne pense 
que je veux la tromper, en feignant d'être amoureux 
d'elle. Cependant cette idée me plaît, et je ne cherche 
point à la dissuader. 

P. S. — Je ne t'ai pas dit que j'ai fait une visite à 
Mme Spiritof. Elle m'a fait entendre un proverbe de sa 
façon, qui est fort joli; il a pour titre le Tuteur dupé, et le 
mot est : 

Belles paroles, mauvais jeux. 
Trompent les jeunes et les vieux. 



3:io .joniNAL iNTiMi': i)i: (;)ii;v.\i.ii;i; i)i; (;im;i!i.ii(».\ 

Nous (lovons le jouer clif/. l.i j)rincesse Cherhalof. 

Une nouvelle liorrihlc qui se n'-paud iiisensihlcMncnt 
dans la ville, c'est (jue Kazouniolski est mort. 11 devroil 
être chez son père, et il y a six semaines qu'on n'a reçu 
de ses nouvelles. Les uns disent qu'il a été ernpoisornié; 
les autres, qu'il est mort de chagrin avant d'arriver chez 
son père. Je croirois plutôt qu'on l'a enlevé sur le chemin, 
pour l'envoyer en Sil)érie. Cela m'inquiète fort. 

Le mariage est, dit-on, encore plus tnt qu'on ne 
croyoit : c'est pour le 16 de ce mois (v. st.). 

Dimanche, 15. — Au même. 

On parle beaucoup de la future grande-duchesse ; elle 
est, dit-on, aimable, prévenante et d'humeur douce et 
sociable. Sa gouvernante fait le plus grand éloge de son 
caractère. Elle a accueilli avec grâce tous ceux qui lui 
ont été présentés, et a parlé à tous. Elle écorche quelques 
mots de russe et le saura bientôt, à ce qu'elle dit. On ne 
parle pas bien avantageusement de sa figure : elle est 
grande, grasse, un assez beau teint; mais on prétend 
qu'elle a les dents noires. Je juge jusqu'à présent sur 
parole. Au surplus, l'on parle si diversement de cette 
princesse, tant en la comparant avec la défunte qu'en la 
jugeant d'après elle, et les préventions pour et contre 
qu'on y joint sont telles, qu'il est difficile d'asseoir 
maintenant un jugement solide. 

Nous avons eu répétition ce soir chez les Cherbatof. Le 
prince Gahtzin s'est fait attendre deux heures, au bout 
desquelles il est venu faire des excuses en petit-maître. 
Je serois fâché pour lui de lui voir prendre ce ton: il ne 
va pas à la tournure de son corps ni de son esprit, et je 
prévois que la société des Cherbatof le gâtera beau- 



ANNEE 1776. — LUNDI. 16 SEPTEMBRE. 351 

coup. Il y prendra un vernis de bel esprit qui le rendra 
ridicule. 



Lundi, 16. — Au même. 

J'ai été avec le comte deBruhl, mon ami, dîner chez le 
comte Golovin, le père de Mme Nélédinski. Lui et sa 
femme sont les meilleures gens du monde ; celle-ci est un 
peu commère, comme toutes les mamans âgées. On a 
parlé des projets des Matouchkin d'aller à Moscou. La com- 
tesse Golovin prétend que c'est une feinte qu'ils répètent 
de temps en temps avec succès, pour tirer de l'argent de 
l'Impératrice. Après le dîner, on a apporté un enfant de 
huit mois, que la comtesse a fort caressé ; et j'ai su que 
cet enfant est un petit bâtard du (ils aîné, qui a tout ouver- 
tement une paysanne de chez lui qui loge chez son père 
et avec laquelle il vit. Je naime point l'air d'aisance qui 
règne dans ce petit désordre, qui peut, il est vrai, en éviter 
de plus grands; mais je voudrois qu'on ne permît jamais 
ouvertement certaines choses, et qu'on se contentât de 
les tolérer. Mais c'est ainsi l'usage de ce pays, et il tient 
beaucoup aux mœurs asiatiques. 

On dit que la maison de Yassiltchikof (1), un ancien 
favori, a été achetée par l'Impératrice pour le maréchal 
Romanzof; d'autres disent que c'est pour le comte Zachar 
Czernichef, qui arrive, dit-on. pour être président du 



(1) Alexandre Sêmùnovildi Vassiltcliikof, chambellan, qui, vers le mois 
de septembre 1772, remplaça dans les bonnes grâces de l'InipiTatriec Gré- 
goire Orlof parti négocier avec les Turcs. Le 20 mars 1774, il l'ut à son tour 
évincé par l'otemkine et exilé à Moscou avec une riche dotation. 11 n'avait 
jamais eu d'inllueiice; il le disait lui-même à un de ses amis : « Je n'étais 
qu'uue fille entretenue. On me traitait do même. On ne voulait pas que je 
visse personne ni que je sortisse. Quand je demandais quelque chose, on 
ne me répondait rien. Quand je parlais pour moi, c'était de même. » 
(Cf. K. Waliszewski, Autour d'un trône, p. 118.) 



352 .lOL'IlNAI, I.NTlMi; 1)1" CHIIVALIKI! UH CORBERON. 

Collège (le guerre. Le prince Rcpnin est arrivé; c'est un 
prétendant à la nnônie place ou à celle des affaires étran- 
gères ; il me sennble qu'on le craint généralement. 

Mardi, 17. — .1// même. 

Ce malin, j'ai été voir Roslin, le peintre. Il m'a montré 
le portrait ébauché de la princesse de Wurtemberg, qu'il 
a commencé ces jours-cy à Tsarskoïe-Sielo. Sa figure est 
ronde et fraîche; mais elle n'a point de physionomie, peu 
d'expression, aucun caractère. On l'a attendue au spec- 
tacle jusqu'à sept heures, qu'elle est arrivée avec l'Im- 
pératrice, au bruit du canon de l'Amirauté. Cet usage, 
établi depuis Elisabeth, lorsque les souverains sortent et 
rentrent de la ville pour habiter la campagne ou en reve- 
nir, a été suspendu sous ce règne-cy; mais Sa Majesté 
Impériale l'a ordonné pour cette fois, à cause de la prin- 
cesse de Wurtemberg. 11 y avoit beaucoup de monde dans 
la salle de spectacle pour la voir. On a donné Nanine en 
russe. Je n'ai remarqué ni applaudissemens de mains, ni 
murmures confus, qui sont une approbation tacite; mais 
cela ne prouve rien ici, cher frère, et les François sont 
peut-être les seuls par leur amour pour leurs souverains 
et la manière franche et gaie, même bruyante, dont ils le 
témoisnent. 

La toile ne s'est levée qu'à sept heures, et je suis parti 
à sept heures un quart. J'ai été faire une visite au prince 
Cherbatof, dont c'est le jour de nom. 

Il y aura demain concert chez la princesse de Wurtem- 
berg ; jeudi, bal paré ; vendredi, spectacle; samedi. Ermi- 
tage; dimanche, courtac et mascarade. Je ne sais si tous 
les jours de la semaine vont être ainsi employés; mais 
on se promet beaucoup de plaisir. 



ANNÉE 1776. — MERCREDI, 18 SEPTEMBRE. 353 

Il y a à Moscou, mon ami, une fille de finance à marier 
qui est jolie, aimable, sachant le françois, et qui aura 
dix-sept millions de roubles et vingt-cinq mille paysans. 
C'est un assez beau parti. 

Mercredi, 18. — Au même. 

Le marquis de Juigné m'a dit ce matin que le comte 
ZacharCzernichefarri voit dans une quinzainedejours. Les 
uns le désignent pour remplacer Potemkin au Collège de 
guerre; d'autres disent que cela ne sera point et croient 
que ce sera le prince Repnin. Le comte Matouchkin m'a 
appris hier que l'Impératrice avoit off"ert au maréchal 
Romanzof la place de président du Collège de guerre, 
avec une pension de soixante mille roubles et une mai- 
son: mais il a refusé, à cause du séjour de Pétersbourg, 
auquel il seroit forcé et qu'il n'aime point. Cet homme est 
d'une humeur très particulière, à ce que l'on m'a dit; cela 
m'étonne, vu le genre de vie qu'il a mené jusqu'à présent. 

J'ai dîné chez Mme Nélédinski. L'après-midi, j'ai été 
voir la sœur du comte André, qui m'a remis une lettre 
de lui; j'ai été aussi chez la princesse de Bariatinski et 
chez les Behmer, où je comptois souper. Charlotte m'a dit 
de venir plutôt un autre jour. Elles étoient toutes occupées 
pour leur parure de demain, que nous serons tous pré- 
sentés à Son Altesse Sérénissime Mme de Wurtemberg. 
Je suis retourné chez la Nélédinski, où j'ai soupe. Cette 
jeune femme me comble d'amitiés, et j'y suis très sen- 
sible. La Zoubof y étoit; elle nous a fait l'histoire de ses 
amours et de ses malheurs : c'est un vrai roman qui n'a 
pas tourné à son avantage. Le mari, qui l'aimoit tant, 
auquel elle a tout sacrifié, l'a quittée pour des maîtresses, 
et maintenant il vit loin d'elle à Moscou. 

T. I. n 



354 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 



Jeudi, 19. — Au même. 

C'est aujourd'hui, cher frère, la présentation à la 
grande-duchesse. Nous avons été dans une grande salle, 
où la landgrave de Darmstadt (1) tcnoit sa Cour. C'est là 
que le corps diplomatique et plusieurs personnes de la 
Cour se sont assemblés. Vers les cinq heures et demie, la 
princesse de Wurtemberg est sortie avec le grand-duc, 
précédés de la maréchale de Romanzof, qui nous a tous 
présentés. On s'approchoit de Son Altesse Sérénissime 
et l'on faisoit une révérence sans baiser la main ; Mme de 
Romanzof vous nommoit, la princesse vous rendoit votre 
révérence et l'on se retiroit. On a passé de là dans la gale- 
rie, où l'on a dansé. M. de Juigné, dont ce n'étoit pas le 
jour de jouer avec l'Impératrice, est resté debout. On est 
venu le prier de danser avec Son Altesse Sérénissime; 
mais, comme c'étoit après avoir fait danser les généraux 
en chef, il a dit qu'il étoit bien fâché de ne pouvoir pas 
danser. L'Impératrice l'a remarqué sans doute, car elle 
lui en a parlé ; il lui a fait la même réponse, qui est sage, 
prudente et honnête. 

Vendredi, 20. — Au même. 

Je n'ai pas voulu te dire hier, mon ami, mon sentiment 
sur le grand-duc, que j'ai vu pour la première fois depuis 

(1) En recopiant son Journal, le chevalier de Corberon a dû commettre 
ici une inadvertance. La landgrave de Darmstadt, Christine-Caroline de 
Deux-Ponts, était morte depuis le 30 mars 1774; eût-elle été vivante, 
qu'elle n'aurait eu rien à faire en la circonstance, puisqu'il s'agissait de 
donner à une autre la place qu'avait eue sa fille, première femme du 
grand-duc. C'était sans doute la mère de la future grande-duchesse, Fré- 
dérique-Dorothée, princesse de Wurtemberg, fille du margrave de Bran- 
dabourg-Schwedt. 



ANNEE 1776. — VENDREDI, 20 SEPTEMBRE. 355 

plus de quatre mois. On doit se défier de ses propres 
impressions, et j'ai voulu attendre celles des autres pour 
savoir à quoi m'en tenir. 

Il me paroît qu'on est généralement peu satisfait de lui. 
Son voyage de Berlin, d'après l'extérieur qu'il en a rap- 
porté, lui a donné plus de suffisance qu'il en avoit encore 
lorsqu'il est parti ; son affectation quand il se présentoit, 
son air guindé et peu naturel, ses prétendues grâces 
ridicules, etc., me l'avoient fait nommer le petit-maître 
en province. C'est bien pire depuis son voyage en Prusse, 
mais dans la même manière, et lorsque je l'ai vu sortir 
de ses appartemens pour rentrer dans la salle de présen- 
tation, il m'a rappelé la comédie de Crispin rival de son 
maître et la scène du valet de ï Homme à bonnes fortunes, 
qui sous l'habit de son maître singe ses mines et ses airs. 
La princesse n'est ni belle ni jolie, mais elle est simple 
et naturelle; et, quoiqu'on lui fasse déjà un crime de 
n'avoir pas la finesse et l'air de caractère de la première, 
elle fera sagement et prudemment do jouer le moindre 
rôle, parce qu'elle a une belle-mère, et une belle-mère 
couronnée, etc., etc. 

Nous avons ici un nouvel arrivé : M. Grimm(l). Les 
opinions sont diverses sur lui : les uns lui donnent beau- 
coup d'esprit et plus de finesse ; les autres l'accusent de 
bavardage, et sa tournure y prête. 

(1) Frédéric-Melchior Grimm (1723-1807), correspondant de Catherine II 
et son « factotum » ou « soullVe-douleur », comme elle i'appolait. Les 
lettres que l'ImptTatrice lui a adressées sont imprimées dans le^tome XXVII 
de la Société impériale d'histoire de Russie, et celles de Grimm, dans les 
tomes XXXIl et XLIV. 11 était déjà venu une première fois on Russie 
en 1773 et était retourné après cela à Paris. Ce second voyage fut le der- 
nier qu'il entreprit auprès de Gallicrine H. Celle-ci le décora du titre do 
conseiller d'État et lui donna le grand cordon de Saint-Vladimir. 



356 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 



Samedi^ 21. — Au même. 

Toutes ces fêtes, qu'on altendoit pour le mariage de 
Son Altesse Impériale, seront réduites, mon ami, à peu de 
chose. Le grand-duc a dit que ce seroit pour le 24, et 
l'abjuration de la princesse le lo (v. st.). La comtesse 
de Bruce a dit qu'il n'y auroit que trois jours de gala; 
elle le tient, m'a-l-on dit, de l'Impératrice. 

J'ai été voir une représentation du siège de Bender, à 
quelques verstes de la ville. On a fait une décoration en 
planches peintes de ce siège ; il y avoit, autour de cette 
manière de ville, des tranchées, des lignes, des batte- 
ries, etc., dont l'effet n'a été ni vif, ni considérable (1). 
Deux petites mines ont joué, mais si foiblement, qu'à 
peine en a-t-on vu le résultat. Il y avoit vis-à-vis une loge 
bâtie en bois et élevée de plusieurs gradins, pour le prince 
Orlof, qui est général d'artillerie, et toute sa cour. Les 
étrangers s'y sont placés, et c'est de là que j'ai vu cette 
pitoyable parade, car c'en étoit une. LImpératrice devoit 
y venir ; mais elle n'y a pas été, ni le grand-duc. 

J'ai remarqué dans cette circonstance, mon ami, le 
même esprit national des Russes, que Pierre I" et Cathe- 
rine II ont voulu tourner à la grandeur avant le terme, 
et que l'ignorance et la foiblesse d'esprit ont tourné au 
puéril romanesque et à l'amour extrême de l'ostentation 
et de la vanité. Toute la cour d'Orlof s'écrioit : « Ah! que 
cela est bien! » Et cette sotte admiration peignoit autant 
l'esprit de flatterie que le défaut de connoissances. J'étois 
avec le petit prince Galitzin ; nous sommes revenus en- 

(1) Ceci rappelle les fameux décors qui servirent lors du voyage de 
Crimée, en 1787, quand Potemkin promena l'Impératrice dans les plaines 
désertes, où il faisait bâtir des villages de carton. On sait que le comte de 
Ségur, alors ministre de France, en a laissé une description curieuse. 



ANNÉE 1776. — DIMANCHE, 22 SEPTEMBRE. 357 

semble chez les Cherbatof, où nous avons soupe, après 
avoir répété le Glorieux^ que nous devons jouer jeudi. 
Galitzin m'a appris, en me lisant son journal, que le prince 
Kavanski, ruiné par des dépenses extraordinaires, étoit 
maintenant entretenu par la maréchale Galitzin. Cet 
homme est caustique et singulier; mais il a de l'esprit et 
il est amusant : c'est le rôle qu'il joue auprès de la bonne 
princesse Galitzin, qui, comme toutes les femmes de son 
âge, aime à conter et entendre conter ce qui se passe. 

Dimanche, 22. — Au même. 

. Il y a Cour ce matin et il y aura bal ce soir. Le comte 
Nesselrode est venu me voir après le dîner, car je suis 
resté chez moi. Nous avons parlé de différentes choses, 
de la retraite du prince Lobkow^itz, qui doit quitter ce 
pays-cy au printemps. C'est le prince Kaunitz (1), qui est 
à Berlin, homme aimable et d'esprit, qui le remplacera. 
En parlant des affaires du comte de Briihl et de la bonne 
volonté du prince Orlof, je lui ai dit qu'on parloit d'un 
voyage de ce Russe en France avec la Zénoviof. Nessel- 
rode m'a dit qu'il étoit gouverné par cette frêle qu'il 
avoit envie d'épouser (2), et que, si, malgré la désappro- 
bation de l'Impératrice, il s'y décidoit, il partiroit promp- 
tement avec sa conquête, sans dire où. Ne seroil-ce pas, 
mon ami, la raison qui rend Potemkin si tenace à rester 
à la Cour, malgré le désir qu'on a de le voir sortir? S'il 
croit qu'Orlof vienne à manquer, il a peut-être l'espé- 



(1) Ua des fils du célèbre liomrne d'I'-tat autricliion. 

(2) Le mariage se fit en efiet (voir plus loin, à la date des 21 cl 22 juin 
1777), cl les nouveaux époux partirent pour la Suisse. Us retournèrent 
à Pétcrsbourg au bout do quelques mois et rccoiumoncèrcnt leur voyage 
en 1780, et cclto fois ils vinrent à Paris. La princesse Orlol' mourut à 
Lausanne, le 16 juin 1782. 



358 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 

rance de recouvrer son ancienne faveur. Il est d'une 
S('ronit(' parfaite en apparence, et même d'une insolence 
qui dans ce pays-cy est presque toujours la preuve et la 
conviction du succès. En voici un trait. Vendredi der- 
nier, il envoie un homme du Collège de la guerre avertir 
tous les officiers généraux qu'ils aient à descendre chez 
lui à midi. Ils y arrivent en effet, ne le trouvent point, 
savent que M. Potemkin dîne chez le comte Panin, où il 
fait un whist; de là il arrive à la Cour, d'oiiil fait dire par 
un ordonnance, c'est-à-dire un soldat, à ces messieurs 
qu'ils peuvent s'en aller, parce qu'il est trop tard pour 
être présenté à Son Altesse Impériale, car c'étoit le hut 
de ces messieurs, et je ne sais quand ils y sont parvenus. 
Je suis resté chez moi seul toute la soirée. Combes est 
revenu du bal à dix heures; il y avoit, m'a-t-il dit, un 
monde prodigieux. On a distribué quatre ou cinq mille bil- 
lets. Nous avons causé jusqu'à minuit sur ma position 
politique. M. de Breteuil revient, comme tu sais, à la fin 
d'octobre, en France, et son projet n'est pas de retourner 
à Vienne. Si son remplacement pouvoit me procurer une 
place. Combes seroit embarrassé pour se dégager d'avec 
M. de Juigné, d'autant que le présent qu'il vient de lui 
faire est une sorte de lien de plus. Il se pourroit même 
que Combes trouvât son avantage, s'il n'étoit pas sûr d'y 
trouver son agrément. Mais il faut voir ce que je devien- 
drai. Si Vienne vaque, M. de Choiseul (1) de Turin pourra 
y aller, et M. de Juigné à Turin; mais MM. de Pons (2), 
de Vérac,deMontmorin (3),deMonteynard(4),les anciens 



(1) Louis-Marie-Gabriel-César, baron de Choiseul, né le 6 juin 1734, 
.maréchal de camp et ambassadeur près du roi de Sardaigne. 

(2) Louis-Marie, marquis de Pons, né en 1744, brigadier des armées du 
Roi, ministre plénipotentiaire près le roi de Prusse. 

(3) Ministre plénipotentiaire près l'électeur de Trêves. 

(4) François, comte de Monteynard, fils du marquis de Montfrin, né 



ANNÉE 1776. — LUNDI, 23 SEPTEMBRE. 359 

du marquis de Juig^ne crieroient. Il faudroit alors faire 
retirer M. de Zuckmantel (1) de Venise, y envoyer le 
marquis de Vérac, M. de Pons à Pétersbourg, M. de 
Montmorin à Berlin, M. de Monteynard à Copenhague, 
et je pourrois aller à Coblentz ou à Bonn, si le projet du 
ministre n'est pas de me laisser chargé d'affaires à Péters- 
bourg- et ensuite ministre; ce qui seroit un chemin en- 
nuyeux, mais rapide. Bonsoir; il est temps de se coucher, 
car aussi bien j'ai anticipé sur le sommeil, en faisant de 
jolis rêves 1 

Lundi, 23. — Au même. 

Je ne suis sorti qu'à quatre heures passées, et je n'ai point 
trouvé Mme Nélédinski, qui avoit envoyé le matin savoir 
de mes nouvelles. J'ai été aussi chez Mme Zénoviof, 
dont la sœur est malade. Ses projets de coterie avec la 
princesse Bariatinski sont remis au mois de janvier. Le 
Roy m'a montré la partie des revenus de Russie, qu'il a 
faite et qui vaut infiniment mieux que ce qu'on nous a 
envoyé. Mais comme cela est écrit historiquement, je ne 
prendrai pour M. de Juigné que la note précise qu'il 
demande, et je conserverai le total de l'ouvrage de Le 
Roy pour l'envoyer au printemps prochain à M. de Ver- 
gennes. 

Comme je n'ai pas trouvé la comtesse Ivan Czernichef, 
je suis arrivé de bonne heure chez les Behmer; on m'a 
plaisanté sur mon indisposition de la veille, et Charlotte 
l'a attribuée à politique de ma part, pour n'être pas embar- 
rassé au milieu de toutes les femmes auxquelles je fais 

le 28 août 1735, brigadier des armées du Roi et ministre plénipotentiaire 
près l'électeur de Cologne. 

(1) Le baron de Zuckmantel, maréchal de camp et ambassadeur près la 
république de Venise. 



360 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 

ma cour. Cette plaisanterie n'a point eu d'aigreur, et cela 
s'est terminé par m'cngagcr à rester, quoique j'eusse fort 
envie (Taller souper cliez la maréeliale Galilzin; mais je 
suis resté. 11 y avoit beaucoup de monde : Visen, un de 
ses protégés, Markof (1), qui a de l'esprit, dit-on, m;iis 
fat, et le nouveau secrétaire de légation de Saxe, qui fait 
l'aimable. Il s'appelle Clcandcr. Les Behmer ne l'ont pas 
goûté, et j'avoue que je l'ai trouvé bon enfant, sans doute 
par la prévention favorable qu'il m'a inspirée en me par- 
lant du baron de Leisten, qui m'a fait faire par lui des 
complimens et que j'aime beaucoup, Cleander a besoin 
de se former un peu davantage au vrai; il est très fami- 
lier et prend ce manque d'usage du monde pour de la 
politesse aisée et des grâces. La soirée s'est passée fort 
bien pour moi; j'étois gai, Charlotte jolie, et je lui ai dit 
combien je la trouvois aimable. 

Bonsoir, mon bon ami ; sois sûr que dans le tourbillon 
je ne puis t'oublier. 

Mardi, 24. — Au même. 

J'avois promis la veille à Le Roy de venir le lende- 
main le voir; j'y ai été ce matin à pied avec Combes; il 
faisoit le plus beau temps possible. Le Roy nous a lu les 
remarques qu'il a faites relativement aux revenus de cet 
Empire. Ils peuvent monter aux environs de trente et un 
millions de roubles et se diviser en dix-sept branches. 
Le Roy a joint à ces différentes notes quelques réflexions 
historiques et critiques, qui ôtent à ce travail la séche- 
resse dont il est susceptible. Je te le montrerai, mon ami, 
dans sa totalité, quand nous nous rejoindrons. 

(1) Sans doute Arcade Ivanovitch Markof, dont il sera question plus 
pin à la date du 31 août 1780. 



ANNEE 1776. — MERCREDI, 25 SEPTEMBRE. 361 

En revenant de chez Le Roy, j'ai passé chez la Nélé- 
Jinski, que j'ai trouvée à sa toilette. Elle m'a dit que la 
Matouchkin avoit envie d'apprendre à chanter parDugué. 
Je crois qu'on fera des concerts, au lieu de jouer la 
comédie, et la politique en est la cause, parce que la 
maréchale craint que cela ne plaise point à la Cour. 

J'ai fait l'après-midi plusieurs visites, j'ai passé chez 
les Behmer, chez la maréchale, et j'ai soupe chez la 
comtesse Golovin. La Nélédinski y étoit, qui m'a reçu 
avec son air d'amitié ordinaire. Nous avons beaucoup 
causé ensemble; elle m'a parlé du prince Repnin, qui 
arrive de Constantinople. Je lui ai trouvé la tournure 
d'un homme avantageux. On lui accorde beaucoup d'es- 
prit, mais on le dit tranchant, et il me semble que les 
hommes l'aiment moins que les femmes. La Nélédinski 
prétend qu'il analyse le sentiment on ne peut mieux; et 
comme je combattois quelques-uns de ses principes en 
approuvant les autres, nous parlâmes de la situation la 
plus avantageuse pour l'amour : je lui dis que c'étoit la 
solitude, qu'à la campagne, par exemple, il étoit assez 
ordinaire qu'une passion prît naissance. 

Mercredi^ 25. — Au même. 

C'est ce matin, mon ami, que la princesse de Wurtem- 
berg a fait abjuration du luthéranisme, pour embrasser 
la religion grecque. L'heure étoit donnée pour dix heures, 
que nous nous sommes rendus à la Cour, M. de Juigné 
et moi. Au bout d'une demi-heure, l'Impératrice a passé 
à la chapelle, suivie du grand-duc, qui donnoit le bras à 
Mme de Wurtemberg. Elle étoit vêtue de blanc. Sa 
physionomie étoit assez triste, et, sans rouge, elle a paru 
fort pâle. Nous sommes arrivés dans la chapelle avec 



362 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 

toute la Cour, et comme il y avoit un monde prodigieux, 
je n'ai rien vu de la crr(''monie, qui s'est trcs bion passi'e. 
La princesse a dit son Credo en russe, et l'a, dit-on, bien 
prononcé. On a abrégé d(; la formule ancienne tout ce 
qu'il y a d'humiliant, comme de renier ses parens, 
d'entrer avec un cierge éteint à la chapelle comme péni- 
tente, etc. L'Impératrice lui a montré commcî se font les 
adorations d'images, en se prosternant elle-même plu- 
sieurs fois ; car c'est la meilleure comédienne que notre 
Catherine. Elle est dévote, tendre, fière, majestueuse, 
aimable... ; mais au fond elle est toujours elle, c'est-à-dire 
attachée seulement et exclusivement à ses intérêts, pre- 
nant pour les servir toutes les marques différentes qui lui 
semblent convenables et nécessaires à ses fins. La prin- 
cesse, nouvellement confirmée et communiée, a pris le 
nom de Marie Féodorovna, au lieu de Sophie-Dorothée. Je 
suis parti de la Cour, ennuyé, fatigué, mourant de faim, 
et nous sommes revenus faire un triste dîner avec beau- 
coup de monde chez M. de Juigné. Il y avoit entre autres 
personnes Grimm, dont mon ministre m'avoit dit tant 
de bien et que je ne trouve pas si intéressant. Sa tour- 
nure est commune; on le dit bavard, et je le croirois, 
ainsi qu'important. 

Après le dîner, le petit prince Galitzin est venu me 
prendre pour aller chez Mme Nélédinski. Nous y avons 
répété quelques scènes de comédie, nous y avons dansé, 
nous y avons ri. Cachélof y étoit. Galitzin, qui ne manque 
pas de bonne opinion de lui-même, se croit beaucoup 
d'avantages sur lui, et il n'a pas totalement raison. 

Jeudi, 26. — Au même. 
Nos fêtes continuent, mon ami, et les fiançailles seront 



ANNÉE 1776, — JEUDI, 26 SEPTEMBRE. 363 

faites ce matin à la Cour, en présence de l'Impératrice. 
Cette cérémonie est regardée ici comme de la plus grande 
importance, et l'on regarde le mariage presque fait 
quand les fiançailles sont passées. L'amour pourroit 
même prendre quelques acomptes sur l'hymen, sans 
qu'on en dût prendre quelque inquiétude. Il y a eu dîner 
pour les quatre premières classes de l'État, qui ont 
mangé avec l'Impératrice, Sa Majesté Impériale étant sur 
le trône. Je n'ai pas été à cette cérémonie, parce que je 
ne me portois pas très bien; d'ailleurs, il y a tant de 
monde qu'on voit fort mal ce qui n'est pas autrement 
curieux. Le soir, il y a eu bal paré, où je me suis rendu, 
après avoir été voir Mme Nélédinski, qui étoit très jolie. 
En arrivant à la Cour, on m'a remis un paquet à l'adresse 
de Garry et décacheté; j'y ai trouvé une cocarde de 
Charlotte, dont je me suis paré pour le bal. J'y ai dansé 
plusieurs menuets et polonoises. Le soir, j'ai été souper 
chez les Behmer; ma jeune amie étoit charmante en 
déshabillé, les cheveux, sans être frisés ni poudrés, 
étoient négligemment relevés sous un mouchoir, à la 
manière russe. 

J'ai appris, cher frère, une nouvelle qui pourroit bien 
donner lieu à une prochaine réunion entre nous. Le 
prince Lobkowitz m'a dit que M. de Saint-Priest (1) est 
parti de Constantinople pour la France, sur un bàlimenl 
qu'il a frété lui-même. Le comte Nesselrode m'a dit de son 
côté que Monteynard étoit rappelé de Cologne : voilà des 
places vacantes, et peut-être mon tour arrivera-t-il à la fin. 



(1) François-Emmanuel Guignard, comte de Saint-Pricst (1735-1821), 
successeur de M. de Vergennes comme ambassadeur à Constantinople 
en 1768. 11 fut rappelé de ce poste après la convention de Constantinople 
(8 janvier 1784) ot remplacé parle comte do Ciioiseul-Goufïior. Il fut envoyé 
en Suède en 1787 et devint ministre do l'intoriour en 1789. Ses trois fils 
entrèrent au service de la Russie. 



364 JOURNAL INTIME niJ CHEVALIER DE CORRERON. 

Vendredi, 27. — Au même. 

Nouvelle cérémonie, ce matin, à la Cour. Nous avons 
été féliciter la grande-princesse, car c'est ainsi que s'ap- 
pelle maintenant Mme de Wurtemberg, depuis qu'elle 
est fiancée, et elle a même le titre d'Altesse Impériale, 
quoiqu'elle ne soit pas encore grande-duchesse. La Cour 
étoit nombreuse et brillante ; la vieille comtesse Pierre 
Czernichcf (1) et la comtesse Golovin y étoient, et depuis 
trois ans elles n'y avoient pas mis le pied. J'ai dîné chez 
la dernière avec sa fille, la Nélédinski, dont l'amitié me 
devient de plus en plus précieuse. Je lui ai donné le bras 
pour aller au spectacle, d'où je l'ai quittée pour aller 
avec le comte Wanowitch voir la Bonafini. Nous l'avons 
trouvée au milieu d'une répétition de l'opéra à'Armida, 
qu'on doit jouer le 27, lendemain du mariage. Cette Ita- 
lienne paroît aimable; elle a de fort beaux yeux, la voix 
tendre, expressive, et elle est d'une jolie figure. 

Lundi, 30. — Au même. 

Nos projets de comédie sont difficiles à s'accomplir. 
Nous devions jouer aujourd'hui, mon ami, et cela est 
encore remis à mercredi. J'ai dîné chez la princesse 
Cherbatof, où nous avons répété le soir. Après le dîner, 
j'ai été voir Mme Zénoviof, chez qui j'ai passé une heure 
et demie. Il a été fort question de la princesse Bariatinski 
et des ridicules qu'on lui prête, pour avoir amené de 
Paris des modes qu'on critique et qu'on veut imiter. L'Im- 
.pératrice ne peut souffrir tout ce qui vient de la France, 

(1) Femme du comte Pierre Grigoriévitch Czernichei, ancien ministre de 
Russie en France. (Voir plus haut, p. 14, note 2.) 



ANNÉE 1776. — LUNDI, 30 SEPTEMBRE. 365 

et l'on suit son avis comme de raison. A propos de cette 
souveraine, tu sais bien, mon ami, ce que je t'ai dit de 
son caractère : il est d'une mobilité sans exemple, facile 
par son essence, plus souple par l'art prodigieux et con- 
tinuel dont il s'est fait une habitude; il n'y a point de 
meilleure comédienne dans l'Empire que Catherine 11(1). 
Je t'en ai rapporté un petit nombre de traits qui la pei- 
gnent. Je vais enjoindre un, que j'ai appris nouvellement. 
Dans le temps que le prince Orlof alla au congrès de 
Bucharest, l'Impératrice témoigna le regret le plus vif de 
cette séparation. Le jour ou la veille de son départ, elle 
alla à Tsarskoïe-Sielo, et dans sa voiture elle s'exhala en 
pleurs et en inquiétudes. Mme Romanzof, Mme de Bruce 
et Mme Zénoviof l'accompagnoient. Le lendemain, Sa 
Majesté Impériale s'enferma dans ses petits apparte- 
mens et ne vit que la comtesse de Bruce; le surlende- 
main, elle se plaignit de coliques; le quatrième jour 
pareillement; le cinquième, elle sortit en fort bonne 
santé et parut de la meilleure humeur du monde; le 
sixième, elle ne parla plus d'Orlof, et Vassiltchikof fut 
déclaré favori (2). Telle est, mon ami, cette souveraine 
si renommée : son caractère suit la mobilité de son âme ; 
emportée par l'impression du moment, elle paroît incon- 
séquente avec elle-même, lorsqu'elle ne suit que la pente 
rapide de ses passions ; moins fausse qu'inconstante et 
volage, il n'est que deux points qu'elle suit avec préfé- 
rence et persévérance : son plaisir et la satisfaction de 
son amour-propre. 

Mme de Zénoviof m'a demandé avec instance mon 
journal d'Iaroslaw, qu'elle connoît déjà par le comte 

(1) Passage à rapprocher du portrait de Catherine II fait par le chevalier 
do Gorboron dans sa dépêche du 9 avril 1778, citée ci-dessus, p. 80, 
note t. 

(2) Voir à ce sujet les notes 2 de la page 148 et 1 de la page 351, 



366 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON. 

Lascy, qui le lui a montré en lui faisant de moi les éloges 
les plus agréables. La Zénoviof veut le montrer à la prin- 
cesse Bariatinski, et je lui ai promis de le lui envoyer. 
J'y compte même joindre mon épître au comte André 
Razoumofski, qui a été l'amant ou l'amoureux, car il 
aime encore, de la Bariatinski. Il y a des projets de 
comités de la part de ces deux femmes, qui sont les plus 
aimables peut-être de la Russie quant à l'esprit, l'usage 
du monde, les connoissances et la tournure. Tu sais, mon 
ami, que je dois être de ces comités 1 et j'en serai, je t'as- 
sure, fort aise. Adieu î 



FIN DU TOME PREMIER. 



PARIS 

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT et G'« 

RUE GARANGIÈRE, 8 



ZZZT. AU6 1 8 B86 



DK Corberon, Marie Daniel 

169 Bourrée, baron de 
C6A3 Un diplomate français 

t.l à la cour de Catherine II 



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